Les bals.
Reading edition

Encore quelque chose de terriblement difficile pour les maîtresses de maison qui ne disposent ni d'un hôtel, ni d'un très grand appartement.
Il faut d'abord une véritable débauche de lumières; puis beaucoup de glaces reflétant les lumières, les doublant.
De même pour les fleurs ou plutôt les plantes vertes; mettons-les en profusion; surtout des palmiers, avec leurs larges feuilles en éventail qui font si bien ressortir le damas d'une tenture, la blancheur esthétique d'une statue de marbre, la sévérité grandiose d'un bronze, le coloris d'un tableau ou le ton doucement ocré d'une terre cuite.
Une maîtresse de maison un peu artiste doit savoir organiser des coins, des retraits avec des palmiers.
Les fleurs, orchidées surtout, puisque c'est la mode, doivent garnir les vases, les potiches.
Je conseille une pièce peu éclairée, où les personnes lassées du bruit et de la lumière pourront venir se reposer.
Dans une chambre ou dans un petit salon sont disposées des tables de jeux, avec des cartes, des jetons, des marques, de petits bouts de table avec bougies allumées et casquées de mignons abat-jour roses ou verts; des boîtes de cigares ouvertes, des allumettes, des cigarettes et des pastilles cachou doivent être placées sur un meuble.
Si la salle de jeu est une chambre à coucher, mettez un paravent devant le lit; c'est plus convenable et plus joli.
Les cartes d'invitation sont lancées au moins quinze jours avant, car il faut penser aux toilettes que les dames peuvent avoir à préparer, et deux semaines ne sont pas de trop pour mettre au point la robe de bal qui est toujours assez compliquée, sinon par elle-même du moins par ses accessoires.
Modèle d'une carte d'invitation à un bal.
Monsieur et Madame Alfred V.... prient Monsieur et Madame X. de leur faire l'honneur de passer avec eux la soirée du lundi 29 mars.
On dansera.
22, rue Saint-Marc.
Une carte de visite doit être aussitôt renvoyée; c'est l'accusé de réception et le remerciement.
Inutile de prévenir d'un refus; ce n'est pas comme pour un dîner, les préparatifs sont les mêmes et peu importe l'absence de quelques personnes de plus. Quelquefois, au dernier moment, on se trouve libre et si on avait refusé il n'y aurait plus moyen de revenir sur sa décision.
Lorsqu'on a assisté au bal, on doit renvoyer une carte huit jours après, puis faire une visite (les hommes n'y sont pas tenus); avez-vous refusé, il est de bon goût de faire une visite explicative à la maîtresse de la maison si on est assez lié pour cela; sinon, on s'abstient.
La toilette de la maîtresse de la maison peut être jolie, mais elle ne doit pas mettre toutes voiles dehors, afin de ne pas éclipser ses invitées qui, quelquefois, pourraient lui en savoir mauvais gré: on a vu des haines de femmes éclore à propos d'un chapeau.
Le grand décolleté, le demi-décolleté, même l'entre-bâillement discret sont permis dans un bal; la règle n'est plus inflexible comme il y a quelques années et les personnes souffreteuses peuvent, sans manquer au savoir-vivre, aller au bal dans une toilette demi-montante.
Les jeunes filles renoncent aux robes de tulle et de tarlatane; c'était joli, flou, mais cela durait l'espace d'une nuit et, les façons coûtant cher, la génération actuelle, plus pratique, prend de léger taffetas, de la bengaline, de la gaze de soie, même du crépon de laine, qui peut fournir plus d'un bal.
La robe d'une entière blancheur a fait place, elle aussi, à toutes les teintes délicieusement fausses qui sont en vogue, et les jeunes filles sont habillées comme les jeunes femmes, sauf le décolleté plus modeste et l'absence de bijoux.
Les gants doivent toujours être très longs, montant au-dessus du coude; je préfère les teintes rosées, biscuit, gris clair, au gant blanc.
