C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
Reading edition
Tout ce qu'on saurait imaginer de ressources, de grâces, de facilité, de hors-d'oeuvre et de main-d'oeuvre (non pas d'art véritable) dans ce genre, il le déploya; et le prestige, malgré des protestations nombreuses, dura jusqu'à sa mort. La première moitié florissante de l'existence de Delille, il ne faut pas l'oublier, est de 1770 à 89; il eut là près d'une vingtaine d'années de succès, de faveur, de délices; c'est au goût de ce moment du XVIIIe siècle qu'il se rapporte directement. Si, de 1800 à 1813, il domina de sa renommée et décora de ses oeuvres abondantes la poésie dite de l'Empire, il ne fut rien moins lui-même qu'un poète de l'Empire. La plupart des ouvrages publiés par lui à partir de 1800 avaient été composés ou du moins commencés longtemps auparavant; il les avait lus par fragments à l'Académie, au Collège de France, dans les salons; c'était l'esprit de ce monde brillant qui les avait inspirés et caressés à leur naissance; c'est le même esprit de ce monde recommençant, et enfin rallié après les orages, qui les accueillit, lors de leur publication, avec un enthousiasme auquel les sentiments politiques rendaient, il est vrai, plus de vie et une nouvelle jeunesse. Le pathétique, chez Delille, alla en augmentant à travers le technique, et il y eut sympathie de plus en plus vive de toute une partie de la société pour ce qui semblait n'avoir dû être d'abord qu'un passe-temps de ses loisirs.
«Sa figure,... une petite fille disait qu'elle était tout en zigzag. Les femmes ne remarquent jamais ce qu'elle est, et toujours ce qu'elle exprime; elle est vraiment laide, mais bien plus curieuse, je dirais même intéressante. Il a une grande bouche, mais elle dit de beaux vers. Ses yeux sont un peu gris, un peu enfoncés; il en fait tout ce qu'il veut, et la mobilité de ses traits donne si rapidement à sa physionomie un air de sentiment, de noblesse et de folie, qu'elle ne lui laisse pas le temps de paraître laide. Il s'en occupe, mais seulement comme de tout ce qui est bizarre et peut le faire rire; aussi le soin qu'il en prend est-il toujours en contraste avec les occasions: on l'a vu se présenter en frac chez une duchesse, et courir les bois, à cheval, en manteau court.
«Son âme a quinze ans, aussi est-elle facile à connaître; elle est caressante, elle a vingt mouvements à la fois, et cependant elle n'est point inquiète. Elle ne se perd jamais dans l'avenir et a encore moins besoin du passé. Sensible à l'excès, sensible à tous les instants, il peut être attaqué de toutes les manières; mais il ne peut jamais être vaincu..... Votre conversation l'attache, il est vrai; mais il passe aussi fort bien deux heures à caresser son cheval, que pourtant il oublie aussi quelquefois, ou bien à s'égarer dans les bois où, quand il n'a pas peur, il rêve à la lune, a un brin d'herbe, ou, pour mieux dire, à ses rêveries.» Elle conclut en disant: «C'est le poëte de Platon, un être sacré, léger et volage.»
C'était du moins, à coup sûr, le plus aimable des causeurs et des hôtes familiers; on se l'enviait, on se l'arrachait. On l'enlevait quelquefois pour une semaine, et il se laissait faire. On a dit de l'abbé Galiani que c'était un meuble indispensable à la campagne par un temps de pluie; à plus forte raison, et en tout temps, l'abbé Delille. Madame Lebrun, qui nous le fait connaître à merveille, raconte qu'à la Malmaison, chez madame du Moley, il était convenu, pour plus de liberté, qu'en se promenant dans les jardins, on tiendrait à la main une branche de verdure, si l'on désirait ne pas se chercher ou s'aborder: «Je ne marchais jamais sans ma branche, dit-elle; mais je la jetais bien vite, si j'apercevais l'abbé Delille.»
Madame Lebrun elle-même, avec sa facilité, son goût vif à peindre et sa séduction de coloris, me semble avoir été, dans ce même monde, une chose légère, assez semblable à l'abbé Delille. Elle peignait tout avec une singulière grâce, les personnes, les cascades, d'après nature ou de souvenir, promptement, fraîchement, comme Delille versifiait: «Nous allâmes d'abord voir, dit-elle, les cascatelles de Tivoli, dont je fus si enchantée que ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitôt avec du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes d'eau.» Ce mot me fait l'image de son talent, et de celui surtout du poëte son ami. Tous les endroits qui n'étaient qu'au pastel, et qui brillaient comme des fleurs, se sont fanés.
L'abbé Delille avec son air enfant Sera toujours du parti triomphant:
La critique la plus célèbre qui parut contre les Jardins est celle de Rivarol, c'est-à-dire le Dialogue du Chou et du Navet, qui se plaignent d'avoir été oubliés par l'abbé-poète dans ses peintures de luxe:
Le navet n'a-t-il pas, dans le pays latin, Longtemps composé seul ton modeste festin, Avant que dans Paris ta muse froide et mince Égayât les soupers du commis et du prince? ........................................... Je permets qu'au boudoir, sur les genoux des belles, Quand ses vers pomponnés enchantent les ruelles, Un élégant abbé rougisse un peu de nous, Et n'y parle jamais de navels et de choux. Son style citadin peint en beau les campagnes; Sur un papier chinois il a vu les montagnes, La mer à, l'Opéra, les forêts à Longchamps, Et tous ces grands objets ont ennobli ses chants. Ira-t-il, descendu de ces hauteurs sublimes, De vingt noms roturiers déshonorer ses rimes, Et, pour nous renonçant au musc du parfumeur, Des choux, qui l'ont nourri lui préférer l'odeur? Papillon en rabat, coiffé d'une auréole, Dont le manteau plissé voltige au gré d'Éole, C'est assez qu'il effleure, en ses légers propos, Les bosquets et la rosé, et Vénus et Paphos. La mode, au vol changeant, aux mobiles aigrettes, Semble avoir pour lui seul fixé ses girouettes; Sur son char fugitif où brillent nos Laïs, L'ennemi des navets en vainqueur s'est assis, Et ceux qui pour Jeannot abandonnent Préville Lui décernent déjà le laurier de Virgile.
Il courut dans le temps une épigramme qui piqua, dit-on, le poète plus que la pièce même de Rivarol; on la peut lire dans les Mémoires secrets (23 décembre 1782). Piron l'eût écrite s'il eût vécu; c'est une protestation un peu crue du Dieu des Jardins contre les oripeaux du poète glacé. Ducis, vers le munie temps, écrivait à Thomas au retour d'une course dans les montagnes du Dauphiné, et plein encore de l'impression magnifique qu'il en avait rapportée: «Le poème des Jardins, dont vous me parlez avec tant de goût, avec le goût de l'âme qui est le bon, ne m'a point donné de ces émotions-là.» Un peu avant la publication et au sortir d'une séance de l'Académie où Delille avait lu des morceaux, le même Ducis écrivait: «Parlons un peu du poème des Jardins; on ne peut pas se tromper sur le charme de la lecture. Quelle perfection de vers! quelles tournures! quelle brillante exécution! C'est véritablement le petit chien qui secoue des pierreries.» Ainsi, en y regardant bien, on verrait qu'à chaque époque toutes les opinions sur les talents vivants sont représentées, exprimées. On les oublie ensuite, et on croit les retrouver pour son compte, en supposant chez les contemporains une unanimité d'admiration qui n'a jamais existé.
Notre opinion particulière sur les Jardins, si on nous la demande, est que, toutes réserves faites sur l'art et le style en poésie, nous aimons encore cet agréable poème, un des plus frais ornements de la fin du XVIIIe siècle. La sensibilité, qui y perce par endroits, est bien celle qu'on voulait alors, un peu de mélancolie comme assaisonnement de beaucoup de plaisir. On relit avec une sorte de surprise, toujours flatteuse, l'épisode du jeune Potaveri, l'apostrophe à Vaucluse, et, sous la forme plus complète dans laquelle le poème fut publié en 1800, la belle invocation aux bois dépouillés de Versailles. Mais, il faut en convenir, jamais on n'y trouve d'accents comme ceux d'André Chénier, par exemple, chantant également Versailles et ses triples cintres d'ormeaux:
Les chars, les royales merveilles, Des gardes les nocturnes veilles, Tout a fui: des grandeurs tu n'es plus le séjour...
L'épisode du vieillard du Galèse est hors de prix à côté du poème des Jardins; et, dans notre langue, l'Élysée de la Nouvelle Héloïse, avec sa peinture, la première si neuve, reste le bosquet sacré d'où Delille n'a fait que tailler des boutures. La Fontaine lui-même, déjà, dans le Songe de Vaux, avait introduit et fait parler Hortésie ou l'art des jardins, qui dispute le prix à Palatiane, Appellanire et Calliopée (les arts de l'architecture, de la peinture et de la poésie). Quoique ce morceau soit de sa première et un peu fade manière, on y trouve des traits tels que Delille n'en a pas assez connu, comme, par exemple, quand Hortésie étant introduite devant les juges et ne parlant point encore, ceux-ci eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre aux charmes même de son silence. Dans les Amours de Psyché, La Fontaine a aussi décrit les merveilles naissantes de Versailles: les vers, le plus souvent techniques, sont parfois éclairés d'un reflet d'âme inattendu, que je ne retrouve pas à travers le bel esprit de Delille:
L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée, Sort avec un fracas qui marque son dépit, Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit. Mille jets, dont la pluie alentour se partage, Mouillent également l'imprudent et le sage.
De Saint-Diez dans les Vosges, patrie de madame Delille, où il alla d'abord et où il acheva la traduction de l'Enéide, Delille partit pour la Suisse. Presque aveugle, il entrevoyait pourtant, et les beautés de la nature lui arrivaient çà et là gaiement dans un rayon. De près, il ne voyait les objets qu'avec sa grande loupe, grains de sable et cailloux. A Bâle, fut-il en effet témoin du bombardement de Huningue et y apprit-il à décrire le jeu de la bombe:
De son lit embrasé, tantôt l'affreuse bombe, etc.?
C'est un trait bien honorable et distinctif du talent et du caractère de Delille, d'avoir su, sans y prendre garde, lasser la malice et désarmer l'agression. Le Brun, parlant de Fréron dans la Métempsycose, avait dit:
Mais il prôna l'ingénieux Delille, Qui, sous le fard se donnant pour Virgile, Si bien lima son vers mince et poli, Que le grand homme est devenu joli. Ainsi masquant de grâces fantastiques Le noble auteur des douces Géorgiques, Par trop d'esprit il n'eut qu'un faux succès... Oh! que Le Franc a bien fui cet excès!
Dans une épigramme de date postérieure, Le Brun semble s'adoucir, et il convient que, nonobstant Marmontel, Saint-Lambert et Lemierre,
L'adroit et gentil émailleur Qui brillanta les Géorgiques, Des poëtes académiques Delille est encor le meilleur.
Enfin dans d'autres épigrammes suivantes, il se montre tout à fait apaisé, et le nom de Delille ne revient plus qu'en éloges. Ainsi Marie-Joseph Chénier, qui, dans une petite épitre au poëte émigré rentrant:
Marchand de vers, jadis poëte, Abbé, valet, vieille coquette, Vous arrivez, Paris accourt, etc.;
avait été satirique des plus âpres, n'hésita pas à lui rendre bientôt dans son Tableau de la Littérature, des hommages consciencieux et réfléchis.
Pendant que Delille courait l'Allemagne, et de là passait en Angleterre, on se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent toutes les feuilles du temps. Le premier réveil de l'attention littéraire s'occupait à son sujet. Lalande (décembre 96) donnait dans la Décade une espèce de petit bulletin de ses voyages et de ses poëmes entamés ou terminés. On traduisait du Mercure allemand de Wieland, un article de Bottiger sur le poëte dont la réputation grossissait chaque jour à distance. L'Institut national lui faisait écrire pour le prier de rentrer en son sein, et ce ne fut qu'après trois ans d'un silence par trop boudeur, qu'on le remplaça dans la section de poésie. Enfin, de Londres, où il venait de traduire en dix-huit mois le Paradis perdu, il laissa échapper une seconde édition, très-augmentée, du poëme des Jardins, et l'Homme des Champs (1800), dont l'impression était retardée depuis trois ans.
Cette monarchie, bien suffisamment légitime, où il allait s'asseoir, ne se déclarait pas moins par certaines attaques démesurées et désespérées, et qui étaient en petit comme les conspirations républicaines de même date contre Bonaparte.
En regard du trophée poétique que lui dressaient ses amis, il parut une brochure intitulée Observations classiques et littéraires sur les Géorgiques françaises, par un Professeur de belles-lettres (an IX). Il y était dit: «Comment se flatter de ramener l'opinion sur un ouvrage qui, même avant la publicité, était dévoué à l'apothéose?» On y supputait que, dans un ouvrage de 2,642 vers, il se trouvait:
643 répétitions, 558 antithèses, 498 vers symétriques, 294 vers surchargés, 164 vers léonins.
Total: 2,157.
En tête du volume se voyait une caricature d'après le dessin d'un élève de David. Le poète, en costume d'abbé, tournait le dos à la Nature et dirigeait ses pas et sa lorgnette vers le Temple du mauvais Goût. Des farfadets lui présentaient des hochets et des guirlandes. Sa chatte Raton était à ses pieds; il se couvrait la tête d'un parasol, et on lisait au-dessous ces deux vers de l'Homme des Champs:
Majestueux Été, pardonne à mon silence! J'admire ton éclat, mais crains ta violence.
M. Emile Deschamps, dans sa spirituelle préface des Études françaises et étrangères, et nous tous, railleurs posthumes de Delille, nous sommes venus tard, et n'avons, même là-dessus, rien inventé.
Hélas! il le connut ce tourment si bizarre, L'écrivain qui nous fit entendre tour à tour La voix de la raison et celle de l'amour, etc.;
oh! alors, comme l'émotion croissante succédait! comme on chérissait le poëte et celui qu'il nous peignait en vers si tendres, et comme ce pauvre et sensible Jean-Jacques devenait l'entretien de toute une heure!—à moins que quelqu'un pourtant, ouvrant les Trois Règnes qui étaient à côté, ne tombât sur le Jeu de raquette, ce qui en donnait l'idée et faisait diversion.
Aujourd'hui encore, si, à la campagne, un jour de pluie, vers une fin d'automne, reprenant le volume négligé, on retrouvait tout d'abord (sujet de circonstance) le Coin du feu, celui de l'Homme des Champs ou celui des Trois Régnes, diversement spirituels ou touchants, on serait charmé à bon droit, on s'étonnerait d'avoir pu être si sévère pour le gracieux poëte, et l'on s'écrierait en relisant la page: Son génie est là!
Racine et Boileau l'avaient à un haut degré, bien que cette qualité, chez eux, ne soit pas aisément distincte de la pensée même et se dissimule sous l'élégance d'une expression d'ordinaire assez voisine de l'excellente prose. C'est là ce qui a égaré leurs successeurs, qui, en croyant être de leur école en poésie, n'ont pas vu qu'ils ne leur dérobaient pas le vrai secret, et qu'ils n'étaient ou que correctement prosaïques ou que fadement élégants. Tout ce que Boileau se donnait de peine et d'artifice pour élever son vers, qui souvent ne renfermait qu'une simple idée de bon sens, et pour le tenir au-dessus de la prose, mais dans un degré qui ne choquât pas, est inouï. Un mot bien sonnant, pris en une acception un peu neuve, une inversion bien entendue, une quantité de petits secrets qui nous fuient dans ses vers devenus proverbes, mais qui furent nouveaux une fois et frappants, lui servaient à composer son style.
De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents,
ne lui paraissait pas du tout la même chose que s'il avait mis: Du Styx, de l'Achéron; et il sentait juste. En un mot, Boileau suppléait par une quantité de moyens savants, et depuis assez inaperçus, au rare emploi qu'il faisait et qu'on faisait en son temps, de la métaphore et de l'image. Son vers voisin de la prose, et qui en était si distinct pour Racine et pour lui, ressemble, j'oserai dire, à ces digues de Hollande qui paraissent au niveau de la mer et qui pourtant n'en sont pas inondées. Le XVIIIe siècle ne se douta pas de cela. On y reprocha même à Boileau des fautes de grammaire qui souvent, chez lui, n'étaient que des nécessités ou des intentions de poésie. Ce qui est vrai à mon sens, c'est que le genre de style poétique de Boileau et même de Racine avait besoin d'être modifié après eux pour être vraiment continué. Pour rester poétique, la prose montant comme elle fit au siècle de Jean-Jacques et de Buffon, il fallait changer de ton et hausser d'un degré les moyens du vers. Boileau, je n'en doute pas, revenant à la fin du XVIIIe siècle, eût fait ainsi et eût été au fond un novateur en style poétique, comme il le fut de son temps. Delille n'eut rien de tel. Il ne comprit pas de quelle réparation il s'agissait. Les modifications matérielles qu'il apporta à la versification, ses enjambements et ses découpures ne furent que des gentillesses sans conséquence, et qui n'empêchèrent pas chez lui, en somme, le rétrécissement de l'alexandrin. De style neuf et souverainement construit, il n'en eut pas. Sa seule direction fut un vague instinct de mélodie et d'élégance à laquelle sa plume cédait en courant. Du commerce des anciens il ne rapporta jamais ce sentiment de l'expression magnifique et comme religieuse, ce voile de Minerve, où chaque point, touché par l'aiguille des Muses, a sa raison sacrée.
On l'a comparé à Ovide. Le docte et élégant auteur des Métamorphoses, comme ne craint pas de l'appeler M. de Maistre, est bien supérieur à Delille en invention, en idées. Mais, par beaucoup de côtés et de détails, le rapport existe. Ovide, par exemple, en était venu à ne faire du distique qu'une paire de vers tombant deux à deux, tandis qu'auparavant, et surtout chez les plus anciens, comme Catulle, la phrase poétique se déroulait libre à travers les distiques. Delille et son école en étaient ainsi venus à accoupler deux à deux les alexandrins.
La différence entre Ovide et Catulle est un peu la même qu'entre Delille et André Chénier. Ovide a de l'esprit, de l'abondance, de jolis vers, de jolies idées, mais du prosaïsme, du délayage. Jamais, par exemple, l'inspiration ne lui viendra de terminer une pièce de vers, comme celle de Catulle à Hortalus, par cette image et ce vers tout poétique, tournure imprévue, concise et de grâce suprême, comme André Chénier fait souvent; oubli du premier sujet dans une image soudaine et finale qui fait rêver:
Huic manat tristi conscius ore rubor.
Jamais l'idée ne serait venue à André Chénier d'intituler le premier chant d'un poème de l'Imagination: L'homme sous le rapport intellectuel.
Les poésies fugitives de Delille n'ont rien de ce qui donne à tant de petites pièces de l'antiquité le sceau d'une beauté inqualifiable. Ce sont d'agréables madrigaux, de faciles et ingénieuses bagatelles, mais qui n'approchent pas du tour vif et galant des chefs-d'oeuvre de Voltaire en ce genre. On aime pourtant à se souvenir des jolis vers à mademoiselle de B., âgée de huit jours, qui remontent à 1769:
....................................... Tous les êtres naissants ont un charme secret: Telle est la loi de la nature. Ces ormeaux orgueilleux, leur verte chevelure, M'intéressent bien moins que ces jeunes boutons Dont je vois poindre la verdure, Ou que les tendres rejetons Qui doivent du bocage être un jour la parure. Le doux éclat de ce soleil naissant Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumière Qu'au plus haut point de sa carrière Verse son char éblouissant. L'été si fier de ses richesses, L'automne qui nous fait de si riches présents, Me plaisent moins que le printemps, Qui ne nous fait que des promesses.
Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de France, sur un lit de parade, la tête couronnée de laurier et le visage légèrement peint. Tous ceux qui habitaient Paris à cette époque ont mémoire de son convoi, qui balança celui de Bessières.
1er Août 1837.
(Peu après la première publication de ce morceau dans la Revue des Deux Mondes, nous reçûmes de la part d'une personne honorable, qui avait beaucoup connu madame Delille, quelques observations que nous nous faisons un devoir de consigner ici: «Je viens, monsieur, écrivait-on, de lire votre article sur Delille; je n'appellerai pas de votre arrêt, quoique bien rigoureux: mais sur la foi de qui imprimez-vous que pour dix louis il récitait des vers au Lycée? Ah! monsieur!... Je n'aurais rien dit de quelques injurieuses allégations contre sa veuve. C'est chose convenue d'en faire une seconde Thérèse Le Vasseur... Je l'ai bien connue, et jusqu'à sa mort, moi qui vous parle ici, monsieur, et dans ma vie entière déjà longue, je n'ai jamais rencontré son égale, coeur et âme; ses dernières années se sont éteintes dans les plus amères épreuves, sans qu'un seul jour elle ait démenti le noble nom confié à son honneur; mais, je l'avoue, elle avait les inconvénients de ses qualités, une franchise indomptable surtout, qui lui a valu la plupart de ses ennemis: l'ingratitude a fait les autres.—Je n'ai nul intérêt, monsieur, dans cette protestation posthume; mais vous me paraissez digne de la vérité, et je viens de la dire.—Au reste, si vous teniez aux détails réels de la vie intime de Delille, je vous offre le manuscrit laissé par sa veuve...» Ce manuscrit nous a été communiqué, en effet, par la confiance de la personne qui l'a entre les mains, et nous en avons tenu compte dans cette réimpression. Il renferme plus d'une particularité naïve et piquante qui s'en pourrait extraire, notamment d'abondants détails sur l'enfance de Delille, sur sa mère qui se nommait madame Marie-Hiéronyme Bérard de Chazelle. On y lit le très-amusant récit d'un voyage que fit l'abbé Delille, en 1786, à Metz, à Pont-à-Mousson, à Strasbourg, reçu dans chaque ville par les gouverneurs, par les colonels à la tête de leurs régiments, par les maréchaux de Stainville et de Contades au sein de leurs états-majors, et commandant lui-même les petites guerres. Dans une bonne édition complète de Delille, on aurait à profiter de ce manuscrit, qui nous apprend aussi quelque chose sur sa veuve. Sans y rien trouver qui réfute directement les traits semés dans cet article, nous avons pu y voir des marques d'une nature franche, dévouée, sincère, et il nous a paru très-concevable en effet que ceux qui ont connu madame Delille l'aient jugée autrement que le monde, les indifférents, ou les simples amis littéraires du poète. Quant à l'anecdote des dix louis qui aurait paru presque odieuse, nous la réduirons à sa valeur en dégageant notre pensée. Nous avons voulu dire simplement que, quand Delille donnait une séance au Lycée, celle séance était rétribuée, comme pareille chose se pratique tous les jours pour d'autres artistes estimables, chanteurs, acteurs; il n'y a, en fait, aucun mal moral à cela. On n'en a prétendu tirer qu'une remarque de goût.)
—On peut voir, dans les Notes et Sonnets qui font suite aux Pensées d'août, un sonnet adressé à M. Molé en remerciement d'un bienfait, d'un secours qu'il accorda, sur notre information, à la soeur de madame Delille qui vivait encore à cette date, et dans un état de gêne voisin de la misère.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Le sentiment qu'on a de la nature physique extérieure et de tout le spectacle de la création appartient sans doute à une certaine organisation particulière et à une sensibilité individuelle; mais il dépend aussi beaucoup de la manière générale d'envisager la nature et la création elle-même, de l'envisager comme création ou comme forme variable d'un fonds éternel; d'apprécier sa condition par rapport au bien et au mal; si elle est pleine de pièges pour l'homme, ou si elle n'est animée que d'attraits bienfaisants; si elle est, sous la main d'une Providence vigilante, un voile transparent que l'esprit soulève, ou si elle est un abîme infini d'où nous sortons et où nous rentrerons. Il y a des doctrines philosophiques et religieuses qui favorisent ce sentiment vif qu'on a de la nature; il y en a qui le compriment et l'étouffent. Le stoïcisme, le calvinisme, un certain catholicisme janséniste, sont contraires et mortels au sentiment de la nature; l'épicuréisme, qui ne veut que les surfaces et la fleur; le panthéisme, qui adore le fond; le déisme, qui ne croit pas à la chute ni à la corruption de la matière, et qui ne voit qu'un magnifique théâtre, éclairé par un bienfaisant soleil; un catholicisme non triste et farouche, mais confiant, plein d'allégresse, et accordant au bien la plus grande part en toutes choses depuis la Rédemption, le catholicisme des saint Basile, des saint François d'Assise, des saint François de Sales, des Fénelon; un protestantisme et un luthéranisme modérés, que les idées de malédiction sur le monde ne préoccupent pas trop; ce sont là des doctrines toutes, à certain degré, favorables au sentiment profond et aimable qu'inspire la nature, et aux tableaux qu'on en peut faire. Comme les peintures qu'on a données de ce genre de beautés naturelles n'ont commencé que tard dans notre littérature; comme avant Jean-Jacques, Buffon et Bernardin de Saint-Pierre, on n'en trouve que des éclairs et des traits épars, sans ensemble, il faut bien que la tournure générale des idées et des croyances y ait influé. Dans nos vieux poètes, nos romanciers et nos trouvères, le sentiment du printemps, du renouveau, est toujours très-vif, très-frais, très-abondamment et très-joliment exprimé. Un chevalier ou une demoiselle ne traversent jamais une forêt que les oiseaux n'y gazouillent à ravir, et que la verdure n'y brille de toutes les grâces de mai. Les bons trouvères ne tarissent pas là-dessus. Lancelot, selon eux, portait en tout temps, hiver et été, sur la tête, un chapelet de rosés fraîches, excepté le vendredi et les vigiles des grandes fêtes. Ceux qui traitent de sujets plus religieux, et des miracles de la Vierge en particulier, redoublent d'images gracieuses et odorantes. Le culte de la Vierge, au Moyen-Age, on l'a remarqué, attendrit singulièrement et fleurit, en quelque sorte, le catholicisme. Toutes les fois qu'on vient à toucher cette tige de Jessé, comme ils l'appellent, il s'en exhale poésie et parfum. Ce catholicisme fleuri, qui a chez nous, au Moyen-Age, un remarquable interprète en Gautier de Coinsi, se retrouve dans toute son efflorescence et son épanouissement chez Calderon. Calderon a de la nature un sentiment mystique, mais enchanteur et enivrant; c'est chez lui qu'a lieu ce combat merveilleux, cette joute des roses du jardin et de l'écume des flots.
De tableau général, de peinture et de vue d'ensemble, il n'en faut pas demander à nos bons aïeux. Ils ont ces interminables chants de bienvenue au renouveau, des traits çà et là d'observation naïve. Le Roman de Renart en est plein, qui sont d'avance du pur La Fontaine. Ils ont regardé la nature, et ils la rendent par instants. Ils vous diront d'un blanc manteau, qu'il est plus blanc que neige sur gelée; et d'une châtelaine, qu'elle eut plus blanc col et poitrine que fleur de lis ni fleur d'épine; mais ce sont là des traits et non pas un tableau. J'excepterai pourtant la seconde partie du Roman de la Rose, fort différente de la première, laquelle est simplement galante et gracieuse. Cette seconde partie, au contraire, renferme tout un système sur la nature qui sent déjà la philosophie alchimique du XIVe siècle, et qui va, en certains moments de verve, jusqu'à une sorte d'orgie sacrée. M. Ampère, dans son cours, a rapproché le sermon du grand-prêtre Génius, des doctrines panthéistiques avec lesquelles il a plus d'un rapport. Cette manière d'entendre la nature, la bonne nature, cette chambrière de Dieu, comme elle se qualifie (véritable chambrière en effet d'un Dieu des bonnes gens), a eu, depuis Jean de Meun, sa continuation par Rabelais, Regnier, La Fontaine lui-même, Chaulieu. Parny était de cette filiation directe, quand il s'écriait:
Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.
Mais cette façon d'envisager la nature, dont le discours du grand-prêtre Génius est demeuré l'expression la plus philosophique en notre littérature, a plutôt abouti à des conclusions relâchées de morale et à une poésie de plaisir; il n'en est sorti aucune grande peinture naturelle. Au XVIe siècle, Marot, et après lui Ronsard, Belleau, etc, ont eu, comme les trouvères, mainte gracieuse description de printemps, d'avril et de mai, maint petit cadre riant à de fugitives pensées; mais toujours pas de peinture. Ces jolis cadres ont même disparu, pour ainsi dire, avec l'avénement de la poésie de Malherbe. Pour se sauver peut-être de Du Bartas, qui se montrait descriptif à l'excès, Malherbe ne fut pas du tout pittoresque; on glanerait chez lui les deux ou trois vers où il y a des traits de la nature: les vers sur la jeune fille comparée à la rose, et le début d'une pièce Aux Mânes de Damon, qui exprime admirablement, il est vrai, la verte étendue des prairies de Normandie:
L'Orne, comme autrefois, nous reverroit encore, Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore, Égarer à l'écart nos pas et nos discours, Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées, Rendre en si doux ébats les heures consumées, Que les soleils nous seroient courts.
Pour comprendre et pour aimer la nature, il ne faut pas être tendu constamment vers le bien ou le mal du dedans, sans cesse occupé du salut, de la règle, du retranchement. Ceux qui se font de cette terre des espèces de limbes grises et froides, qui n'y voient que redoutable crépuscule et qu'exil, ceux-là peuvent y passer et en sortir sans même s'apercevoir, comme Philoctète au moment du départ, que les fontaines étaient douces dans cette Lemnos si longtemps amère.
Bien qu'aucune doctrine philosophique ou religieuse (excepté celles qui mortifient absolument et retranchent) ne soit contraire au sentiment et à l'amour de la nature; bien qu'on ait dans ce grand temple, d'où Zenon, Calvin et Saint-Cyran s'excluent d'eux-mêmes, beaucoup d'adorateurs de tous bords, Platon, Lucrèce, saint Basile du fond de son ermitage du Pont, Luther du fond de son jardin de Wittemberg ou de Zeilsdorf, Fénelon, le Vicaire Savoyard et Oberman, il est vrai de dire que la première condition de ce culte de la nature paraît être une certaine facilité, un certain abandon confiant vers elle, de la croire bonne ou du moins pacifiée désormais et épurée, de la croire salutaire et divine, ou du moins voisine de Dieu dans les inspirations qu'elle exhale, légitime dans ses amours, sacrée dans ses hymens: chez Homère, le premier de tous les peintres, c'est quand Jupiter et Junon se sont voilés du nuage d'or sur l'Ida, que la terre au-dessous fleurit, et que naissent hyacinthes et roses.
Les jésuites, qui n'avaient pas les mêmes raisons dogmatiques que les jansénistes pour s'interdire le spectacle de la création, ont de bonne heure donné dans le descriptif, sinon dans le pittoresque. Le Père Lemoyne dans ses épîtres, Rapin, Vanière et autres dans leurs poésies latines, ont rempli à cet égard avec talent, et quelques-uns avec goût, l'intervalle qui sépare Du Bartas de Delille. Mais, en véritable peinture, rien de direct ne s'était déclaré avant Rousseau. Les grands effets du ciel, les vastes paysages, la majesté de la nature alpestre, les Elysées des jardins, il trouva des couleurs, des mots, pour exprimer lumineusement tout cela, et il y fit circuler des rayons vivifiants. Buffon eut ses grands tableaux plus calmes, plus froids au premier abord, mais participant aussi de la vie profonde et de la majesté de l'objet. Venu immédiatement après ces deux grands peintres, Bernardin de Saint-Pierre sut être neuf et distinct à côté d'eux. Il introduisit plus particulièrement la nature des tropiques, comme Jean-Jacques avait fait celle des Alpes; et cette nouveauté brillante lui servit d'abord à gagner les regards. Mais la nouveauté était aussi dans sa manière et dans son pinceau; il mêlait aisément aux tableaux qu'il offrait des objets naturels, le charme des plus délicieux reflets; il avait le pathétique, l'onction dans le pittoresque, la magie.
Ayant été conduit à Rouen par son père, le jeune Bernardin à qui on faisait regarder les tours de la cathédrale: «Mon Dieu! comme elles volent haut!» s'écria-t-il; et tout le monde de rire.—Il n'avait vu que le vol des hirondelles qui y avaient leurs nids. Instinct déclaré encore d'une âme que les seules beautés naturelles raviront, que l'art né des hommes touchera peu ou même choquera, et qui, dans Paul et Virginie (seule tache peut-être en ce chef-d'oeuvre), ira jusqu'à déclamer en quatre endroits très-rapprochés contre les monuments des rois opposés à ceux de la nature!
Après des études fort distraites et fort traversées, qu'entrecoupa un voyage à la Martinique avec un de ses oncles, Bernardin, qui avait poussé assez loin les mathématiques, devint une espèce d'ingénieur sans brevet fort régulier; et c'est en cette qualité un peu douteuse qu'il fit la campagne de Hesse en 1760, qu'il s'en fut à Malte, et de là successivement en Russie et à l'Ile-de-France. Mais ce rôle d'ingénieur n'était, en quelque sorte, pour lui que le prétexte. Une idée fixe l'occupait et le passionnait au milieu de cette vie aventurière, dans laquelle son caractère ombrageux et sa position mal définie lui donnaient de perpétuels déboires. Cette idée, qu'enfant il avait conçue en lisant Robinson, Télémaque et les récits des voyageurs, c'était d'avoir quelque part, dans un coin du monde, son île, son Ithaque, sa Salente, où il assoirait par de sages lois le bonheur des hommes. Il portait dans cette utopie bienveillante autant de persévérance qu'en eut jamais son célèbre homonyme l'abbé de Saint-Pierre, celui qu'on a appelé le plus maladroit des bons citoyens. Bernardin, qui devait être un prêcheur aussi séduisant que l'autre était un rebutant apôtre, projetait tout d'abord son arrangement de société imaginaire sur des fonds de tableau et dans des cadres dignes de Fénelon, de Xénophon et de Platon. Montesquieu, Bodin et Aristote n'étaient pas ses maîtres; pour sa manière de concevoir et de régler la société, comme pour sa méthode d'étudier et d'interpréter la nature, il remontait vite par une sorte d'attrait filial dans l'échelle des âmes, jusqu'à la sagesse de Pythagore et de Numa. L'histoire des révolutions civiles et politiques, l'établissement laborieux et compliqué des sociétés modernes, se réduisaient pour lui à peu de chose. Plutarque, qu'il lisait dans Amvot, composait le fonds principal de sa connaissance historique. Entre les anciens que j'ai cités et les modernes les plus récents, entre Aristide, Épaminondas d'une part, et Fénelon ou Jean-Jacques de l'autre, il plaçait encore Bélisaire; le reste de l'histoire des siècles intermédiaires n'existait à ses yeux que comme une agitation inutile et insensée. A l'origine de chaque société, en Gaule comme en Arcadie, il rêvait quelqu'un de ces vieillards de l'école de Sophronyme et de Mentor; il faisait descendre de cet oracle permanent la sagesse et la réforme jusque dans les détails de la vie actuelle. Partout, dans ses voyages, son but secret et cher était de trouver, d'obtenir un coin de terre et quelques paysans pour fonder son règne heureux; comme Colomb, qui mendiait de cour en cour de quoi découvrir son monde, Saint-Pierre allait mendiant de quoi réaliser son Arcadie et son Atlantide.
Bernardin de Saint-Pierre était donc foncièrement bon, j'aime à le croire; mais il était devenu, par la fâcheuse expérience des hommes, irritable, méfiant et susceptible. Avec les gens simples et sans vanité, comme Mustel, comme le Genevois Duval, Taubenheim et Ducis, il était tel que ses ouvrages le montrent, tel que nous le voyons dans ses promenades au mont Valérien avec Rousseau, quand il reçut de lui, comme on l'a dit heureusement, le manteau d'Élie, tel enfin que l'aimait sa vieille bonne Marie Talbot; mais il ne fallait qu'un certain vent venu du monde pour réveiller ses âcretés et ses humeurs.
Lorsque Bernardin arriva de l'Ile-de-France à Paris en 1771, il n'était pas encore ainsi ulcéré; mais les mécomptes qu'il eut à subir dans la société parisienne achevèrent vite ce qu'avaient commencé ses infortunes au dehors. Il fut adressé par M. de Bretceuil à d'Alembert, qui le reçut bien, et qui l'introduisit dans la société de mademoiselle de Lespinasse: il ne pouvait plus mal tomber en fait de pittoresque. Cette personne, si distinguée par l'esprit et par l'âme, a laissé deux volumes de lettres passionnées, dans lesquelles il y a chaleur à la fois et analyse, mais pas une scène peinte, pas un tableau qu'on retienne. Il visitait de temps en temps Jean-Jacques, rue Plâtrière. Le crédit de d'Alembert lui procura un libraire pour la relation de son voyage à l'Ile-de-France. Cette relation, sous forme de lettres, qui parut en 4773, sans qu'il y mît son nom, eut du succès et en méritait. Quoique l'auteur s'excuse presque d'avoir oublié sa langue durant dix années de voyages et d'absence, le style est déjà tout formé, et l'on y retrouve plus d'une esquisse gracieuse et pure de ce qui est devenu plus tard un tableau. Bernardin, dans ses voyages, avait toujours beaucoup écrit; il composait des mémoires pour les bureaux, il rédigeait des journaux pour lui; arts, morale, géographie, affaires du temps, il tenait compte de tout. Ses lettres particulières étaient fort soignées; il citait à M. Hennin Euripide ou Épictète; Rulhière lui disait dans une réponse: «Votre lettre, mon cher ami, est une véritable églogue.» Bernardin avait fait comme les peintres qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantité d'esquisses et d'aquarelles dans leurs cartons. Le Voyage à l'Ile-de-France est donc déjà d'un écrivain exercé, et par endroits éloquent. Dès la première page je lis ce mot, qui révèle tout le caractère du peintre: «Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine.» La lettre quatrième, écrite au moment du départ, m'apparaît, dans sa sensibilité discrète, comme toute mouillée de pleurs: «Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du Nord que je ne reverrai plus! Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie.» C'est, on le voit, un touchant et dernier retour vers ces mois de félicité en Pologne, un dernier soupir vers la princesse Marie. Cette passion, dont on peut lire le récit complaisamment tracé par le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, m'offre bien l'idéal des amours romanesques, comme je me les figure: être un grand poète, et être aimé avant la gloire! exhaler les prémices d'une âme de génie, en croyant n'ûtre qu'un amant! se révéler pour la première fois tout entier, dans le mystère!
En maint endroit de sa relation, le voyageur ne se montre que médiocrement enthousiaste de cette nature que bientôt, l'horizon aidant et la distance, il nous peindra si magnifique et si embaumée. Lemontey, dans son Étude sur Paul et Virginie, a remarqué que ces mêmes sites, qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'univers et un Éden ravissant, ne sont représentés ici que comme une terre de Cyclopes noircie par le feu. S'il y a quelque exagération à dire cela, il faut convenir que Bernardin parle à chaque instant de cette terre raboteuse, toute hérissée de roches, de ces vallons sauvages, de ces prairies sans fleurs, pierreuses et semées d'une herbe aussi dure que le chanvre; mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout à ses yeux. Il nous confesse son secret en finissant: «Je préférerais, de toutes les campagnes, nous dit-il, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé.... Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et la prairie où il courut, et le verger qu'il ravagea!» Le voyageur lassé va même jusqu'à préférer Paris à toutes les villes, parce que le peuple y est bon et qu'on y vit en liberté. Que de promptes amertumes de toutes sortes suivirent et corrigèrent ce vif élan de retour, cet embrassement de la patrie! Refoulé de nouveau et contristé dans le présent, le séjour déjà lointain de l'Ile-de-France s'embellit pour lui alors, et sa pensée y revola, comme la colombe au désert, pour y replacer le bonheur.
La publication du Voyage à l'Ile-de-France fut suivie, pour Bernardin, de longues tracasseries et de désagréments dont il s'exagéra sans doute l'amertume. Une dispute qu'il eut avec son libraire le mit mal, à ce qu'il crut, dans la société de mademoiselle de Lespinasse, et il s'en retira malgré une lettre rassurante de d'Alembert. Il ne se crut pas en meilleure veine plus tard dans la société de madame Necker, qu'il fréquenta quelque temps; et le triste succès, si souvent raconté, delà lecture de Paul et Virginie dans ce cercle, était bien fait pour le décourager. Lorsqu'il visitait, en 1771, Jean-Jacques dans son pauvre ménage de la rue Plâtrière, lorsqu'il avait tant de peine à lui faire accepter un petit présent de café, et qu'il s'avançait avec des alternatives de bon accueil et de bourrasque, dans la familiarité du grand homme méfiant et sauvage, Bernardin ne se doutait pas qu'il allait être pris très-prochainement lui-même d'une maladie misanthropique toute semblable, engendrée par les mêmes causes. Il nous a confessé ce misérable état dans le préambule de l'Arcadie; c'est la crise de quarante ans, que bien des organisations sensibles subissent: «... Je fus frappé d'un mal étrange; des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue; tous les objets se présentaient à moi doubles et mouvants: comme Oedipe, je voyais deux soleils... Dans le plus beau jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau sans éprouver des anxiétés intolérables... Si je passais seulement dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvements de spasme et d'horreur... Je ne pouvais traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi, je les croyais occupées à en médire...» Il n'y a de comparable à ces aveux que certains passages de Jean-Jacques dans ses Dialogues. On voit combien Bernardin mérite d'être associé à ce dernier, à Pascal, au Tasse, à toute cette famille d'illustres malheureux. C'est pendant cette crise et dans son effort pour en sortir qu'il se mit à rassembler avec feu et à mettre en oeuvre les matériaux de l'ouvrage qui lui gagnera la gloire. Tout le temps de son séjour dans la rue de la Madeleine-Saint-Honoré, à l'hôtel Bourbon, et plus tard dans la rue Neuve-Saint-Étienne, maison de M. Clarisse, qui répond à ces années d'hypocondrie, de misère, de solitude et d'enfantement, est naïvement retracé dans les lettres à M. Hennin. On peut y relever les traces d'un esprit méfiant, inquiet, d'un homme vieillissant, solliciteur avec instance, ne sachant pas assez contenir la plainte ni ensevelir les petites misères, parlant trop des ports de lettres, comme bientôt dans ses préfaces il parlera des contrefaçons. J'aime mieux y voir ce qui est fait pour attendrir, la pauvreté et la détresse ôtant à la dignité du génie, ce génie ne craignant pas de mendier comme une mère pour l'enfant qu'elle sent près de naître, le peintre ne demandant qu'un gîte, le vivre et une toile pour déployer à l'aise ses couleurs et ses pinceaux: «J'ai à mettre en ordre des matériaux fort intéressants, et ce n'est qu'à la vue du ciel que je peux recouvrer mes forces. Obtenez-moi un trou de lapin pour passer l'été à la campagne;» les anciens disaient un trou de lézard. Combien il est touchant d'entendre ce voyageur aventureux, qui a tant couru le monde, prier M. Hennin de lui épargner les voyages inutiles à Versailles; car il les fait à pied, il s'en revient de nuit; et quand la lune lui manque et que la pluie le prend, il s'embourbe dans les chemins, il tombe, et n'arrive que trempé et brisé! Puis un peu après, quand il s'est mis dans ses meubles rue Neuve-Saint-Étienne; quand, jouissant de quelques rayons de février et de la première satisfaction du chez-soi, il écrit gaiement à M. Hennin: «J'irai vous voir à la première violette,» on rajeunit avec lui et l'on espère.—«Enfin j'ai cherché de l'eau dans mon puits,» disait-il en 1778, sous cette forme d'image orientale qui lui est si familière; cela signifiait qu'il travaillait sérieusement à tirer de lui-même sa principale ressource et à se faire jour par ses écrits. Les Études de la Nature, fruit mûr de cette longue retraite et de cette élaboration solitaire, parurent en 1784.
Le succès en fut prompt et immense; l'influence croissante de Rousseau et des idées de sensibilité et de religion naturelle avait préparé les esprits à saisir avidement de telles perspectives. Les femmes, les jeunes gens, tout ce public grossissant d'Émile et de Saint-Preux, saluèrent d'un cri de joie ce nouvel apôtre au parler enchanteur. On se faisait innocent à la lecture des Études, le lendemain du Mariage de Figaro. Grimm, le spirituel chargé d'affaires littéraires de huit souverains du Nord, avait beau écrire à ses patrons que l'ouvrage n'était qu'un long recueil d'églogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de la Providence, la vogue en cela se retrouvait d'accord avec la morale éternelle. Le clergé lui-même qui avait fait du chemin depuis les dernières années, et qui, en devenant moins difficile en fait d'auxiliaires, ne trouvait pas dans l'ouvrage nouveau les agressions directes dont Jean-Jacques avait embarrassé son spiritualisme, accueillit avec faveur ces hommages éloquents rendus à la Providence; on opposait, dans des thèses en Sorbonne, Saint-Pierre à Buffon, l'auteur des Études à l'auteur des Époques. L'esprit était très-éveillé aux idées nouvelles de science en 1784; la chimie, la physique, allaient changer de face par les travaux des Laplace et des Lavoisier. Si elles avaient paru dix ans plus tard, en 95 ou 96, les Études eussent trouvé la nouvelle science déjà constatée et régnante, l'analyse victorieuse de l'hypothèse; en 84 elles purent obtenir, même par leur côté le plus faux, un succès de surprise et les honneurs d'une vive controverse. Sans parler du poète Robbé qui se mêlait d'avoir des idées là-dessus, plus d'un chaud partisan se déclara pour le système des marées, la fonte des glaces, l'allongement du pôle. Et ce genre de succès fut peut-être le plus cher à l'auteur, dont il caressait la chimère: Jean-Jacques se glorifiait avant tout d'avoir fait le Devin du Village; Girodet consumait ses veilles à devenir poète; Alfieri se piquait d'être fort en grec, et Byron d'être le premier à la nage dans le Bosphore. Cherubini, dit-on, se pique de peindre.
Le grand succès de vente des Études mit l'auteur à même d'acheter une petite maison rue de la Reine-Blanche, à l'extrémité de son faubourg. C'est dans ce séjour qu'il travailla à perfectionner et à enrichir les éditions successives des Études. Le roman de Paul et Virginie parut pour la première fois en 1788 comme un simple volume de plus à la suite; mais on en fit, aussitôt après, des éditions à part, sans nombre. Tous les enfants qui naissaient en ces années se baptisaient Paul et Virginie, comme précédemment on avait fait à l'envi pour les noms de Sophie et d'Émile. Bernardin, du fond de son faubourg Saint-Marceau, devenait le parrain souriant de toute une génération nouvelle. Sa Chaumière indienne, publiée en 1791, fut introduite également dans les Études, et, à partir de ce moment, son oeuvre générale peut être considérée comme achevée; car les Harmonies, qui ont de si belles pages, ne sont que les Études encore et toujours. Bernardin de Saint-Pierre n'est pas un de ces génies multiples et vigoureux qui se donnent plusieurs jeunesses et se renouvellent; il y gagne en calme; il ne nous paraît ni moins doux ni moins beau pour cela. Les Études donc, en y comprenant Paul et Virginie et la Chaumière, nous le présentent tout entier.
La manière dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s'accorde à merveille avec sa façon de sentir la nature; et c'est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la même question. Chez lui rien d'ascétique à ce sujet, rien de craintif; aucun ressentiment d'une antique chute. Saint-Martin, tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matière en est plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'homme. Bernardin se contente de dire délicieusement: «Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l'homme.»
Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques, Saint Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être.» Bernardin aurait pu faire la même réponse à qui lui aurait demandé s'il n'était pas le vieux colon de Paul et Virginie. Dans tout le discours du colon: «Je passe donc mes jours loin des hommes, etc.,» il a tracé son portrait idéal et son rêve de fin de vie heureuse.
Mais, à part ce portrait un peu complaisant de lui-même, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre dans Paul et Virginie; ces êtres si vivants sont sortis tout entiers de la création du peintre. On y remarque quelques rapports lointains avec des personnages qu'il avait rencontrés durant sa vie antérieure, mais c'est seulement dans les noms que la réminiscence, et pour ainsi dire l'écho, se fait sentir. Bernardin avait pu épouser en Russie mademoiselle de La Tour, nièce du général du Bosquet; il avait pu, à Berlin, épouser mademoiselle Virginie Taubenheim: un ressouvenir aimable lui a fait confondre et entrelacer ces deux noms sur la tête de sa plus chère créature. Trop pauvre, il avait cru ne pas devoir accepter leur main. Munificence aimable! voilà qu'il leur a payé à elles deux, dans cette seule offrande, la dot du génie. Le nom de Paul se trouve être aussi, non sans dessein, celui d'un bon religieux dont il avait voulu, enfant, imiter la vie, et qu'il avait accompagné dans ses quêtes. Le bon vieux frère capucin est devenu l'adolescent accompli, ayant taille d'homme et simplicité d'enfant: ainsi va cette fée intérieure en ses métamorphoses. On ne saurait croire combien il sert, jusque dans les créations les plus idéales, de se donner ainsi quelques instants d'appui sur des souvenirs aimés, sur des branches légères. La colombe, touchant ça et là, y gagne en essor, et son vol en prend plus d'aisance et de mesure. C'est comme d'avoir devant soi, dans son travail, quelque image souriante, quelque belle page entr'ouverte, qu'on regarde de temps en temps, et sur laquelle on se repose, sans la copier.
S'il n'a plus rencontré de sujet aussi admirablement venu que Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre a trouvé moyen encore, dans le Café de Surate, dans la Chaumière indienne, de déployer avec bonheur quelques-unes des qualités distinctives de son talent. Ce sont deux vrais modèles d'une causticité fine et décente, compatible avec l'imagination et avec l'idéal. Voltaire, dans ses petits contes à l'orientale, dans le Bon Bramin, dans Zadig, a prodigieusement d'esprit, mais rien que de l'esprit, et à tout prix encore. Bernardin, le peintre du coloris fondant et des nuances moelleuses, a su, en ses deux contes indiens, adoucir la raillerie sans l'éteindre, la revêtir d'une magnificence charmante et faire sentir le piquant dans l'onction. Nulle part il n'a montré aussi vivement que dans ces deux ouvrages, et dans la Chaumière surtout, qui, après Paul et Virginie, approche le plus, comme a dit Chénier, de la perfection continue, ce tour de pensée et d'imagination antique, oriental, allant naturellement à l'apologue, à la similitude, qui enferme volontiers un sens d'Ésope sous une expression de Platon, dans un parfum de Sadi. Je ne fais que rappeler tant de comparaisons, familières à l'auteur et éparses en toutes ses pages, de la solitude avec une montagne élevée, de la vie avec une petite tour, de la bienveillance avec une fleur, etc., etc.; mais la plus illustre de ces images, et qui qualifie le plus magnifiquement cette partie du talent de Bernardin, est, dans la Chaumière, la belle réponse du Paria: «Le malheur ressemble à la Montagne-Noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore: tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous Êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et à vos pieds le royaume de Cachemire.» Cela est aussi merveilleusement trouvé dans l'ordre des sentences morales, que Paul et Virginie dans l'ordre des compositions pastorales et touchantes.
Quand Bernardin de Saint-Pierre publiait la Chaumière indienne, en 91, il était au haut de la montagne de la vie et de la gloire; il avait aussi, en quelque sorte, son royaume de Cachemire à ses pieds. Sa réputation étant au comble, sa vie domestique semblait d'ailleurs s'asseoir et s'embellir par un mariage plein de promesses. Louis XVI, qui était, bien le roi d'un écrivain comme Bernardin, le nommait intendant du Jardin-des-Plantes. L'auteur d'Anacharsis et Bernardin eussent tout à fait convenu, ce semble, à orner ce qu'on appela un moment le trône restauré et paternel. Ce moment, s'il avait pu se prolonger, était particulièrement propice au déisme philosophique, aux vues et aux voeux politiques du solitaire: Louis XVI pour roi, Bailly pour maire, Bernardin de Saint-Pierre pour moraliste du fond de son Jardin-des-Plantes; et Rabaut-Saint-Étienne pour historien, qui proclamait, comme on sait, la Révolution close et cette constitution de 91 éternelle.
Octobre 1836.
Bernardin de Saint-Pierre, qui est l'un de mes auteurs favoris, s'est retrouvé sous ma plume au tome VI des Causeries du Lundi, et en plus d'une page du livre intitulé: Chateaubriand et son Groupe littéraire.
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LA FAYETTE
(1838.)
I
Nous sommes en retard pour parler de cette publication dont les trois premiers volumes ont paru depuis déjà bien des mois. Mais on est moins en retard que jamais pour venir parler d'un homme avec qui la vogue, la popularité ou l'esprit de parti n'ont plus rien à faire, et qui est entré tout entier dans le domaine historique, ainsi que l'époque qu'il représente et qui est de même accomplie.
La Révolution française, en effet, peut être considérée comme entièrement terminée, sous les formes, du moins, qu'elle a présentées à chaque reprise durant l'espace de quarante ans. Ces formes, qui, depuis la déclaration des droits jusqu'au programme de l'Hôtel de Ville, roulent dans un cercle déterminé d'idées et d'expressions, ne semblent plus avoir chance de vie et de fortune sociale dans ces mêmes termes. On peut s'en réjouir, on peut s'en plaindre et s'en irriter. Mais le résultat semble acquis; dans ces termes-là, il est obtenu.. ou manqué; et, à mon sens, en partie obtenu, en partie manqué. Ceux même qui continuent de prendre l'humanité par le côté ouvert et généreux, qui embrassent avec chaleur une philosophie de progrès, et persistent avec mérite et vertu dans des espérances toujours ajournées et d'autant plus élargies, ceux-là (et je ne cite aucun nom, de peur d'en choquer quelqu'un, tant ils sont divers, en les rapprochant), ceux-là ont des formules auprès desquelles le programme de La Fayette, la déclaration des droits, n'est plus qu'une préface très-générale et très-élémentaire, ou même ils vont à contredire et à biffer sur quelques points ce programme.
La Révolution française a eu des moments bien différents, et, quoiqu'on retrouve La Fayette au commencement et à la fin, il y a eu d'autres écoles rivales et au moins égales de celle qu'il y représente. Outre l'école américaine, il y a eu l'école anglaise, et celle d'une dictature plus ou moins démocratique, à laquelle on peut rapporter, à certains égards et toute restriction gardée, la Convention et l'Empire.
L'école américaine prétend tirer tout du peuple et de l'élection directe. L'école anglaise a surtout en vue l'équilibre de certains pouvoirs, émanés de source différente. L'école dictatoriale et impérialiste (je la suppose éclairée) a pour principe de tout prendre sur soi et de se croire suffisamment justifiée à faire administrativement ce qui est de l'intérêt d'État, dans le sens de l'ordre et de la société.
Sans avoir à m'expliquer avec détail sur l'établissement de 1830, ce qui mènerait trop loin et ne serait pas ici en son lieu, il est évident qu'en 1830 aucune de ces trois formes, américaine, anglaise, impérialiste, n'a triomphé, et qu'il s'est fait une sorte de compromis très-mélangé entre toutes les trois. Le principe électif qui a été jusqu'à faire un roi par des députés, n'a pas été alors jusqu'à refaire des députés, des mandataires directs de la nation. La chambre des pairs, bien qu'émondée dans son personnel et atteinte dans sa reproduction aristocratique, a subsisté, au choix du roi. Ainsi l'école américaine n'a pas été satisfaite.
L'école anglaise, communément dite doctrinaire, l'aurait été plutôt. Mais il y a si peu d'aristocratie politique en France, que tout point d'appui manquait de ce coté: il a fallu asseoir le centre de l'équilibre sur la classe moyenne, et faire un peu artificiellement la théorie de celle-ci, qui pouvait à tous moments ne pas s'y prêter. On y a réussi pourtant assez bien, à l'aide de beaucoup d'habileté sans doute, à l'aide surtout de toutes les fautes dont le parti opposé était capable et auxquelles il n'a pas manqué.
L'école doctrinaire paraît avoir réussi plus qu'aucune dans la solution politique actuelle; mais c'est beaucoup plus peut-être dans l'apparence en effet, et dans la forme, que dans le fond; elle-même le sait bien et paraît aujourd'hui s'en plaindre, un peu tard. Les habitudes glorieuses de l'Empire ont laissé dans les moeurs et le caractère de la nation un pli qu'elles y avaient trouvé déjà: en temps ordinaire, nulle nation ne se prête autant à être gouvernée, à être administrée que la nôtre, et n'y voit plus de commodités et moins d'inconvénients. Sous les formes parlementaires, à travers l'équilibre assez peu compliqué des pouvoirs et le jeu suffisamment modéré de l'élection, il y a une administration qui fonctionne de mieux en mieux et se perfectionne. Une bonne part des prédilections et de la philosophie de la société actuelle paraît être de ce côté. Sans s'inquiéter, autant que d'ingénieux publicistes, de l'endroit précis où se trouve le ressort actif du mouvement, la majorité de la société actuelle, de cette classe ou riche, ou moyenne et industrielle, sur laquelle on s'est principalement fondé, profite du mouvement lui-même: sans faire de si soudaines différences entre ce qui s'est succédé au pouvoir depuis quelques années, elle semble trouver qu'en général le principe est le même et qu'on la sert à peu près à souhait.
Ceci revient à dire que la société paraît se contenter aujourd'hui d'être gouvernée en vue principalement de ses intérêts matériels et de ses jouissances: que, pour peu qu'on ait envie de le croire, on la peut juger provisoirement satisfaite sur ses droits, tant la démonstration de son zèle est ailleurs. Et c'est à ce point de vue essentiel qu'on doit surtout dire que la Révolution française est terminée, que ses résultats sont en partie obtenus, en partie manqués, et que l'esprit, l'inspiration qui l'a soutenue dans sa longue et glorieuse carrière, fait défaut. Dans la société civile on est à peu près en possession de tous les résultats voulus par la Révolution; dans l'association politique, il y a beaucoup plus à désirer; mais enfin, si l'on s'inquiétait en ce genre de ce qu'on n'a pas pour l'obtenir, si on le désirait réellement avec suite et ferveur, si on luttait dans ce but comme sous la Restauration, l'esprit de la Révolution française vivrait encore, et cette grande ère ne serait pas finie. Or, quels que puissent être les regrets amers, silencieux ou exaspérés, de quelques individus fidèles à leurs souvenirs, l'inspiration qui, de 89 à 1830, n'avait pas cessé, sous une forme ou sous une autre, dans les assemblées ou dans les camps, ou dans la presse et ce qu'on appelait l'opinion publique, d'agir et de pousser, et de vouloir vaincre, cette inspiration s'est retirée tout d'un coup et a comme expiré au moment où, dans un dernier éclat, elle devenait victorieuse. D'autres inspirations, d'autres penchants plus ou moins nobles, sont venus à l'ensemble de la société, et, favorisés de toutes parts, agréés par les gouvernants comme des garanties, ils se développent avec une rapidité presque effrénée, qui ne permet pas le retour. Sans doute la générosité, l'enthousiasme, le désintéressement dans l'ordre des affections générales et dans celui de l'intelligence, ne manqueront jamais au monde, n'y manqueront pas plus que la corruption, l'égoïsme et l'influence masquée de toutes les roueries. Sans doute chaque génération nouvelle vient verser comme un rafraîchissement de sang vierge et pur dans la masse plus qu'à demi gâtée; les ardeurs s'éteignent et se rallument sans cesse, le flambeau des espérances et des illusions se perpétue:
Et, quasi cursores, vitaï lampada tradunt.
En un mot, tant que le monde va et dure, il ne saurait être destitué de la vie et de l'amour.
Mais aujourd'hui, là même où, en dehors des cadres réguliers et du train régnant de la société, il y a incontestablement système philosophique élevé, et à la fois chaleur de coeur, de conviction, il n'y a plus suite directe et immédiate des idées de la Révolution française. Voyez l'école de ceux qui s'en sont faits les historiens les plus profonds et les plus religieux, l'école de MM. Buchez et Roux; ils comprennent, ils interprètent à leur manière, ils étendent et transforment les théories de leurs plus hardis devanciers. Avec eux, historiens dogmatiques, dès qu'ils prennent la parole en leur propre nom, on se sent entrer dans un cycle tout nouveau. De même, lorsqu'on aborde la philosophie religieuse et sociale de MM. Leroux et Reynaud, les encyclopédistes de nos jours: ils procèdent de la Révolution française et de la philosophie du XVIIIe siècle, assurément; mais de combien d'autres devanciers ils procèdent également, et avec quels développements particuliers et considérables! C'est autant et plus encore chez eux la noble ambition de fonder, que le filial dessein de poursuivre.
Ainsi, pour revenir à l'occasion et au point de départ de ces considérations, La Fayette, venu en tête de la Révolution française, est mort en même temps qu'elle a fini, et sa vie tout entière la mesure.
Il a cela de particulier et de singulièrement honorable d'y avoir cru toujours, avant et pendant, et même aux plus désespérés moments; d'y avoir cru avec calme et avec une fermeté sans fougue. Que des hommes de la Montagne, les héros plus ou moins sanglants de cette formidable époque, soient demeurés fixes jusqu'au bout dans leur conviction et soient morts la plupart immuables, on le conçoit: la foudre, on peut le dire sans métaphore, les avait frappés: une sorte de coup fatal les avait saisis et comme immobilisés dans l'attitude héroïque ou sauvage qu'avait prise leur âme en cette crise extrême; ils n'en pouvaient sortir sans que leur caractère moral à l'instant tombât en ruine et en poussière. Il n'y avait désormais de repos, de point d'appui pour eux, que sur ce hardi rocher de leur Caucase. Mais il y a, ce semble, plus de liberté et plus de mérite à rester fixe dans des mesures plus modérées, ou si c'est un simple effet du caractère, c'est un témoignage de force non moins rare et dont la proportion constante a sa beauté.
Parmi les contemporains de La Fayette, parmi ceux qui furent des premiers avec lui sur la brèche à l'assaut de l'ancien régime, combien peu continuèrent de croire à leur cause! Mirabeau et Sieyès, ces deux intelligences les plus puissantes, tournèrent court bientôt: après un an environ de révolution ouverte, Mirabeau était passé à la conservation, et Sieyès au silence déjà ironique. De M. de Talleyrand, on n'en peut guère parler en aucun temps en matière de croyance quelconque; il avait commencé, comme Retz, par l'intime raillerie des choses. Dans les rangs secondaires, Roederer en était probablement déjà, en 91, à ses idées in petto de pouvoir absolu éclairé, dont sa vieillesse causeuse et enhardie par l'Empire nous a fait tout haut confidence. Et entre ceux qui restèrent fidèles à leurs convictions, bien peu le furent à leurs espérances. M. de Tracy croyait toujours à l'excellence de certaines idées, mais il avait cessé de croire à leur réalisation et à leur triomphe; dans les premières années du siècle, et sous les ombrages d'Auteuil, il confiait tristement à des pages retrouvées après lui la démission profonde de son coeur. La Fayette n'a cessé de croire et à l'excellence de certaines idées et à leur triomphe; il n'a, en aucun moment, pris le deuil de ses principes; il n'a jamais désespéré. Pendant que le gouvernement impérial s'affermissait, il cultivait sa terre de Lagrange et attendait la liberté publique.
Mais avait-il raison d'y croire? est-ce à lui supériorité d'esprit autant que supériorité de caractère, d'y avoir cru en un sens qui s'est trouvé à demi illusoire?—Certes, je ne prétendrai pas qu'il n'y ait eu chez Mirabeau, chez Sieyès, chez Talleyrand, même chez Roederer, un grand témoignage d'intelligence dans cette promptitude à entendre les divers aspects de l'humanité, à s'en souvenir, à deviner, à ressaisir sitôt le dessous de cartes et le revers, à se rendre compte du lendemain dès le premier jour, à ne pas s'en tenir au sublime de la passion qu'ils avaient (ou non) partagée un moment; à discerner, sous la circonstance d'exception, l'inévitable et prochain retour de cette perpétuelle humanité avec ses autres passions, ses infirmités, ses vices et ses duperies sous les emphases. Malgré la défaveur qui s'attache à cet aveu dans un temps d'emphase générale et de flatterie humanitaire, il m'est impossible de n'en pas convenir: tant que nous n'aurons pas une humanité refaite à neuf, tant que ce sera la même précisément que tous les grands moralistes ont pénétrée et décrite, celle que les habiles politiques savent,—mais au rebours des moralistes, sans le dire,—il y aura témoignage, avant tout, d'intelligence à dominer par la pensée les conjonctures, si grandes qu'elles soient, à s'en tirer du moins et à s'en isoler en les appréciant, à démêler sous l'écume diverse les mêmes courants, à sentir jouer sous des apparences nouvelles, et qui semblent uniques, les mêmes vieux ressorts. Pourtant si ç'a été, avant tout, chez La Fayette, une supériorité de caractère et de coeur de croire à l'avénement invincible de certains principes utiles et généreux, ce n'a pas été une si grande infériorité de point de vue; car si ses principes n'ont pas obtenu toute la part de triomphe qu'il augurait, ils ont eu une part de triomphe infiniment supérieure (au moins à l'heure de l'explosion) à ce que les autres esprits réputés surtout sagaces auraient osé leur prédire.
D'ensemble, on peut considérer La Fayette comme le plus précoce, le plus intrépide et le plus honnête assaillant à la prise d'assaut de l'ancien régime, dès les débuts de 89. Toujours pourtant quelque chose du chevalier et du galant adversaire, soit qu'il s'élance à la brèche en 89 l'épée en main, soit qu'il reparaisse comme le porte-étendard général de la Révolution en 1830. Un très-spirituel écrivain, M. Saint-Marc Girardin, en louant La Fayette dans les Débats (preuve qu'il est bien mort), a conjecturé que, s'il avait vécu au Moyen Age, il aurait fondé quelque ordre religieux avec la puissance d'une idée morale fixe. Je crois que La Fayette, au Moyen Age, aurait été ce qu'il fut de nos jours, un chevalier, cherchant encore à sa manière le triomphe des droits de l'homme sous prétexte du Saint-Graal, ou bien un croisé en quête du saint tombeau, le bras droit et le premier aide de camp, sous un Pierre-l'Ermite, c'est-à-dire sous la voix de Dieu, d'une des grandes croisades.
Cette sorte de vocation chevaleresque du héros républicain, de l'Américain de Versailles, apparaît tout d'abord dans les volumes de Mémoires et de Correspondance publiés. C'est en rendant compte de ces volumes précieux, recueillis avec la plus scrupuleuse piété d'une famille pour une vénérable mémoire, qu'il nous sera aisé de suivre et de faire sentir les lignes principales, les traits composants d'un caractère toujours divers, si simple qu'il soit et si uniforme qu'il paraisse.
Le premier volume et la moitié du second contiennent tous les faits de la vie de La Fayette antérieure à 89, la guerre d'Amérique, ses voyages en Europe au retour; tantôt ce sont des récits et des chapitres de mémoires de sa main, tantôt ce sont des correspondances qui y suppléent et les continuent. Cette portion du livre est très-intéressante et neuve, d'une lecture plus continue et plus coulante que l'intervalle, d'ailleurs plus connu, de 89 à 92, dans lequel on ne marche qu'à travers les justifications, rectifications.—On saisit tout d'abord le trait essentiel, le grand ressort du caractère de La Fayette, et lui-même il le met à nu ingénument: «Vous me demandez l'époque de mes premiers soupirs vers la gloire et la liberté; je ne m'en rappelle aucune dans ma vie qui soit antérieure à mon enthousiasme pour les anecdotes glorieuses, à mes projets de courir le monde pour chercher de la réputation. Dès l'âge de huit ans, mon coeur battit pour cette hyène qui fit quelque mal, et encore plus de bruit, dans notre voisinage (en Auvergne), et l'espoir de la rencontrer animait mes promenades. Arrivé au collége, je ne fus distrait de l'étude que par le désir d'étudier sans contrainte. Je ne méritai guère d'être châtié; mais, malgré ma tranquillité ordinaire, il eût été dangereux de le tenter, et j'aime à penser que, faisant en rhétorique le portrait du cheval parfait, je sacrifiai un succès au plaisir de peindre celui qui, en apercevant la verge, renversait son cavalier.» Ce ne sont pas seulement les écoliers de rhétorique, ce sont quelquefois les hommes qui sacrifient un succès, c'est-à-dire la chose possible, au plaisir de peindre ou de faire une action d'où résulte le plus grand honneur à leur rôle, la plus grande satisfaction à leurs sentiments.
Il n'a pas vingt ans, il s'échappe sur un vaisseau qu'il frète, à travers toutes sortes d'aventures. Après sept semaines de hasards dans la traversée, il aborde l'immense continent, et, en sentant le sol américain, son premier mot est un serment de vaincre ou de périr avec cette cause. Rien de sincère et d'enlevant comme ce départ, cette arrivée; c'est le début héroïque du poème et de la vie, la candeur qu'on n'a qu'une fois. Plus tard, en avançant, tout cela se complique, se dérange ou s'arrange à dessein, se gâte toujours.
A peine débarqué, il court vers Washington: la majesté de la taille et du front le lui désigne comme chef autant que les qualités profondes. La Fayette s'attache à lui, et devient le disciple du grand homme. Washington paraît bien grand, en effet, au milieu de cette guerre difficile, qui se traîne sur de vastes espaces, pleine de misères, de lenteurs, de revers, entravée par les rivalités et les jalousies soit du Congrès, soit des autres généraux: «Simple soldat, dit excellemment La Fayette en le caractérisant, il eût été le plus brave; citoyen obscur, tous ses voisins l'eussent respecté. Avec un coeur droit comme son esprit, il se jugea toujours comme les circonstances. En le créant exprès pour cette révolution, la nature se fit honneur à elle-même, et, pour montrer son ouvrage, elle le plaça de manière à faire échouer chaque qualité, si elle n'eût été soutenue de toutes les autres.» Il y a dans ces Mémoires bien des endroits de cette sorte, qu'on dirait avoir été écrits par une plume historique profonde et familière avec tous les replis.
Blessé presque dès son arrivée à la déroute de la Brandy-wine, La Fayette écrit, pour la rassurer, à madame de La Fayette ces charmantes lettres qui ont été si remarquées pour la coquetterie gracieuse du ton, mon cher coeur, et pour l'agréable assaisonnement que ce fin langage du XVIIIe siècle apporte à la sincérité républicaine des sentiments. En d'autres endroits, c'est le ton républicain et philosophique qui devient piquant en se mêlant à certaines habitudes légères et en les voulant exprimer. On sourit de lire à propos d'un éloge des moeurs américaines: «Livrées à leur ménage, les femmes en goûtent, en procurent toutes les douceurs. C'est aux filles qu'on parle amour; leur coquetterie est aimable autant que décente. Dans les mariages de hasard qu'on fait à Paris, la fidélité des femmes répugne souvent à la nature, à la raison, on pourrait presque dire aux principes de la justice.» Ces principes de la justice qui viennent là tout d'un coup pour auxiliaires aux mille et une infidèles liaisons du beau monde d'alors, datent le siècle à ce moment autant que ces jolies tendresses conjugales qui traversent l'Atlantique, comme en zéphyrs, d'un air si dégagé.
Le Congrès avait décidé une expédition dans le Canada, et en avait chargé La Fayette. On espérait mener comme on le voudrait ce commandant de vingt-un ans; l'on désirait surtout le séparer de Washington. La Fayette fut prudent et jugea la situation: comme on n'avait disposé aucun moyen, l'expédition manqua, ne se commença point; mais La Fayette souffrit de tant de bruit pour rien; il craignait la risée, écrit-il à Washington: «J'avoue, mon cher général, que je ne puis maîtriser la vivacité de mes sentiments, dès que ma réputation et ma gloire sont touchées. Il est vraiment bien dur que cette portion de mon bonheur, sans laquelle je ne puis vivre, se trouve dépendre de projets que j'ai connus seulement lorsqu'il n'était plus temps de les exécuter. Je vous assure, mon ami cher et vénéré, que je suis plus malheureux que je ne l'ai jamais été.» Nous saisissons l'aveu: La Fayette, avant tout, possède à un haut degré l'amour de l'estime, le besoin de l'approbation, le respect de soi-même; ce qui est bien à lui, c'est, dans cette affaire du Canada et dans plusieurs autres, d'avoir sacrifié son désir de noble gloire personnelle à un sentiment d'intérêt public. Pourtant on découvre en ce point la raison pour laquelle La Fayette n'était pas un gouvernant et n'aurait pas eu cette capacité. Il était une nature trop individuelle, trop chevaleresque pour cela; occupé sans doute de la chose publique, mais aussi de sa ligne, à lui, à travers cette chose. Nous l'en louons plus que nous ne l'en blâmons. Il n'y a pas trop d'hommes publics qui aient ce défaut-là, de penser constamment à l'unité et à la pureté de leur ligne.
Washington, le sage et le clairvoyant, comprend bien que c'est là l'endroit sensible et faible de son cher élève; il le rassure, en nous confirmant l'honorable source du mal: «Je m'empresse de dissiper toutes vos inquiétudes; elles viennent d'une sensibilité peu commune pour tout ce qui touche votre réputation.» Pareil débat se renouvelle en diverses circonstances. Lorsque l'escadre française sous d'Estaing, après avoir brillamment paru à Rhode-Island, fut contrainte, après un combat et un orage, de se retirer sans plus de tentative, il y eut grande colère dans le peuple de Boston et parmi les milices. Le mot de trahison, si cher aux masses émues, circulait; un général américain, Sullivan, cédant à la passion, mit à l'ordre du jour que les alliés les avaient abandonnés. La Fayette, dans cette position délicate, se conduisit à merveille; il exigea de Sullivan que l'ordre du matin fût rétracté dans celui du soir; il ne souffrit pas qu'on dît devant lui un seul mot contre l'escadre. Le point d'honneur qui d'ordinaire, dans la carrière de La Fayette, se confondit avec le culte de la popularité, ici s'en séparait, et il fut pour le point d'honneur au risque de perdre sa popularité. Tout cela est bien; mais écoutons Washington, appréciant, sans s'étonner, la nature humaine sous les diverses formes de gouvernement, et n'étant pas idolâtre ni dupe de cette forme plus libre, pour laquelle il combat et qu'il préfère: «Laissez-moi vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans réflexion et «dans le premier transport d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que nous devons à la flotte française et au zèle de son commandant; mais, dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude; chacun parle comme il pense, ou pour mieux dire sans penser, et par conséquent juge les résultats sans remonter aux causes... C'est la nature de l'homme que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori, et c'est une folie trop commune que de condamner sans examen.»
Dans cette même guerre d'Amérique, à son second voyage (1780), La Fayette arrive à Boston, précédant de peu l'escadre française qui amène les troupes de M. de Rochambeau; c'est un secours qu'il a obtenu de Versailles à l'insu de l'Amérique et par son crédit personnel. Mais le corps français est peu considérable; pendant toute la campagne de 1780, M. de Rochambeau croit devoir rester à Rhode-Island. La Fayette s'en impatiente et lui écrit tout naturellement: «Je vous l'avouerai en confidence, au milieu d'un pays étranger, mon amour-propre souffre de voir les Français bloqués à Rhode-Island, et le dépit que j'en ressens me porte à désirer qu'on opère.» Il y avait mêlé quelque première vivacité envers M. de Rochambeau, qu'il rétracte. Rochambeau lui répond, et on remarque cette phrase, qui va juste à l'adresse de ce même sentiment d'honorable susceptibilité auquel nous avons vu déjà Washington répondre: «C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Français invincibles; mais je vais vous confier un grand secret d'après une expérience de quarante ans: Il n'y en a pas de plus aisés à battre, quand ils ont perdu la confiance en leur chef; et ils la perdent tout de suite, quand ils ont été compromis à la suite de l'ambition particulière et personnelle.» La Fayette alors se retourne vers Washington, et sollicite de lui une certaine expédition dont il précise les bases, qui aurait de l'éclat, dit-il, des avantages probables pour le moment et un immense pour l'avenir; qui, enfin, si elle ne réussit pas, n'entraîne pas de suites fatales. Washington répond: «Il est impossible, mon cher marquis, de désirer plus ardemment que je ne fais, de terminer cette campagne par un coup heureux; mais nous devons plutôt consulter nos moyens que nos désirs, et ne pas essayer d'améliorer l'état de nos affaires par des tentatives dont le mauvais succès les ferait empirer. Il faut déplorer que l'on ait mal compris notre situation en Europe; mais, pour tacher de recouvrer notre réputation, nous devons prendre garde de la compromettre davantage.» On voit que chacun reste dans son rôle; mais ces rôles divers se reproduisent trop fréquemment dans la suite des événements, pour qu'on les puisse attribuer à la seule différence des âges. Or, ce qui est du caractère persiste, se recouvre peut-être, mais se creuse assurément plutôt que de diminuer, avec l'âge. Le premier mobile de La Fayette est l'opinion dans le sens honorable, la gloire dans le sens antique, le los honnête. On peut acquérir plus tard de l'expérience, de l'habileté, de la finesse; on en acquiert, c'est inévitable; chacun a la sienne en avançant dans la vie et à force de se mesurer aux épreuves. Mais cette expérience acquise, il est rare qu'on ne l'emploie pas autour de sa qualité première fondamentale, qu'on ne la mette pas préférablement au service de son premier tour de caractère, quand il est décisif et dominant. J'essaie de saisir et d'indiquer dans ses fondements l'idée qui est devenue la vie même de La Fayette et qui est le mot de son rôle: la plus grande faveur populaire entourant et couronnant aussi constamment que possible la plus grande vertu civique. Cette conciliation en soi est assez difficile, et La Fayette l'a assez bien atteinte pour qu'on ne puisse s'étonner que, la première jeunesse passée, il s'y soit mêlé chez lui un peu d'art, un art toujours noble.
On connaissait déjà quelques-unes des principales lettres de Washington à La Fayette, que ce dernier avait communiquées; elles ont un genre de beauté simple, sensée, calme, majestueuse, religieuse, qui élève l'âme et mouille par moments l'oeil de larmes. «Nous sommes à présent, écrit Washington à La Fayette (avril 1783), un peuple indépendant, et nous devons apprendre la tactique de la politique. Nous prenons place parmi les nations de la terre, et nous avons un caractère à établir. Le temps montrera comment nous aurons su nous en acquitter. Il est probable, du moins je le crains, que la politique locale des États interviendra trop dans le plan de gouvernement qu'une sagesse et une prévoyance dégagées de préjugés auraient dicté plus large, plus libéral; et nous pourrons commettre bien des fautes sur ce théâtre immense, avant d'atteindre à la perfection de l'art...» Mais la lettre tout à fait monumentale et historique est celle qui a pour date: Mount-Vernon, 1er février 1784, aussitôt après la résignation du commandement: «Enfin, mon cher marquis, je suis à présent un simple citoyen sur les bords du Potomac, à l'ombre de ma vigne et de mon figuier...» On est dans Plutarque, on est à la fois dans la réalité moderne. Washington ne fut pas laissé trop longtemps à l'ombre de son figuier. Appelé en 1789 à la présidence, il fut le premier à fonder, à pratiquer le gouvernement au sein du pays qu'il avait déjà sauvé et fondé dans son existence même. Homme unique dans l'histoire jusqu'à ce jour, homme de gouvernement, de pouvoir, de direction nationale et sociale, et en même temps homme de liberté, d'une intégrité morale inaltérable. Depuis et avant César jusqu'à Napoléon, tout ce qui a brillé et influé en tête des nations, grand roi ou grand ministre, n'a songé et n'est parvenu à réussir qu'à l'aide d'une dose de machiavélisme plus ou moins mal dissimulée, tellement qu'on est en droit de se demander si le contraire est possible et si l'entière vertu n'apporte pas son obstacle, son échec avec elle. On n'a pour opposer véritablement à cette triste vue que le nom de Washington, qui va rejoindre à travers les siècles ces noms presque fabuleux des Épaminondas et des héros de la Grèce. Il est vrai que Washington, grand homme qui paraît avoir été de nature à pouvoir suffire à toutes les situations, n'a eu à opérer que chez des nations encore simples, au sein d'une société en quelque sorte élémentaire. Qu'aurait-il pu, qu'aurait-il refusé de faire dans un premier rôle, au sein d'une vieille nation brillante et corrompue? En disant non à certains moyens, n'aurait-il pas abdiqué le pouvoir dès le second jour? Nul n'est en mesure de démontrer le contraire; l'autorité de ce bel et unique exemple reste donc en dehors, à part, une exception non concluante, et je ne puis dire de la vie de Washington ce que le poëte a dit de la chute d'un grand coupable politique:
Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum
En m'exprimant de la sorte, en toute liberté, je n'ai pas besoin de faire remarquer combien le point de vue du politique et celui du moraliste sont inverses, l'un songeant avant tout aux résultats et au succès, l'autre remontant sans cesse aux motifs et aux moyens.
«Guerre et politique, voilà deux champs de gloire où Bonaparte exerce une grande supériorité de combinaisons et de caractère; non qu'il me convienne comme à ses flatteurs de lui attribuer cette force nationale primitive qui naquit avec la Révolution et qui, indomptable sous les chefs les plus médiocres, valut tant de triomphes aux grands généraux, ou que je voulusse oublier quand et par qui furent faites la plupart des conquêtes qui ont fixé les limites de la France; mais, parmi tant de capitaines qui ont relevé la gloire de nos armes, il n'en est aucun qui puisse présenter un si brillant faisceau de succès militaires. Personne, depuis César, n'a autant montré cette prodigieuse activité de calcul et d'exécution qui, au bout d'un temps donné, doit assurer à Bonaparte l'avantage sur ses rivaux. Permettons-lui, sous ce rapport, d'en vouloir un peu à la philosophie moderne qui tend à désenchanter le monde du prestige des conquêtes, et qui, modifiant l'opinion de l'Europe et le ton de l'histoire, fait demander quelles furent les vertus d'un héros, et de quelle manière la victoire influa sur le bien-être des nations.
«Ce n'est pas non plus dans les nobles régions de l'intérêt général qu'il faut chercher la politique de Bonaparte. Elle n'a d'objet, comme on l'a dit, que la construction de lui-même; mais le feu sombre et dévorant d'une ambition bouillante et néanmoins dirigée par de profonds calculs a dû produire de grandes conceptions, de grandes actions, et augmenter l'éclat et l'influence de la nation dont il a besoin pour commander au monde. Ce monde était d'ailleurs si pitoyablement gouverné, qu'en se trouvant à la tête d'un mouvement révolutionnaire dont les premières impulsions furent libérales et les déviations atroces, Bonaparte, dans sa marche triomphante, a nécessairement amené au dehors des innovations utiles, et en France des mesures réparatrices, au lieu de la démagogie féroce dont on avait craint le retour. Beaucoup de persécutions ont cessé, beaucoup d'autres ont été redressées; la tranquillité intérieure a été rétablie sur les ruines de l'esprit de parti; et si l'on suivait les derniers résultats de l'influence française en Europe, on verrait qu'il s'exerce continuellement une force de choses nouvelle qui, en dépit de la tendance personnelle du chef, rapproche les peuples vaincus des moyens d'une liberté future.
«Il est assez remarquable que ce puissant génie, maître de tant d'États, n'ait été pour rien dans les causes premières de leur rénovation. Étranger aux mutations de l'esprit public du dernier siècle, il me disait: «Les adversaires de la Révolution n'ont rien à me reprocher; je suis pour eux un Solon qui a fait fortune.»
«Cette fortune date du siège de Toulon; le général Carteaux lui écrivait alors en style du temps: «A telle heure, six chevaux de poste, ou la mort.» Il me racontait un jour comment des bandes de brigands déguenillés arrivaient de Paris dans des voitures dorées, pour former, disait-on, l'esprit public. Dénoncé lui-même avec sa famille, après le 9 thermidor, comme terroriste, il vint se plaindre de sa destitution; mais Barras l'avait distingué à Toulon et l'employa au 13 vendémiaire: «Ah! disait-il à Junot en voyant passer ceux qu'il allait combattre, si ces gaillards-là me mettaient à leur tête, comme je ferais sauter les représentants!» Il épousa ensuite madame de Beauharnais et eut le commandement d'Italie. Son armée devint l'appui des jacobins, en opposition aux troupes d'Allemagne, qu'on appelait les Messieurs; les campagnes à jamais célèbres de cette armée couvrirent de lauriers chaque échelon de la puissance du chef. On connaît son influence sur le 18 fructidor, qui porta le dernier coup aux assemblées nationales; Bonaparte n'en dit pas moins, à son retour, dans un discours d'apparat, que «cette année commençait l'ère des gouvernements représentatifs.» Les partis opprimés espéraient qu'il allait modifier la rigueur des temps; il ne tenta rien pour eux ni pour lui. Contrarié dans une conférence avec les Directeurs, il offrit sa démission La Revellière et Rewbell l'acceptèrent, Barras la lui rendit, et le vainqueur de l'Italie se crut heureux de courir les côtes pour être hors de Paris, et d'être envoyé de France en Égypte, où il emmena la fleur de nos armées. Ses idées se tournèrent alors vers l'Asie, dont l'ignorante servitude, comme il l'a souvent dit depuis, flattait son ambition. Arrêté à Saint-Jean-d'Acre par Philippeaux, son ancien camarade, il regagna l'Égypte où, apprenant les revers de nos armées en Europe, et après avoir reçu une lettre de son frère Joseph portée par un Américain, il s'embarqua secrètement pour retourner en France; mais il n'y arriva que lorsque nos drapeaux étaient redevenus partout victorieux.
«Cependant sa fortune ne l'abandonnait pas. Un des tristes résultats de tant de violences précédentes avait été la nécessité généralement reconnue d'un coup d'État de plus pour sauver la liberté et l'ordre social. Plusieurs projets analogues au 18 brumaire furent proposés en quelque sorte au rabais, quoique sans fruit, à divers généraux. On y distinguait surtout le besoin de chacun de ne chercher des secours que là où les souvenirs du passé trouveraient une sanction. Au nom de Bonaparte, toute attente se tourna vers lui. Rayonnant de gloire, plus imposant par son caractère que par sa moralité, doué de qualités éminentes, vanté par les jacobins lorsqu'ils croyaient le moins à son retour, il offrait à d'autres le mérite d'avoir préféré la république à la liberté, Mahomet à Jésus-Christ, l'Institut au généralat; on lui savait gré ailleurs de ses égards pour le pape, le clergé et les nobles, d'un certain ton de prince et de ces goûts de cour dont on n'avait pas encore mesuré la portée. Le Directoire, divisé, déconsidéré, le laissa d'autant plus facilement arriver, que Barras le regardait encore comme son protégé, et que Sieyès espérait en faire son instrument. Il n'eut plus, dès lors, qu'à se décider entre les partis, leurs offres, ses promesses, et, parmi ceux qui se mirent en avant, tout bon citoyen eût fait le même choix que lui. On peut s'étonner que, dans la journée de Saint-Cloud, Bonaparte ait paru le plus troublé de tous; qu'il ait fallu pour le ranimer un mot de Sieyès, et, pour enlever ses troupes, un discours de Lucien; mais, depuis ce moment, tous ses avantages ont été combinés, saisis et assurés avec une suite et une habileté incomparables.
«Ce n'est pas, sans doute, cette absolue prévoyance de tous les temps, cette création précise de chaque événement, auxquelles le vulgaire aime à croire comme aux sorciers. Les plus vils usurpateurs, et jusqu'à Robespierre, en ont eu momentanément le renom; mais, en se livrant à l'ambition «d'aller, comme il disait lui-même à Lally, toujours en avant, et le plus loin possible,» ce qui rappelle le mot de Cromwell, Bonaparte a réuni au plus haut degré quatre facultés essentielles: calculer, préparer, hasarder et attendre. Il a tiré le plus grand parti de circonstances singulièrement convenables pour ses moyens et ses vues, du dégoût général de la popularité, de la terreur des émotions civiles, de la prépondérance rendue à la force militaire, où il porte à la fois le génie qui dirige les troupes et le ton qui leur plaît; enfin, de la situation des esprits et des partis qui laissait craindre aux uns la restauration des Bourbons, aux autres la liberté publique, à plusieurs l'influence des hommes qu'ils ont haïs ou persécutés, à presque tous un mouvement quelconque, et l'obligation de se prononcer. Tout cela ne lui donnait, à la vérité, la préférence de personne, mais lui assurait, suivant l'expression de madame de Staël, «les secondes voix de tout le monde.» Il a plus fait encore: il s'est emparé avec un art prodigieux des circonstances qui lui étaient contraires; il a profité à son gré des anciens vices et des nouvelles passions de toutes les cours, de toutes les factions de l'Europe; il s'est mêlé, par ses émissaires, à toutes les coalitions, à tous les complots dont la France ou lui-même pouvaient être l'objet; au lieu de les divulguer ou de les arrêter, il a su les encourager, les faire aboutir utilement pour lui, hors de propos pour ses ennemis, les déjouant ainsi les uns par les autres, se faisant de toutes personnes et de toutes choses des instruments et des moyens d'agrandissement ou de pouvoir.
«Bonaparte, mieux organisé pour le bonheur public et pour le sien, eût pu, avec moins de frais et plus de gloire, fixer les destinées du monde et se placer à la tête du genre humain. On doit plaindre l'ambition secondaire qu'il a eue, dans de telles circonstances, de régner arbitrairement sur l'Europe; mais, pour satisfaire cette manie géographiquement gigantesque et moralement mesquine, il a fallu gaspiller un immense emploi de forces intellectuelles et physiques, il a fallu appliquer tout le génie du machiavélisme à la dégradation des idées libérales et patriotiques, à l'avilissement des partis, des opinions et des personnes; car celles qui se dévouent à son sort n'en sont que plus exposées à cette double conséquence de son système et de son caractère; il a fallu joindre habilement l'éclat d'une brillante administration aux sottises, aux taxes et aux vexations nécessaires à un plan de despotisme, de corruption et de conquête, se tenir toujours en garde contre l'indépendance et l'industrie, en hostilité contre les lumières, en opposition à la marche naturelle de son siècle; il a fallu chercher dans son propre coeur à se justifier le mépris pour les hommes, et dans la bassesse des autres à s'y maintenir; renoncer ainsi à être aimé, comme par ses variations politiques, philosophiques et religieuses, il a renoncé à être cru; il a fallu encourir la malveillance presque universelle de tous les gens qui ont droit d'être mécontents de lui, de ceux qu'il a rendus mécontents d'eux-mêmes, de ceux qui, pour le maintien et l'honneur des bons sentiments, voient avec peine le triomphe des principes immoraux; il a fallu enfin fonder son existence sur la continuité du succès, et, en exploitant à son profit le mouvement révolutionnaire, ôter aux ennemis de la France et se donner à lui-même tout l'odieux de ces guerres auxquelles on ne voit plus de motifs que l'établissement de sa puissance et de sa famille.
«Quel sera pour lui pendant sa vie, et surtout dans la postérité, le résultat définitif du défaut d'équilibre entre sa tête et son coeur? Je suis porté à n'en pas bien augurer; mais je n'ai voulu, dans cet aperçu de sa conduite, qu'expliquer de plus en plus la mienne; elle ne peut être imputée à aucun sentiment de haine ou d'ingratitude. J'avais de l'attrait pour Bonaparte; j'avoue même que, dans mon aversion de la tyrannie, je suis plus choqué encore de la soumission de tous que de l'usurpation d'un seul. Il n'a tenu qu'à moi de participer à toutes les faveurs compatibles avec son système. Beaucoup d'hommes ont concouru à ma délivrance: le Directoire qui ordonna de nous réclamer; les Directeurs et les ministres qui recommandèrent cet ordre; le collègue plénipotentiaire qui s'en occupa; certes, autant que lui, tant d'autres qui nous servirent de leur autorité, de leur talent, de leur dévouement; il n'en est point à qui j'aie témoigné avec autant d'éclat et d'abandon une reconnaissance sans bornes, sans autres bornes du moins que mes devoirs envers la liberté et la patrie. Prêt, en tous temps et en tous lieux, à soutenir cette cause avec qui et contre qui que ce soit, j'eusse mieux aimé son influence et sa magistrature que toute autre au monde: là s'est arrêtée ma préférence. Les voeux qu'il m'est pénible de former à son égard se tourneraient en imprécations contre moi-même, s'il était possible qu'aucun instant de ma vie me surprît, dans les intentions anti-libérales auxquelles il a malheureusement prostitué la sienne.»
On ne doit pas séparer de ce morceau l'éloquente dédicace qui le termine:
«J'en atteste vos mânes, ô mon cher Van Ryssel! à chaque pas de votre honorable carrière, trop courte pour notre affection et nos regrets, mais longue par les années, par les services, par les vertus; en paix, en guerre, en révolution, puissant, proscrit ou réintégré, vous n'avez jamais cessé d'être le plus noble et le plus fidèle observateur de la justice et de la vérité! Après avoir partagé, au 18 brumaire, ma joie et mon espoir, vous ne tardâtes pas à reconnaître la funeste direction du nouveau gouvernement, et le droit que j'avais de ne pas m'y associer; Bonaparte perdit par degrés l'estime et la bienveillance d'un des plus dignes appréciateurs du patriotisme et de la vraie gloire; et cependant, avant d'ôter à la Hollande jusqu'au nom de république, la fortune semble avoir attendu, par respect, qu'elle eût perdu le plus grand et le meilleur de ses citoyens. C'est donc à votre mémoire que je dédie cette lettre commencée autrefois pour vous. Et pourquoi ne croirais-je pas l'écrire sous vos yeux, lorsque c'est au souvenir religieux de quelques amis, plus qu'à l'opinion de l'univers existant, que j'aime à rapporter mes actions et mes pensées, en harmonie, j'ose le dire, avec une telle consécration?»
J'ai parlé du rôle et de ce qui s'y glisse inévitablement de factice à la longue, même pour les plus vertueux; mais ici la solitude est profonde, la rentrée en scène indéfiniment ajournée; au sein d'une agriculture purifiante, dans le sentiment triste et serein de l'abnégation, en présence des amis morts, tout inspire la conscience et l'affranchit; ces pages du prisonnier d'Olmütz devenu le cultivateur de Lagrange ont un accent fidèle des mâles et simples paroles de Washington; elles feront aisément partager à tout lecteur quelque chose de l'émotion qui les dicta.