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Portraits littéraires, Tome II

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

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Bernardin de Saint-Pierre vécut assez pour assister à toute la grande moitié du développement littéraire et poétique de M. de Chateaubriand. Il avait été dès l'abord salué et célébré par lui. Sut-il l'apprécier en retour et reconnaître en cet écrivain grandissant le plus direct, le plus autorisé en génie, et le plus dévorant en gloire, de ses héritiers? Ce qu'il y a de certain, c'est que les critiques passionnés ne s'y trompaient pas. Marie-Joseph Chénier s'armait volontiers de la Chaumière indienne, de Paul et Virginie, contre Atala et René; il opposait cette simplicité élégante (qui dans son temps avait bien été une innovation aussi) à la manière de ceux qui dénaturent la prose, disait-il, en la voulant élever à la poésie. Quels qu'aient été sur ce point les jugements et les présages de Bernardin de Saint-Pierre, il a pu vieillir tranquille en munie temps que fier dans sa gloire; car il y avait dans l'illustre survenant assez de traits de filiation pour constater le rôle actif du devancier qui allait demeurer en arrière.67 Bernardin n'a pas non plus médiocrement agi sur d'autres écrivains formés vers cette fin du siècle, et moins connus comme peintres qu'ils ne mériteraient, sur Ramond, sur Sénancour. Lamartine, en faisant lire et relire à son Jocelyn le livre de Paul et Virginie, a proclamé cette influence première sur les jeunes coeurs qui, depuis l'apparition des Études, s'est prolongée en pâlissant jusqu'à nous; il n'y a pas rendu un moindre hommage dans le titre et dans maint retentissement de ses Harmonies, mais nulle part d'un instinct plus filial, selon moi, que par cette pièce du Soir des premières Méditations, qui est comme la poésie même de Bernardin, recueillie et vaporisée en son intime essence. M. Ferdinand Denis, auteur de Scènes de la Nature sous les Tropiques et d'André le Voyageur, est dans nos générations un représentant très-pur et très-sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre: par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. Nous tous, nous avons été une fois ses disciples, ses fils; tous, nous avons été baignés, quelque soir, de ses molles clartés, et nous retrouvons ses fonds de tableaux embellis dans les lointains déjà mystérieux de notre adolescence. Oh! que son rayon de mélancolique et chaste douceur, s'il faiblit en s'éloignant, ne se perde pas encore, et qu'il continue de luire longtemps, comme la première étoile des belles soirées, au ciel plus ardent de ceux qui nous suivent!

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