La petite palatine de satin piqué ornée de cygne ne se porte plus; on a tout simplement une gaze, une mantille, qu'on peut jeter sur ses épaules.
En fait d'accessoires, la femme n'a plus que l'éventail, le mouchoir et le carnet de bal.
La sortie de bal se laisse au vestiaire.
La toilette des hommes est toujours la même: habit noir, pantalon noir, gilet noir à cœur, cravate blanche, souliers vernis, gants blancs, les seuls dont le corsage des dames n'a pas à redouter le contact. Dans le grand monde, on arbore la culotte courte, les bas de soie noirs, l'escarpin, l'habit rouge et même, suprême fantaisie, l'habit en soie glacée, gorge-de-pigeon.
C'est fort joli dans un certain milieu.
Les bals sont généralement indiqués pour dix heures et demie ou onze heures; on doit être «paré», comme on dit en style maritime, une demi-heure avant.
Il ne faut pas arriver trop tôt pour voir «allumer les chandelles»; pas trop tard non plus.
Je n'engagerai jamais les maîtres de maison désireux d'avoir foule dans leurs salons à donner des invitations en blanc; sait-on qui peut venir?
Les jeunes femmes ne vont pas seules au bal; il leur faut mari, père, frère, ami de la famille ou dame sérieuse comme chaperon; pourtant, une personne n'ayant nul tenant aurait grand tort de se priver d'un plaisir; elle n'a qu'à arriver des premières et à se placer près de quelqu'un de connaissance ou près d'une personne avec laquelle la maîtresse de maison la mettra en rapport.
Les maîtres de maison s'occupent de placer les premiers arrivants; ensuite, c'est un peu au gré de la fantaisie.
Règle générale, les femmes sont assises dans un bal, les hommes jamais.
Un des grands soucis pour des personnes donnant un bal, c'est de réunir le nombre de danseurs, dansant, nécessaire.
Pour ce, ils sont forcés de se montrer éclectiques.
La maîtresse de maison doit peu danser; il faut qu'elle s'occupe de mettre tout le monde en train, de chercher les danseurs pour les trop obstinément délaissées.
Autant que possible, l'orchestre doit être installé sur une estrade avec des plantes vertes le dissimulant.
Une remarque. On doit faire distribuer fréquemment des rafraîchissements aux musiciens, mais pas de liqueurs; à la fin du bal, on les fait souper ou, s'il n'y a pas de souper, on leur sert du bouillon, du Bordeaux, du Champagne.
Pour l'organisation d'un orchestre, on peut s'adresser à des facteurs de pianos, à des marchands de musique; ils vous procureront un personnel très convenable.
Les invités doivent adresser leur première invitation à la maîtresse du logis et à ses filles.
Les jeunes filles en entrant au bal marchent seules derrière leur mère, qui est au bras du maître de la maison ou d'un de ses aides de camp; elles donnent le bras à leur père, à leur frère ou à l'ami qui les accompagne.
Les jeunes filles s'asseyent devant ou près de leur mère ou de la dame qui leur sert de chaperon; un homme veuf conduisant sa fille au bal doit la mener de suite près d'une personne âgée de leur connaissance.
La jeune fille doit danser dans le salon où est la personne qui l'accompagne; de même, au souper, elle doit être placée non loin.
L'usage américain qui veut que la jeunesse ait son salon pour elle seule, soupe seule, a de grands inconvénients et, si j'avais une fille, je ne le permettrais certes pas.
Un homme doit éviter d'ordinaire de faire danser trop souvent la même personne.
Pour inviter à danser, le cavalier salue la dame et lui dit, à voix basse, ces mots sacramentels: «Madame—ou Mademoiselle,—voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder ce quadrille,—ou de danser cette valse avec moi?»
Celui qui emploierait le mot plaisir en place de celui d'honneur serait peu correct.
