C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 4)
Reading edition
Cette noble harangue de bienvenue, qui ouvrait, pour ainsi dire, le siècle sous des auspices auxquels il allait sitôt mentir, ouvrait définitivement la seconde moitié de la carrière de M. de Fontanes. S'il avait été contrarié sans cesse et battu par le flot montant de la Révolution, il arriva haut du premier jour avec le reflux. Nous n'avons plus qu'un moment pour le trouver encore simple homme de lettres: il est vrai que ce court moment ne fut pas perdu et va nous le montrer sous un nouveau jour. M. de Fontanes, que nous savons poëte, devient un critique au Mercure.
II
Il l'était déjà par le discours qui précède l'Essai sur l'Homme: mais, ici, il ne se renfermera plus dans un jugement formé à loisir sur des oeuvres passées et déjà classées: c'est à la critique actuelle, polémique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide détroit de l'entrée du siècle, il se lance avec décision; d'une part il nie, de l'autre il accueille; il va proclamer avec éclat M. de Chateaubriand, il repousse d'abord madame de Staël.
Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit....
On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis à la suite du Génie du Christianisme: pareils encore à ces barques de pilote, qui, après avoir guidé le grand vaisseau à la sortie périlleuse, sont ensuite reprises à son bord et traversent par lui l'Océan.
Je trouve quelques renseignements bien précis sur ce moment littéraire décisif où parut le Génie du Christianisme. L'attention publique était grandement éveillée par les fragments donnés au Mercure, puis, en dernier lieu, par Atala. Le parti philosophique, irrité, se tenait à l'affût; le parti religieux se serrait, s'étendait, s'animait comme à une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de Chateaubriand ne se considérait qu'à l'avant-garde; La Harpe, vieilli, était en tête de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le cas présent, ses lingots, d'un trop gros calibre, ne portassent pas très-loin. Fontanes servit la pièce en sa place; le coup porta. Dans une seule journée le libraire Migneret vendait pour mille écus, et il parlait déjà d'une seconde édition; la première était tirée à quatre mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le premier extrait de Fontanes; il envoya aussitôt chercher l'auteur par Migneret. Il était hors de lui: «Voilà de la critique, voilà de la littérature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire à forte partie! voici deux hommes: le jeune homme (c'était Fontanes) est mon élève, c'est moi qui l'ai annoncé.» Et il ajoutait que Fontanes finissait l'antique école, et que Chateaubriand en commençait une nouvelle. Il était même de l'avis de celui-ci contre Fontanes en faveur du merveilleux chrétien réprouvé par Boileau. Il passait, sans marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premières: «Bah! bah! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!» La passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres théories; sa personnalité pourtant, son moi revenait à travers tout, et perçait dans sa trompette. Il s'échauffa si fort à son monologue, qu'il tomba à la fin en une espèce d'étourdissement.
J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours,
a dit La Fontaine, lequel pourtant n'était ni Recteur ni président d'aucun Conseil sous Louis XIV.
Un avantage demeure, et il est grand: le caractère historique remplace à distance l'intérêt littéraire pâlissant. Il n'est pas indifférent, devant la postérité, d'avoir figuré au premier rang dans le cortège impérial et d'y avoir compté par sa parole. Ces discours, présentés dans de sobres échantillons, suffisent à marquer l'époque qu'ils ornèrent, et où ils parurent d'accomplis témoignages de contenance toujours digne, de flatterie toujours décente, et de réserve parfois hardie. M. de Fontanes n'avait nullement partagé les idées de la fin du XVIIIe siècle sur la perfectibilité indéfinie de l'humanité, et la Révolution l'avait plus que jamais convaincu de la décadence des choses, du moins en France. Il l'a dit dans une belle ode:
Hélas! plus de bonheur eût suivi l'ignorance! Le monde a payé cher la douteuse espérance D'un meilleur avenir; Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse Le devait rajeunir.
Après le bain de sang, après les triumvirs et leurs proscriptions, que faire? qu'espérer? Le siècle d'Auguste eût été l'idéal; mais, pour la gloire des lettres, ce siècle d'Auguste, en France, était déjà passé avec celui de Louis XIV. Ainsi désormais c'était, au mieux, un siècle d'Auguste sans la gloire des lettres, c'était un siècle des Antonins, qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes. Son imagination, grandement séduite par le glorieux triomphateur, y comptait déjà. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il continua pourtant de servir, enchaîné par ses antécédents, par ses devoirs de famille, par sa modération même. Il était monarchiste par goût, par principe: «Un pouvoir unique et permanent convient seul aux grands États,» disait-il; sa plus grande peur était l'anarchie. Il resta donc attaché au seul pouvoir qui fût possible alors, s'efforçant en toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou même de ses actes, de lui insinuer, à ce pouvoir trop ensanglanté d'une fois, mais non pas désespéré, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:
Graecia capta ferum victorem cepit...
Pour nous, qui n'avons jamais eu affaire aux rois ni aux empereurs de ce monde, mais qui avons eu maintes fois à nous prononcer devant ces autres rois, non moins ombrageux, ou ces prétendants de la littérature, nous qui savons combien souvent, sous notre plume, la louange apparente n'a été qu'un conseil assaisonné, nous entrerons de près dans la pensée de M. de Fontanes, et, d'après les renseignements les plus précis, les plus divers et les mieux comparés, nous tâcherons de faire ressortir, à travers les vicissitudes, l'esprit d'une conduite toujours honorable, de marquer, sous l'adresse du langage, les intentions d'un coeur toujours généreux et bon.
Un autre errata s'ajouta ensuite au premier, nous le verrons; et, même en plein Empire, à dater d'un certain moment, il pouvait dire tout bas à sa muse intime dans ses tristesses de l'Anniversaire:
De tant de voeux trompés fais rougir mon orgueil!
Il s'y croyait autant et plus que jamais, lorsque, dans l'automne de 1809, une lettre du maréchal Duroc lui notifia que l'Empereur l'avait désigné pour le voyage de Fontainebleau; c'était, à une certaine politesse près, comme les Fontainebleau et les Marly de Louis XIV, et le plus précieux signe de la faveur souveraine. Il se rendit à l'ordre, et, dans la galerie du château, après le défilé d'usage, l'Empereur, repassant devant lui, lui dit: Restez; et quand ils furent seuls, il continua: «Il y a longtemps que je vous boude, vous avez dû vous en apercevoir; j'avais bien raison.» Et comme Fontanes s'inclinait en silence, et de l'air de ne pas savoir: «Quoi! vous m'avez donné un soufflet à la face de l'Europe, et sans que je pusse m'en fâcher... Mais je ne vous en veux plus;... c'est fini.»
