NOUVELLE XXXII.
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De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier d’étuves qui faisoit le brave.
Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître Jean du Pontalais332, duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave333, et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint334, n’ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud335. Et pour commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde la Majeur336. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand ce vint le jour des jeux337, mon barbier se représenta en son trône avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit voulentiers l’entrée338 des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler tout le premier, et va dire:
Je suis des moindres le mineur, Et si n’ai targe ni écu; Mais le roi d’Inde la Majeur M’a souvent ratissé le cu.
Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine; afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier339 jouer le roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur le curé340, lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans; si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres341 par la ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois342, le lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas le fait d’un sage homme de se prendre à un fol.