Lorsque la femme accepte, elle s'incline et dit: «Volontiers—oui,—avec plaisir», également à voix basse; ses phrases sont devinées plutôt qu'entendues.
Consulter longuement son carnet de bal serait incivil.
Pour refuser, on dit simplement: «Merci, je suis invitée».
Lorsqu'on refuse de danser avec quelqu'un pour une raison ou pour une autre, on doit rester à sa place.
Si on veut se ménager d'accorder la danse suivante, il ne faut pas déclarer «qu'on ne danse plus», mais dire: «Je vous remercie, je désire me reposer un moment».
Le cavalier n'insiste pas; il peut se représenter plus tard, mais si on le refuse de nouveau, il doit s'abstenir.
Dans le cas où deux messieurs réclameraient leurs droits en même temps et paraîtraient disposés à tourner à l'aigre, il faut que la danseuse ait l'esprit de mettre les deux parties d'accord.
Si une dame vous refuse, n'invitez pas de suite sa voisine directe.
Dans un bal, les hommes vont saluer les dames qu'ils connaissent; s'il y a une chaise libre à côté, ils peuvent s'y asseoir un instant; ne jamais rester devant une femme, debout, à causer; cela la masque ainsi que ses voisines et peut les empêcher d'être invitées à danser.
Lorsqu'on a invité une personne pour un quadrille, on prend pour le vis-à-vis le premier couple qu'on voit en quête de partenaires.
Parler en dansant la valse est non seulement difficile, mais de mauvais goût.
Peu d'hommes et peu de femmes savent danser correctement.
Voici la tenue exacte citée par la baronne Staffe:
Le cavalier se place à la gauche de la dame, enlace sa taille avec l'avant-bras et soutient de sa main gauche la main droite de sa danseuse, qui appuie légèrement sa main gauche sur l'épaule de son danseur.
Le bras gauche du cavalier doit être assez étendu pour pouvoir imprimer instantanément les changements de direction. L'épaule droite du cavalier doit être constamment perpendiculaire à l'épaule droite de sa danseuse et le corps de celle-ci ne doit pas se trouver en contact avec le corps de son cavalier.
Si vous tombez sur un mauvais danseur, faites contre fortune bon cœur et ne lui donnez pas des conseils d'un ton aigre; la réciproque est vraie.
Il est bon de s'arrêter de danser lorsque les dernières mesures se font entendre.
Le cavalier reconduit la dame à sa place, reprend son claque (il en est qui dansent avec, mais c'est gênant), s'incline, la dame en fait autant; avant, l'homme remerciait.
Les coiffures extravagantes et les décolletés trop... audacieux sont de mauvais goût.
L'officier qui danse défait son sabre chaque fois et le dépose droit contre la chaise de sa danseuse.
A propos d'officiers, s'ils portent des gants blancs au bal, comme tout le monde, ils ne sont plus astreints à cette couleur pour la ville; ils portent journellement le gant peau de chien ou brique, à piqûres noires.
Lorsqu'on va dans plusieurs soirées, on doit partir sans jamais prendre congé des maîtres de maison, qui pourraient être vexés de votre désertion et tenter de vous retenir.
Les bals ne sont pas toujours suivis de soupers; il y a quelquefois un buffet qui doit être prêt dès la première heure du bal, quoiqu'il soit de mauvais ton d'y aller dès le commencement de la soirée.
Maintenant que la mode des buffets est en vogue, on ne sert plus de rafraîchissements entre les danses.
Pourtant je vais donner quelques indications pour le cas où il n'y aurait pas de buffet: entre chaque danse, si on veut, ou, au moins, toutes les trois danses, des domestiques chargés de grands plateaux avec des verres plats remplis aux deux tiers de sirop de groseille, de grenadine, orgeat, glaces en coquilles, café glacé, chocolat glacé, petits fours, fruits confits dans leurs collerettes de papier plissé, doivent circuler dans le salon.