Durant cette année 1809, Fontanes, comme Grand-Maître, avait eu à lutter contre toutes sortes de difficultés et de dégoûts: de perpétuels conflits, soit avec le ministre de l'intérieur, duquel il se voulait indépendant, soit avec Fourcroy, resté directeur de l'instruction publique, et qui ne pouvait se faire à l'idée d'abdiquer, allaient rendre intolérable une situation dans laquelle la bienveillance impériale ne l'entourait plus. Il offrait vivement sa démission: «D'un côté, écrivait-il, je vois un ministre qui surveille l'instruction publique, de l'autre un conseiller d'État qui la dirige; je cherche la place du Grand-Maître, et je ne la trouve pas.» Il récidiva cette offre pressante de démission jusqu'à trois fois. La troisième (c'était sans doute après le voyage de Fontainebleau), l'Empereur lui dit: «Je n'en veux pas, de votre démission; s'il y a quelque chose à faire, exposez-le-moi dans un mémoire; j'en prendrai connaissance moi-même; j'y répondrai.» La rentrée ouverte de Fontanes dans les bonnes grâces du chef aplanit dès lors beaucoup de choses.
Dès septembre 1808, et aussitôt qu'il avait été nommé Grand-Maître, Fontanes avait songé à faire de l'Université l'asile de bien des hommes honorables et instruits, battus par la Révolution, soit membres du clergé, soit débris des anciens Ordres, des Oratoriens, par exemple, pour lesquels il avait conservé une haute idée et une profonde reconnaissance. Ces noms, suivant lui (et il les présentait de la sorte à l'Empereur), étaient des garanties pour les familles, des indications manifestes de l'esprit social et religieux qu'il s'agissait de restaurer. A cette idée générale se joignait chez lui une inspiration de bonté et d'obligeance infinie pour les personnes, qui faisait dans le détail sa direction la plus ordinaire. Il penchait donc pour un Conseil de l'Université très-nombreux, et il aurait voulu tout d'abord en remplir les places avec des noms que désignaient d'autres services. Ce n'était pas l'avis de l'Empereur, toujours positif et spécial. Nous possédons là-dessus une précieuse Note, qui rend les paroles mêmes prononcées par Napoléon dans une conversation avec M. de Fontanes à Saint-Cloud, le lundi 19 septembre 1808: nous la reproduisons religieusement. Patience! Le côté particulier de la question va vite s'agrandir en même temps que se creuser sous son coup d'oeil. Ce n'est pas seulement de l'administration en grand, c'est de la nature humaine éclairée par un Machiavel ou un La Rochefoucauld empereur.
«Dans une première formation, tous les esprits diffèrent. Mon opinion est qu'il ne faut pas nommer pendant plusieurs années les conseillers ordinaires.
«Il faut attendre que l'Université soit organisée comme elle doit l'être.
«Trente conseillers dans une première formation ne produiraient que désordre et qu'anarchie.
«On a voulu que cette tête opposât une force d'inertie et de résistance aux fausses doctrines et aux systèmes dangereux.
«Il ne faut donc composer successivement cette tête que d'hommes qui aient parcouru toute la carrière et qui soient au fait de beaucoup de choses.
«Les premiers choix sont en quelque sorte faits comme on prend des numéros à la loterie.
«Il ne faut pas s'exposer aux chances du hasard. Dans les premières séances d'un Conseil ainsi nommé, je le répète, tous les esprits diffèrent; chacun apporte sa théorie et non son expérience.
«On ne peut être bon conseiller qu'après une carrière faite.
«C'est pourquoi j'ai fait moi-même voyager mes conseillers d'État avant de les fixer auprès de moi. Je leur ai fait amasser beaucoup d'observations diverses avant d'écouter les leurs.
«Les inspecteurs, dans ce moment, sont donc vos ouvriers les plus essentiels. C'est par eux que vous pouvez voir et toucher toute votre machine. Ils rapporteront au Conseil beaucoup de faits et d'expérience, et c'est là votre grand besoin. Il faut donc les faire courir à franc étrier dans toute la France, et leur recommander de séjourner au moins quinze jours dans les grandes villes. Les bons jugements ne sont que la suite d'examens répétés.
«Souvenez-vous que tous les hommes demandent des places.
«On ne consulte que son besoin, et jamais son talent.
«Peut-être même vingt conseillers ordinaires, c'est beaucoup; cela compose la tête du Corps d'éléments hétérogènes. Le véritable esprit de l'Université doit être d'abord dans le petit nombre. Il ne peut se propager que peu à peu, que par beaucoup de prudence, de discrétion et d'efforts persévérants.
«... Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde?... C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose.
«Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit.
«J'entends par l'esprit les institutions civiles et religieuses... A la longue, le sabre est toujours battu par l'esprit.»
Est-il besoin de faire ressortir tout ce qu'a de prophétique, dans une telle bouche, cet aveu, ce cri éclatant, soudain, jeté là comme en post-scriptum, sans qu'on nous en donne la liaison avec ce qui précède, sans qu'il y ait eu d'autre liaison peut-être! vraies paroles d'oracle!
Un jour, à propos des choix trop religieux et royalistes de M. de Fontanes dans l'Université, l'Empereur le traita un peu rudement devant témoins, comme c'était sa tactique, puis il le retint seul et lui dit en changeant de ton: «Votre tort, c'est d'être trop pressé; vous allez trop vite; moi, je suis obligé de parler ainsi pour ces régicides qui m'entourent. Tenez, ce matin, j'ai vu mon architecte; il est venu me proposer le plan du Temple de la Gloire. Est-ce que vous croyez que je veux faire un Temple de la Gloire...? dans Paris?... Non, je veux une église, et dans cette église il y aura une chapelle expiatoire, et l'on y déposera les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Mais il me faut du temps, à cause de ces gens (il disait un autre mot) qui m'entourent.» Je donne les paroles: les prendra-t-on maintenant pour sincères? La politique de Bonaparte était là: tenir en échec les uns par les autres. Le dos tourné à Berlier et au côté de la Révolution, il jetait ceci à l'adresse de Fontanes et des monarchiens.
Au milieu des affaires et de tant de soins, Fontanes pensait toujours aux vers; la paresse chez lui, en partie réelle, était aussi, en partie, une réponse commode et un prétexte: il travaillait là-dessous. A diverses reprises, avant ses grandeurs, il avait songé à recueillir et à publier ses oeuvres éparses; il s'en était occupé en 89, en 96, et de nouveau en 1800. Les volumes même ont été vus alors tout imprimés entre ses mains; mais un scrupule le saisit: il les retint, puis les fit détruire. Si ce fut par pressentiment de sa fortune politique, bien lui en prit. Il n'eût peut-être jamais été Grand-Maître, s'il eût paru poëte autant qu'il l'était. Son beau nom littéraire le servit mieux, sans trop de pièces à l'appui.
Son poëme de la Grèce sauvée, qu'il avait poussé si vivement durant les années de la proscription, ne lui tenait pas moins à coeur dans les embarras de sa vie nouvelle. Forcé de renoncer à une gloire poétique plus prochaine par des publications courantes, il se rejetait en imagination vers la grande gloire, vers la haute palme des Virgile et des Homère, et y fondait son recours. Il parlait sans cesse, dans l'intimité, de ce poëme qu'il avait fait, presque fait, disait-il;—qu'il faisait toujours! Il en hasardait parfois des fragments à l'Institut. Il en expliquait à ses amis le plan, par malheur trop peu fixé dans leur mémoire. Une fois, après avoir passé six semaines presque sans interruption à Courbevoie, il écrivit à une personne amie d'y venir, si elle avait un moment: celle-ci accourut. Fontanes lui lut un chant tout entier terminé. Comme c'était au matin et qu'il n'était ni coiffé ni poudré, sa tête parut plus dépouillée de cheveux, et on le lui dit: «Oh! répondit Fontanes, j'en ai encore perdu depuis quinze jours; quand je travaille, ma tête fume!» Contraste à relever entre ce feu poétique ardent et ce que de loin on s'est figuré de la veine pure et un peu froide de Fontanes!—Fontanes avait l'imagination vive, ardente, primesautière, sous son talent poétique élégant, comme, sous son habileté d'orateur et sa dignité de représentation, il avait une inexpérience d'enfant en beaucoup de choses, une vraie bonhomie et candeur et mène brusquerie de caractère, le contraire du compassé, comme encore il avait de l'épicurien tout à côté de son respect religieux et de son affection chrétienne; il était plein de ces contrastes, le tout formant quelque chose de naïf et de bien sincère.
En composant il n'écrivait jamais; il attendait que l'oeuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier. Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière; plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main. Je ne connaissais Fontanes que d'après les quelques vers d'ordinaire reproduits, et je me rappelle encore mon impression étonnée lorsque j'entendis, pour la première fois, ses odes inédites et d'éloquentes tirades de la Grèce sauvée, récitées de mémoire, après des années, par une bouche amie et admiratrice, comme par un rhapsode passionné. Cette dernière tentative des épopées classiques élégantes et polies m'arrivait oralement et toute vive, un peu comme s'il se fût agi, avant Pisistrate, d'un antique chant d'Homère.
Properce, s'adressant en son temps au poëte Ponticus, qui faisait une Thébaide et visait au laurier d'Homère, lui disait (liv. I, élég. vii):
Cum tibi Cadmeae dicuntur, Pontice, Thebae Armaque fraternae tristia militiae Atque, ita sim felix, primo contendis Homero, Sint modo fata tuis mollia carminibus....;
ce que je traduis ainsi: «O Ponticus! qui seras, j'en réponds, un autre Homère, pour peu que les destins te laissent achever tes grands vers!» Et Properce oppose, non sans malice, ses modestes élégies qui prennent les devants pour plus de sûreté, et gagnent les coeurs.
Par bonheur, ici, Fontanes est à la fois le Properce et le Ponticus. Bien qu'on n'ait pas retrouvé les quatre livres d'odes dont il parlait à un ami un an avant sa mort, il en a laissé une suffisante quantité de belles, de sévères, et surtout de charmantes. Il peut se consoler par ses petits vers, comme Properce, de l'épopée qu'il n'a pas plus achevée que Ponticus. Quatre ou cinq des sonnets de Pétrarque me font parfaitement oublier s'il a terminé ou non son Afrique.
Un jour donc que, sur sa terrasse de Courbevoie, Fontanes avait tenté vainement de se remettre au grand poëme, il se rabat à la muse d'Horace; et, comme il n'est pas plus heureux cette seconde fois que la première, il se plaint doucement à un pêcheur qu'il voit revenir de sa poche, les mains vides aussi:
Pêcheur, qui des flots de la Seine Vers Neuilly remontes le cours, A ta poursuite toujours vaine Les poissons échappent toujours. Tu maudis l'espoir infidèle Qui sur le fleuve t'a conduit, Et l'infatigable nacelle Qui t'y promène jour et nuit. Des deux pêcheurs de Théocrite Ton sommeil t'offrit le trésor; Hélas! désabusé trop vite, Tu vois s'enfuir le songe d'or. Ici, rêvant sur ma terrasse, Je n'ai pas un sort plus heureux: J'invoque la muse d'Horace, La muse est rebelle à mes voeux. Jouet de son humeur bizarre, Je dois compatir à tes maux; Tiens, que ce faible don répare Le prix qu'attendaient tes travaux. La nuit vient: vers le toit champêtre D'un front gai reprends ton chemin, Dors content: tes filets peut-être Sous leur poids fléchiront demain. Demain peut-être, en cet asile, Au chant de l'oiseau matinal, Mon vers coulera plus facile Que les flots purs de ce canal.
