← Table of contents
Les Contes

NOUVELLE LXXXII.

Reading edition

Des mêmes coupeurs de bourses, et du prévôt La Voulte716.

Il faut entendre que le meilleur avis qu’aient prins les coupeurs de bourses a été de se tenir bien en ordre717; car, quand ils étoient habillés chétivement, ils n’eussent pas osé se trouver parmi les gens d’apparence, qui sont les lieux où ils ont le plus grand affaire; où, s’ils s’y trouvoient, on se donnoit garde d’eux; car les hommes mal vêtus, quand ils seroient plieurs de corporaux718, si sont-ils à tous coups prins pour espies. A propos, un jour, étant le roi François à Blois, se trouvèrent de ces bons marchands719, dont est question, qui étoient tous habillés comme gentilshommes: desquels y en eut un qui se laissa surprendre en la basse-cour de Blois, faisant son état; il fut incontinent représenté devant M. de La Voulte, homme qui a fait passer les fièvres en son temps à maintes personnes. Je faux; il donnoit la fièvre720, mais il avoit le médecin721 quant et lui, qui en guérissoit. Étant ce coupe-bourses devant le prévôt, s’amassèrent force gens à l’entour de lui; ainsi qu’en tel cas chacun y court comme au feu; et ce, tant pour connoître cet homme de métier que pour voir la façon du prévôt, qui étoit un mauvais et dangereux fol, avec son cou tors. Or, les autres coupeurs de bourses se tinrent assis là auprès, faisant mine de gens de bien, pour ouïr les interrogatoires que faisoit ce prévot à leur compagnon, et aussi pour pratiquer quelque bonne fortune, s’elle se présentoit; comme en tel lieu les hommes ne se donnent pas bien garde; car ils ne pensent point qu’il y ait plus d’un loup dedans le bois; et il y en a peut-être plus de dix. Et puis, qui penseroit qu’il y en eût de si hardis de dérober au propre lieu où se fait le procès d’un larron! Mais il y en eut bien de trompés. Or, devinez qui ce fut? vous ne devinerez pas du premier coup! Jean722! ce fut M. le prévôt. Car, ce pendant qu’il examinoit celui qu’il avoit entre ses mains, touchant la bourse qui avoit été coupée, il y en eut un en la foule qui lui coupa la sienne dedans sa manche723, et la bailla habilement à un sien compagnon et ami. Le prévôt, quelque ententif724 qu’il fût environ ce prisonnier, si sentit-il bien qu’on lui fouilloit en sa manche. Il tâte, et trouve sa bourse tirée; dont il fut le plus dépité du monde; et ne voyant autour de soi que des gens de bien, au moins bien habillés, il ne savoit à qui s’en prendre. Mais, à la chaude725, vint saisir un gentilhomme le plus prochain de lui, en lui disant: «Est-ce vous qui avez prins ma bourse?—Tout beau, monsieur de La Voulte, lui dit le gentilhomme; retournez vous cacher726, vous n’avez pas bien deviné: prenez-vous-en à un autre qu’à moi.» Le prévôt cuida désespérer. Et le bon fut, que, pendant qu’il étoit empêché à questionner de sa bourse, celui qu’il tenoit lui échappe et se sauve parmi le monde. Dont M. de la Voulte, par un beau dépit, en fit pendre une douzaine d’autres qu’il tenoit prisonniers; et puis leur fit faire leur procès.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings