Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
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Un ouvrage comme Paul et Virginie est un tel bonheur dans la vie d'un écrivain, que tous, si grands qu'ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier à personne. Jean-Jacques, le maître de Bernardin, et supérieur à son disciple par tant de qualités fécondes et fortes, n'a jamais eu cette rencontre d'une oeuvre si d'accord avec le talent de l'auteur que la volonté de celui-ci y disparaît, et que le génie facile et partout présent s'y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. Lemontey, en sa dissertation sur le naufrage du Saint-Géran, excellent littérateur, à l'affectation près, a fort bien jugé au fond, bien que d'un ton de sécheresse ingénieuse, ce chef-d'oeuvre tout savoureux: «M. de Saint-Pierre, dit-il, eut la bonne fortune qu'un auteur doit le plus envier: il rencontra un sujet constitué de telle sorte qu'il n'y pouvait ni porter ses défauts, ni abuser de ses talents. Les parties faibles de cet écrivain, comme la politique, les sciences exactes et la dialectique, en sont naturellement exclues; tandis que la morale, la sensibilité et la magnificence des descriptions s'y continuent et s'y fortifient l'une par l'autre dans les dimensions d'un cadre étroit d'où l'instruction sort sans rêveries, le pathétique sans puérilité, et le coloris sans confusion. Le succès devait couronner un livre qui est le résultat d'une harmonie si parfaite entre l'auteur et l'ouvrage...» M. Villemain, en rapprochant Paul et Virginie de Daphnis et Chloé (préface des romans grecs), M. de Chateaubriand (Génie du Christianisme), en comparant la pastorale moderne avec la Galatée de Théocrite, ont insisté sur la supériorité due aux sentiments de pudeur et de morale chrétienne. Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l'art dans Paul et Virginie, c'est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur; c'est cette succession d'aimables et douces pensées, vêtues chacune d'une seule image comme d'un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied à la beauté. Chaque alinéa est bien coupé, en de justes moments, comme une respiration légèrement inégale qui finit par un son touchant ou dans une tiède haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas à un trait aiguisé, mais à quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Léda ou une exhalaison de violettes); on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d'orangers et de jam-roses, est décrite dans son détail et sa splendeur, mais avec sobriété encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours: qu'on se rappelle ce soleil couchant qui, en pénétrant sous le percé de la forêt, va éveiller les oiseaux déjà silencieux et leur fait croire à une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se mêlent à propos aux couleurs, signe de délicatesse et de sensibilité qu'on ne trouve guère, ce me semble, chez un poëte moderne le plus prodigue d'éclat63.—Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l'exil d'Épire; des fonds clairs comme ceux de Raphaël dans ses horizons d'Idumée; la réminiscence classique, en ce qu'elle a d'immortel, mariée adorablement à la plus vierge nature; dès le début un entrelacement de conditions nobles et roturières, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, étranges même, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille appellations charmantes; sur chaque point une mesure, une discrétion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords! En accords, en harmonies lointaines qui se répondent, Paul et Virginie est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, à la fin d'une scène joyeuse, Virginie à qui ces jeux de Paul (d'aller au-devant des lames sur les récifs et de se sauver devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes jusque sur la grève) font pousser des cris de peur! Présage à peine touché, déjà pressenti! A partir de ce moment, depuis ce cri perçant de Virginie pour un simple jeu, le calme est troublé; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la première, et à laquelle Paul d'abord ne comprend rien (autre délicatesse pudique), va s'augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil; on entre, pour n'en plus sortir, dans le pathétique et dans les larmes.