Ainsi, au moment où il dit que la muse d'Horace le fuit, il la ressaisit et la fixe dans l'ode la plus gracieuse. Il dit qu'il ne prend rien, et la manière dont il le dit devient à l'instant cette fine perle qu'il a l'air de ne plus chercher. De même, dans une autre petite ode exquise, lorsqu'au lieu de se plaindre, cette fois, de son rien-faire, il s'en console en le savourant:
Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi, Dominant le cours de la Seine, Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du midi. Sans affaire et sans esclavage, Souvent j'y goûte un doux repos; Désoccupé comme un sauvage Qu'amuse auprès d'an beau rivage Le flot qui suit toujours les flots. Ici, la rêveuse Paresse S'assied les yeux demi-fermés, Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés. Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent épars sur ses genoux; Je lis, je dors, tout soin s'efface, Je ne fais rien, et le jour passe; Cet emploi du jour est si doux! Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La muse toujours plus féconde Insulte a ma stérilité. Je perds mon temps s'il faut les croire, Eux seuls du siècle sont l'honneur, J'y consens: qu'ils gardent leur gloire; Je perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur.
Mais ne peut-on pas lui dire comme à Titus: Il n'est pas perdu, ô Poëte, le jour où tu as dit si bien que tu le perdais!
Dans l'ode au Pêcheur, un trait touchant et délicat sur lequel je reviens, c'est le faible don que le poëte déçu donne à son pauvre semblable, plus déçu que lui: cette obole doit leur porter bonheur à tous deux. Cet accent du coeur dénote dans le poëte ce qui était dans tout l'homme chez Fontanes, une inépuisable humanité, une facilité plutôt extrême. Jamais il ne laissa une lettre de pauvre solliciteur sans y répondre; et il n'y répondait pas seulement par un faible don, comme on fait trop souvent en se croyant quitte: il y répondait de sa main avec une délicatesse, un raffinement de bonté: haud ignara mali.—On aime, dans un poëte virgilien, à entremêler ces considérations au talent, à les en croire voisines.
Où vas-tu, jeune Beauté? Bientôt Vesper va descendre; Dans cet asile écarté La nuit pourra te surprendre; Du haut d'un tertre lointain, J'ai vu ton pied clandestin Se glisser sous la bruyère: Souvent ton oeil incertain Se détournait en arrière. Mais ton pas s'est ralenti, Il s'arrête, et lu chancelles; Un bruit sourd a retenti. Tu sens des craintes nouvelles: Est-ce un faon qui te fait peur? Est-ce la voix de ta soeur Qui t'appelle à la veillée? Est-ce un Faune ravisseur Qui soulève la fouillée? Dieux! un jeune homme paraît, Dans ces bois il suit la route, T'appelant d'un doigt discret Au plus épais de leur voûte: Il s'approche, et tu souris; Diane sous ces abris Dérobe son front modeste: Un doux baiser t'est surpris, Les bois m'ont caché le reste. Pan, et la Terre, et Sylvain, En ont pu voir davantage; Jamais ne s'égare en vain Une nymphe de ton âge. Les Zéphyrs ont murmuré, Philomèle a soupiré Sa chanson mélodieuse; Le ciel est plus azuré, Vénus est plus radieuse. Nymphe aimable, ah! ne crains pas Que mon indiscrète lyre Ose flétrir tes appas En publiant ton délire; J'aimai: j'excuse l'amour. Pars sans bruit: qu'à ton retour Nul écho ne te décèle, Et que jusqu'au dernier jour Ton amant te soit fidèle! Si, perfide à ses serments, Hélas! il devient volage, Du coeur je sais les tourments, Et ma lyre les soulage; Je chanterai dans ces lieux: Des pleurs mouilleront tes yeux Au souvenir du parjure, Mais ces pleurs délicieux D'amour calment la blessure.
A Courbevoie, dans un petit cabinet au fond du grand, il y avait le boudoir du poëte, le lectulus des anciens: tout y était simple et brillant (simplex munditiis). Les murs se décoraient d'un lambris en bois des îles, espèce de luxe alors dans sa nouveauté. Une glace sans tain faisait porte au grand cabinet; la fenêtre donnait sur les jardins, et la vue libre allait à l'horizon saisir les flèches élancées de l'abbaye de Saint-Denis. En face d'un canapé, seul meuble du gracieux réduit, se trouvait un buste de Vénus: elle était là, l'antique et jeune déesse, pour sourire au nonchalant lecteur quand il posait son Horace au Donec gratus eram, quand il reprenait son Platon entr'ouvert à quelque page du Banquet. Or, une fois par semaine, le dimanche, M. de Fontanes avait à dîner l'Université, recteurs, conseillers, professeurs, et il faisait admirer sa vue, il ouvrait sans façon le pudique boudoir. Mais le buste de Vénus! et dans le cabinet d'un Grand-Maître! Quelques-uns, vieux ou jeunes, encore jansénistes ou déjà doctrinaires, se scandalisèrent tout bas, et on le lui redit. De là sa petite ode enchantée:
Loin de nous, Censeur hypocrite Qui blâmes nos ris ingénus! En vain le scrupule s'irrite, Dans ma retraite favorite, J'ai mis le buste de Vénus. Je sais trop bien que la volage M'a sans retour abandonné; Il ne sied d'aimer qu'au bel âge; Au triste honneur de vivre en sage Mes cheveux blancs m'ont condamné. Je vieillis; mais est-on blâmable D'égayer la fuite des ans? Vénus, sans loi rien n'est aimable; Viens de ta grâce inexprimable Embellir même le bon sens. L'Illusion enchanteresse M'égare encor dans tes bosquets; Pourquoi rougir de mon ivresse? Jadis les Sages de la Grèce T'ont fait asseoir à leurs banquets. Aux graves modes de ma lyre Mêle des tons moins sérieux; Phébus chante, et le Ciel admire; Mais, si tu daignes lui sourire, Il s'attendrit et chante mieux. Inspire-moi ces vers qu'on aime, Qui, tels que toi, plaisent toujours; Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours. Ainsi, quand d'une fleur nouvelle, Vers le soir, l'éclat s'est flétri, Les airs parfumés autour d'elle Indiquent la place fidèle Où le matin elle a fleuri.
Ce parfum de simplicité grecque, cet extrait de grâce, antique, qu'on respire dans quelques petites odes de Fontanes, le rapproche-t-il d'André Chénier? Ce dernier a, certes, plus de puissance et de hardiesse que Fontanes, plus de nouveauté dans son retour vers l'antique; il sait mieux la Grèce, et il la pratique plus avant dans ses vallons retirés ou sur ses sauvages sommets. Mais André Chénier, en sa fréquentation méditée, et jusqu'en sa plus libre et sa plus charmante allure, a du studieux à la fois et de l'étrange; il sait ce qu'il fait, et il le veut; son effort d'artiste se marque même dans son triomphe. Au contraire, dans le petit nombre de pièces par lesquelles il rappelle l'idée de la beauté grecque (les stances à une jeune Anglaise, l'ode à une jeune Beauté, au Buste de Vénus, au Pécheur), Fontanes n'a pas trace d'effort ni de ressouvenir; il a, comme dans la Grèce du meilleur temps, l'extrême simplicité de la ligne, l'oubli du tour, quelque chose d'exquis et en même temps d'infiniment léger dans le parfum. Par ces cinq ou six petites fleurs, il est attique comme sous Xénophon, et pas du tout d'Alexandrie. Si, dans la comparaison avec Chénier à l'endroit de la Grèce, Fontanes n'a que cet avantage, on en remarquera du moins la rare qualité. Il y a pourtant des endroits où il s'essaye directement, lui aussi, à l'imitation de la forme antique: il y réussit dans l'ode au jeune Pâtre, et dans quelques autres. Mais les habitudes du style poétique du XVIIIe et même du XVIIe siècle, familières à Fontanes, vont mal avec cette tournure hardie, avec ce relief heureux et rajeunissant, ici nécessaire, qu'André Chénier possède si bien et qu'atteignit même Ronsard.
Malgré tout, je veux citer comme un bel échantillon du succès de Fontanes dans cette inspiration directe et imprévue de l'antique à travers le plein goût de XVIIIe siècle, la fin d'une ode contre l'Inconstance, qu'une convenance rigoureuse a fait retrancher à sa place dans la série des oeuvres: Cette petite pièce est de 89. Le poëte se suppose dans la situation de Jupiter, qui, après maint volage égarement, revient toujours à Junon. En citant, je me place donc avec lui au pied de l'Ida, et le plus que je puis sous le nuage d'Homère:
Que l'homme est faible et volage! Je promets d'être constant, Et du noeud qui me rengage Je m'échappe au même instant! Insensé, rougis de honte! Quels faux plaisirs t'ont flatté! Les jeux impurs d'Amathonte Ne sont pas la Volupté. Cette Nymphe demi-nue En secret reçut le jour De la Pudeur ingénue Qu'un soir atteignit l'Amour... Ce n'est point une Ménade Qui va, l'oeil étincelant, Des Faunes en embuscade Braver l'essaim pétulant. C'est la vierge aimable et pure Qui, loin du jour ennemi, Laisse échapper sa ceinture Et ne cède qu'à demi. Si quelquefois on l'offense, On la calme sans effort, Et sa facile indulgence Fait toujours grâce au remord... Tu sais qu'un jour l'Immortelle Qu'Amour même seconda Vers son époux infidèle Descendit au mont Ida. Jupiter la voit à peine, Que les désirs renaissants, Comme une flamme soudaine, Ont couru dans tous ses sens: «Non, dit-il, jamais Europe, Lo, Léda, Sémélé, Cérès, Latone, Antiope, D'un tel feu ne m'ont brûlé! «Viens...» Il se tait, elle hésite, Il la presse avec ardeur; Au Dieu qui la sollicite Elle oppose la pudeur. Un nuage l'environne Et la cache à tous les yeux: De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux! Leurs caresses s'entendirent, L'écho ne fut pas discret, Tous les antres les redirent Aux Nymphes de la forêt. Soudain, pleurant leur outrage, Elles vont, d'un air confus, S'ensevelir sous l'ombrage De leurs bois les plus touffus.
La galanterie spirituelle et vive de Parny, et sa mythologie de Cythère, n'avaient guère accoutumé la muse légère du XVIIIe siècle à cette plénitude de ton, à cette richesse d'accent. Au sein d'un Zéphyr qui semblait sortir d'une toile de Watteau, on sent tout d'un coup une bouffée d'Homère:
De fleurs l'Ida se couronne, Junon cède au Roi des Dieux!
Fontanes avait aussi ses retours d'Hésiode: il vient de peindre la Vénus-Junon; il n'a pas moins rendu, dans un sentiment bien richement antique, la Vénus-Cérès, si l'on peut ainsi la nommer; c'est au huitième chant de la Grèce sauvée:
Salut, Cérès, salut! tu nous donnas des lois; Nos arts sont tes bienfaits: ton céleste génie Arracha nos aïeux au gland de Chaonie; Et la Religion, fille des immortels, Autour de ta charrue éleva ses autels. Par toi changea l'aspect de la nature entière. On dit que Jasion, tout couvert de poussière, Premier des laboureurs, avec loi fut heureux: La hauteur des épis vous déroba tous deux; Et Plutus, qui se plaît dans les cités superbes, Naquit de vos amours sur un trône de gerbes.
Ce sont là de ces beautés primitives, abondantes, dignes d'Ascrée, comme Lucrèce les retrouvait dans ses plus beaux vers: l'image demi-nue conserve chasteté et grandeur.
Vers 1812, Fontanes vieillissant, et enfin résigné à vieillir, eut dans le talent un retour de séve verdissante et comme une seconde jeunesse:
Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l'aurore, ou souffle tard.
Ces années du déclin de la vie lui furent des saisons de progrès poétique et de fertilité dans la production: signe certain d'une nature qui est forte à sa manière. Qu'on lise son ode sur la Vieillesse: il y a exprimé le sentiment d'une calme et fructueuse abondance dans une strophe toute pleine et comme toute savoureuse de cette douce maturité:
Le temps, mieux que la science, Nous instruit par ses leçons; Aux champs de l'expérience J'ai fait de riches moissons; Comme une plante tardive, Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens: Et, sous une main discrète, Il croîtra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans.
S'il n'a pas plus laissé, il en faut moins accuser sa facilité, au fond, qui était grande, que sa main trop discrète et sa vue des choses volontiers découragée. Ce qui met M. de Fontanes au-dessus et à part de cette époque littéraire de l'Empire, c'est moins la puissance que la qualité de son talent, surtout la qualité de son goût, de son esprit; et par là il était plus aisément retenu, dégoûté, qu'excité. On le voit exprimer en maint endroit le peu de cas qu'il faisait de la littérature qui l'environnait. Sous Napoléon, il regrette qu'il n'y ait eu que des Chérile comme sous Alexandre; sous les descendants de Henri IV, il regrette qu'il n'y ait plus, de Malherbe: cette plainte lui échappe une dernière fois dans sa dernière ode. Dans celle qu'il a expressément lancée contre la littérature de 1812, il ne trouve rien de mieux pour lui que d'être un Silius, c'est-à-dire un adorateur respectueux, et à distance, du culte virgilien et racinien qui se perd. Les soi-disant classiques et vengeurs du grand Siècle le suffoquent; Geoffroy, dans ses injures contre Voltaire et sa grossièreté foncière de cuistre, ne lui paraît, avec raison, qu'un violateur de plus. Cette idée de décadence, si habituelle et si essentielle chez lui, honore plus son goût qu'elle ne condamne sa sagacité; et si elle ne le rapproche pas précisément de la littérature qui a suivi, elle le sépare, avec distinction de celle d'alors, dans laquelle il n'excepté hautement que le chantre de Cymodocée.
M'appeler son triomphe et sa gloire mortelle,
Et tant d'autres doux noms choisis pour m'obliger,
Où, si soudain après, l'oubli s'est vu loger!
Tu ne me verras plus baigner mon oeil de larmes Pour avoir éprouvé le feu de tes regards; Le temps contre tes traits me donnera des armes, Et l'absence et l'oubli reboucheront les dards.
Adieu, fertile esprit, source de mes complaintes, Adieu, charmes coulants dont j'étois enchanté: Contre le doux venin de ces caresses feintes Le souverain remède est l'incrédulité.
Et le théologien vieilli, en les relisant avec pleurs, regrettait aussi, je le crains, la Déesse aux douces amertumes:
. . . . . Non est Dea nescia nostri Quae dulcem curis miscet amaritiem;
ce qui revient à l'ode de Fontanes:
Répands-y le charme suprême Et des plaisirs, et des maux même, Que je t'ai dus dans mes beaux jours.
Mais c'est bien assez pousser ce parallèle pour ceux qui ont un peu oublié Du Perron. Pour ceux qui s'en souviendraient trop, ne fermons pas sans rompre. Le Courbevoie de Fontanes se décorait de décence, s'ennoblissait par un certain air de voisinage avec le séjour de Rollin, par un certain culte purifiant des hôtes de Bâville, de Vignai et de Fresne.
Plus loin encore que Du Perron, et à l'extrémité de notre horizon littéraire, je ne fais qu'indiquer comme analogue de Fontanes pour cette manière de rôle intermédiaire, Mellin de Saint-Gelais, élégant et sobre poète, armé de goût, qui, le dernier de l'école de Marot, sut se faire respecter de celle de Ronsard, et se maintint dans un fort grand état de considération à la cour de Henri II.
M. Villemain, d'abord disciple de M. de Fontanes dans la critique qu'il devait bientôt rajeunir et renouveler, l'allait visiter quelquefois dans ces années 1812 et 1813. La chute désormais trop évidente de l'Empire, l'incertitude de ce qui suivrait, redoublaient dans l'âme de M. de Fontanes les tristesses et les rêveries du déclin:
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.
Sous le lent nuage sombre, l'entretien délicat et vif n'était que plus doux. M. de Fontanes avait souvent passé sa journée à relire quelque beau passage de Lucrèce et de Virgile; à noter sur les pages blanches intercalées dans chacun de ses volumes favoris quelques réflexions plutôt morales que philologiques, quelques essais de traduction fidèle: «J'ai travaillé ce matin, disait-il; ces vers de Virgile, vous savez:
Et varios ponit foetus autumnus, et alte Milis in apricis coquitur vindemia saxis;
«ces vers-là ne me plaisent pas dans Delille: les côtes vineuses, les grappes paresseuses; voici qui est mieux, je crois:
Et des derniers soleils la chaleur affaiblie Sur les coteaux voisins cuit la grappe amollie.»
Il cherchait par ces sons en i (cuit la grappe amollie) à rendre l'effet mûrissant des désinences en is du latin. Sa matinée s'était passée de la sorte sur cette douce note virgilienne, dans cet épicuréisme du goût. Ou bien, la serpe en main, soignant ses arbustes et ses fleurs, il avait peut-être redit, refait en vingt façons ces deux vers de sa Maison rustique:
L'enclos où la serpette arrondit le pommier, Où la treille en grimpant rit aux yeux du fermier;
et ce dernier vers enfin, avec ses r si bien redoublés et rapprochés, lui avait, à son gré, paru sourire.
Insensiblement on parlait des choses publiques. M. Villemain avait été chargé d'un Éloge de Duroc qui devait le produire près de l'Empereur. Il s'y trouvait un portrait de l'aide de camp, piquant, rapide, brillamment enlevé; l'autre jour le délicieux causeur, avec une pointe de raillerie, nous le récitait encore; rien que ce portrait-là portait avec lui toute une fortune sous l'Empire; mais y avait-il encore un Empire? Et si M. Villemain, qui déjà, dans sa curiosité éveillée, lisait Pitt, Fox, venait à en parler, et se rejetait à l'espoir d'un gouvernement libre et débattu, comme en Angleterre: «Allons, allons, lui disait M. de Fontanes, vous vous gâterez le goût avec toutes ces lectures. Que feriez-vous sous un gouvernement représentatif? Bédoch vous passerait!» Mot charmant, dont une moitié au moins reste plus vraie qu'on n'ose le dire! N'est-ce pas surtout dans les gouvernements de majorité, si excellents à la longue pour les garanties et les intérêts, que le goût souffre et que les délicats sont malheureux?
La parole vive, spirituelle, brillante, y a son jeu, son succès, je le sais bien; mais, tout à côté, la parole pesante y a son poids. Qu'y faire? On ne peut tout unir. On avance beaucoup sur plusieurs points, on perd sur un autre; l'utile dominant se passe aisément du fin, et le Bédoch (puisque Bédoch il y a) ne se marie que de loin avec le Louis XIV.
Nous en conviendrons d'ailleurs, M. de Fontanes n'aimait point assez sans doute les difficultés des choses; il n'en avait pas la patience: et l'on doit regretter pour son beau talent de prose qu'il ne l'ait jamais appliqué à quelque grand sujet approfondi. L'Histoire de Louis XI qu'il avait commencée est restée imparfaite; une Histoire de France, dont il parlait beaucoup, n'a guère été qu'un projet. Lui-même cite quelque part Montesquieu, lequel, à propos des lois ripuaires, visigothes et bourguignonnes, dont il débrouille le chaos, se compare à Saturne, qui dévore des pierres. L'estomac de son esprit, à lui, n'était pas de cette force-là. Son ami Joubert, en le conviant un peu naïvement à la lecture de Marculphe, avait soin toutefois de ne lui conseiller que la préface. Son imagination l'avait fait, avant tout, poëte, c'est-à-dire volage.
On peut se faire aujourd'hui une autre question dont nul ne s'avisait dans le temps: Quelle fut la relation de Fontanes à Millevoye?—Fontanes est un maître, Millevoye n'est qu'un élève. Venu aux Écoles centrales peu après que la proscription de Fructidor en eut éloigné Fontanes, Millevoye ne put avoir avec lui que des rapports tout à fait rares et inégaux. Mais la considération, qui est tant pour les contemporains, compte bien peu pour la postérité; celle-ci ne voit que les restes du talent; en récitant la Chute des Feuilles, elle songe au Jour des Morts, et elle marie les noms.
Millevoye n'eût jamais été pour personne un héritier présomptif bien vivace et bien dangereux: mais Lamartine naissant!... qu'en pensa Fontanes? Il eut le temps, avant de mourir, de lire les premières Méditations: je doute qu'il se soit donné celui de les apprécier. Dénué de tout sentiment jaloux, il avait ses idées très-arrêtées en poésie française et très-négatives sur l'avenir. Il admettait la régénération par la prose de Chateaubriand, point par les vers: «Tous les vers sont faits, répétait-il souvent avec une sorte de dépit involontaire, tous les vers sont faits!» c'est-à-dire il n'y a plus à en faire après Racine. Il s'était trop redit cela de bonne heure à lui-même dans sa modestie pour ne pas avoir quelque droit, en finissant, de le redire sur d'autres dans son impatience.
Il avait, je l'ai dit, un grand fonds d'idées monarchiques, une horreur invincible de l'anarchie, un amour de l'ordre, de la stabilité presque à tout prix, et de quelque part qu'elle vînt. Le premier article de sa charte était dans Homère:
. . . . [Greek: eis choiranos estô,] [Greek: eis basileus.] . . . . . . Le pire des États, c'est l'État populaire.
Il disait volontiers comme ce sage satrape dans Hérodote: Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie! Il croyait cela vrai des grands États modernes, même des États anciens et de ces républiques grecques qui n'avaient acquis, selon lui, une grande gloire que dans les moments où elles avaient été gouvernées comme monarchiquement sous un seul chef, Miltiade, Cimon, Thémistocle, Périclès. Mais, ce point essentiel posé, le reste avait moins de suite chez lui et variait au gré d'une imagination aisément enthousiaste ou effarouchée, que, par bonheur, fixait en définitive l'influence de la famille. La réputation officielle ment souvent; il l'a remarqué lui-même, et cela peut surtout s'appliquer à lui. Ce serait une illusion de perspective que de faire de M. de Fontanes un politique: encore un coup, c'était un poète au fond. Son dessous de cartes, le voulez-vous savoir? comme disait M. de Pomponne de l'amour de madame de Sévigné pour sa fille. En 1805, président du Corps législatif, il ne s'occupe en voyage que du poëme des Pyrénées et des Stances à l'ancien manoir de ses pères. En 1815, président du Collége électoral à Niort, il fait les Stances à la fontaine Du Vivier et aux mânes de son frère. Voilà le dessous de cartes découvert: peu de politiques en pourraient laisser voir autant.
On était en 1778; deux beaux-esprits qui voulaient percer, M. d'Oigny et M. de Murville, concouraient pour le prix de vers à l'Académie française. Quelques jours avant le terme de clôture fixé pour la réception des pièces, M. d'Oigny va trouver M. de Fontanes et lui dit: «Je concours pour le prix, mais ma pièce n'est pas encore faite, il y manque une soixantaine de vers; je n'ai pas le temps, faites-les-moi.» Et M. de Fontanes les lui fît. M. de Murville, sachant cela, accourt à son tour vers M. de Fontanes: «Ne me refusez pas, je vous en prie, le même service.» Et le service ne fut pas refusé. On ajoute que les passages des deux pièces, que cita avec éloge l'Académie, tombèrent juste aux vers de Fontanes.
Elle s'honore même des ménagements nécessaires qu'elle a dû garder pour l'intérêt de la génération naissante; et, sans insulter ce qui vient de disparaître, elle accueille avec enthousiasme ce qui nous est rendu.»
Mais, en parlant ainsi, le Grand-Maître était déjà dans l'apologie et sur la défensive; les attaques, en effet, pleuvaient de tous côtés. Nous avons sous les yeux des brochures ultra-royalistes publiées à cette date, et dans lesquelles il n'est tenu aucun compte à M. de Fontanes de ses efforts constamment religieux et même monarchiques au sein de l'Université. Enfin, le 17 février 1815, une ordonnance émanée du ministère Montesquieu détruisit l'Université impériale, et, dans la réorganisation qu'on y substituait, M. de Fontanes était évincé. Il l'était toutefois avec égard et dédommagement; on y rendait hommage, dans le préambule, aux hommes qui avaient sauvé les bonnes doctrines au sein de l'enseignement impérial, et qui avaient su le diriger souvent contre le but même de son institution.
Installé aux Tuileries, il songea à son absence; il en parla. Une personne intimement liée avec M. de Fontanes fut autorisée à l'aller trouver et à lui dire: «Faites une visite aux Tuileries, vous y serez bien reçu, et le lendemain vous verrez votre réintégration dans le Moniteur.»—«Non, répondit-il en se promenant avec agitation: non, je n'irai pas. On m'a dit courtisan, je ne le suis pas. A mon âge,... toujours aller de César à Pompée, et de Pompée à César, c'est impossible!»—Et, dès qu'il le put, il partit en poste pour échapper plus sûrement au danger du voisinage. Il n'alla pas à Gand, c'eût été un parti trop violent, et qu'il n'avait pas pris d'abord: mais il voyagea en Normandie, revit les Andelys, la forêt de Navarre, regretta sa jeunesse, et ne revint que lorsque les Cent-Jours étaient trop avancés pour qu'on fît attention à lui. Toute cette conduite doit sembler d'autant plus délicate, d'autant plus naturellement noble, que, sans compter son grief récent contre le Gouvernement déchu, son imagination avait été de nouveau séduite par le miracle du retour; et comme quelqu'un devant lui s'écriait, en apprenant l'entrée à Grenoble ou à Lyon: «Mais c'est effroyable! c'est abominable!»—«Eh! oui, avait-il riposté, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable!»
