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Les Usages du Siècle

L'heure de la faim.

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Illustration from Les Usages du Siècle : lettres, conseils pratiques, le Savoir-vivre

Après avoir passé une dernière inspection, donné les ordres de la dernière heure, ou mieux encore les avoir écrits sur une ardoise accrochée dans la cuisine (chose très commode, que je ne manque jamais de faire); après s'être assuré que les dames auront des coussins sous les pieds, la maîtresse de maison procède à sa toilette, puis va s'installer au salon, attendant la venue des convives.

Son mari peut être près d'elle ou, s'il est dans les affaires, venir lui-même comme un simple invité.

Les convives doivent se présenter dix minutes avant l'heure fixée; arrivant longtemps avant, ils pourraient gêner la maîtresse de maison dans ses derniers agencements. Plus tard ils seraient inconvenants, et si le retard se prolongeait trop, je puis les assurer que des réflexions désagréables seraient faites sur leur compte; peu indulgents sont les estomacs criant famine.

Le quart d'heure de grâce doit être accordé, pas plus, car «un dîner réchauffé ne valut jamais rien», chacun sait cela.

Si on est en retard pour une raison ou pour une autre, qu'on la donne simplement, à voix basse, aux maîtres de céans; ou si on est en petit comité, à haute voix; surtout ne vous excusez pas par des mensonges trop visibles qui vous feraient nommer «Tartarin».

Rien n'est plus sot que d'inventer des aventures extraordinaires.

On n'annonce jamais les invités à un dîner; après s'être débarrassés de leurs cannes, parapluies, cache-nez, foulards, pardessus, manteaux, chapeaux, voilettes, caoutchoucs (il est bon pour les personnes venant à pied de garantir leurs chaussures, afin qu'elles soient irréprochables), après avoir donné le dernier coup d'œil à la glace pour voir si les frisettes sont bien alignées ou si la moustache a le pli vainqueur, on effectue son entrée au salon, on salue la maîtresse de la maison, le maître, les personnes qu'on peut connaître, puis on fait un salut général pour les inconnus.

De suite, il est du devoir de l'amphitryon de faire les présentations, en ajoutant, si possible, des mots aimables et explicatifs.

Cela empêche tant de gaffes, de savoir un peu sur quel terrain on est!

Ainsi, on dira: «Madame, je vous présente monsieur X., le fils du médecin si connu»; ou encore: «Madame J., la femme du journaliste, dont vous appréciez si fort le beau talent»; ou bien, avant l'arrivée de la jeune fille que vous destinez comme voisine à un jeune homme rêvant un riche établissement: «Vous aurez comme voisine une bien charmante personne, mademoiselle X., qui rachète son peu de fortune par des qualités charmantes.»

Ainsi prévenu, le jeune struggleforlifer ne s'embarquera pas dans des attentions qui pourraient faire naître chez la jeune fille des projets irréalisables.

De même, en avertissant des professions des convives, on évite les racontars ou les anecdotes peu charitables sur lesdites professions.

Disons que, dans les dîners tout intimes, la maîtresse de maison n'ayant qu'une bonne peut fort bien délaisser le salon deux minutes pour aller aider ses convives aux menus arrangements de l'arrivée; elle doit préparer sur une pelote des épingles noires et blanches, et des aiguilles enfilées de fil de ces deux couleurs; même un petit peigne.

Un militaire, quel que soit son grade, n'est jamais ridicule en venant dîner en uniforme; aussitôt entré, la maîtresse de la maison doit lui dire: «Désarmez-vous donc, monsieur», car l'usage veut qu'il ne quitte jamais son sabre pour entrer dans un salon; si on oublie de lui dire cette phrase, il doit, au bout de quelques instants, s'éclipser discrètement et aller déposer ledit sabre dans l'antichambre.

On ne donne le titre, en parlant aux militaires, qu'à partir du grade de capitaine; ainsi ne dites pas: «Votre bras, lieutenant», ou: «Désarmez-vous, sous-lieutenant». Ce serait une faute de goût.

Après quelques instants de conversation, qui débute généralement par «cette bonne pluie et ce bon beau temps», les parlottes particulières s'organisent et... on annonce:

«Madame est servie.»

Ces mots sacramentels doivent être prononcés ni trop haut, ni trop bas, sans emphase, par le maître d'hôtel, le valet de chambre, ou simplement la bonne, qui ouvre la porte de communication à deux battants.

Il faut bien recommander aux domestiques de ne pas dire cette phrase sur le ton d'un maître de cérémonie disant: «Messieurs de la famille, quand il vous fera plaisir», ou sur un mode enchanté qui a l'air de dire: «Enfin, ils vont manger!»

Lorsque les amphitryons sont titrés, on annonce, par exemple «Madame la marquise est servie.»

Il faut surtout styler les jeunes bonnes arrivant de province et leur bien répéter ces mots, afin que, perdant la tête, elles ne disent pas: «Madame, la soupe est servie», comme je l'ai entendu dire.

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