Nous avons franchi les endroits les plus difficiles de la vie politique de M. de Fontanes, et nous avons cherché surtout à expliquer l'homme, à retrouver le poëte dans le personnage, sans altérer ni flatter. La pente qui nous reste n'est plus qu'à descendre. Il alla voir à Saint-Denis Louis XVIII revenant, qui l'accueillit bien, comme on le peut croire. Diverses sortes d'égards et de hauts témoignages, le titre de ministre d'État et d'autres ne lui manquèrent pas. Il ne fit rien d'ailleurs pour reconquérir la situation considérable qu'il avait perdue. Il fut, à la Chambre des pairs, de la minorité indulgente dans le procès du maréchal Ney. Les ferveurs de la Chambre de 1815 ne le trouvèrent que froid: monarchien décidé en principe, mais modéré en application, il inclina assez vers M. Decazes, tant que M. Decazes ne s'avança pas trop. Quand il vit le libéralisme naître, s'organiser, M. de La Fayette nommé à la Chambre élective, il s'effraya du mouvement nouveau qu'il imputait à la faiblesse du système, et revira légèrement. On le vit, à la Chambre des pairs, parler, dans la motion Barthélémy, pour la modification de la loi des élections qu'il avait votée en février 1817, et bientôt soutenir, comme rapporteur, la nouvelle loi en juin 1820. Tout cela lui fait une ligne politique intermédiaire, qu'on peut se figurer, en laissant à gauche le semi-libéralisme de M. Decazes, et sans aller à droite jusqu'à la couleur pure du pavillon Marsan.
Non pas toutefois qu'il fût sans rapports directs avec le pavillon Marsan même, et sans affection particulière pour les personnes; mais il n'eût contribué qu'à modérer.
En 1819, une grande douleur le frappa. M. de Saint-Marcellin, jeune officier, plein de qualités aimables et brillantes, mais qui ne portait pas dans ses opinions politiques cette modération de M. de Fontanes, et de qui M. de Chateaubriand a dit que son indignation avait l'éclat de son courage, fut tué dans un duel, à peine âgé de vingt-huit ans. La tendresse de M. de Fontanes en reçut un coup d'autant plus sensible qu'il dut être plus renfermé.
M. de Chateaubriand, à l'époque où il forma, avec le duc de Richelieu, le premier ministère Villèle, avait voulu rétablir la Grande-Maîtrise de l'Université en faveur de M. de Fontanes. Au moment où il partait pour son ambassade de Berlin, il reçut ce billet, le dernier que lui ait écrit son ami:
«Je vous le répète: je n'ai rien espéré ni rien désiré, ainsi je n'éprouve aucun désappointement.
Mais je n'en suis pas moins sensible aux témoignages de votre amitié: ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.»
Les deux amis s'embrassèrent une dernière fois, et ne se revirent, plus. M. de Fontanes fut atteint, le 10 mars 1821, dans la nuit du samedi au dimanche, d'une attaque de goutte à l'estomac, qu'il jugea aussitôt sérieuse. Il appela son médecin, et fit demander un prêtre. Le lendemain, il semblait mieux; après quelques courtes alternatives, dans l'intervalle desquelles on le retrouva plus vivant d'esprit et de conversation que jamais, l'apoplexie le frappa le mercredi soir. Le prêtre vint dans la nuit: le malade, en l'entendant, se réveilla de son assoupissement, et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur: «O mon Jésus! mon Jésus!» Poëte du Jour des Morts et de la Chartreuse, tout son coeur revenait dans ce cri suprême. Il expira le samedi 17 mars, à sept heures sonnantes du matin.
A deux reprises, dans la première nuit du samedi au dimanche, et dans celle du mardi au mercredi, il avait brûlé, étant seul, des milliers de papiers. Peut-être des vers, des chants inachevés de son poëme, s'y trouvèrent-ils compris. Il était bien disciple de celui qui vouait au feu l'Énéide.
On doit regretter que les oeuvres de M. de Fontanes n'aient point pu se recueillir et paraître le lendemain de sa mort: il semble que c'eût été un moment opportun. Ce qu'on a depuis appelé le combat romantique n'était qu'à peine engagé, et sans la pointe de critique qui a suivi. Dans la clarté vive, mais pure, des premières Méditations, se serait doucement détachée et fondue à demi cette teinte poétique particulière qui distingue le talent de M. de Fontanes, et qui en fait quelque chose de nouveau par le sentiment en même temps que d'ancien par le ton. Sa strophe, accommodée à Rollin, aurait déploré tout haut la ruine du Château de Colombe, et noté à sa manière la Bande noire, contre laquelle allait tonner Victor Hugo. Les chants de la Grèce sauvée auraient pris soudainement un intérêt de circonstance, et trouvé dans le sentiment public éveillé un écho inattendu.
Aujourd'hui, au contraire, il est tard; plusieurs de ces poésies, qui n'ont jamais paru, ont eu le temps de fleurir et de défleurir dans l'ombre: elles arrivent au jour pour la première fois dans une forme déjà passée; elles ont manqué leur heure. Mais, du moins, il en est quelques-unes pour qui l'heure ne compte pas, simples grâces que l'haleine divine a touchées en naissant, et qui ont la jeunesse immortelle. Celles-ci viennent toujours à temps, et d'autant mieux aujourd'hui que l'ardeur de la querelle littéraire a cessé, et qu'on semble disposé par fatigue à quelque retour. Quoi qu'il en soit, ce recueil s'adresse et se confie particulièrement à ceux qui ont encore de la piété littéraire.
C'est une urne sur un tombeau: qu'y a-t-il d'étonnant que quelques-unes des couronnes de l'autre hier y soient déjà fanées? J'y vois une harmonie de plus, un avertissement aux jeunes orgueils de ce qu'il y a de sitôt périssable dans chaque gloire.
M. de Fontanes représente exactement le type du goût et du talent poétique français dans leur pureté et leur atticisme, sans mélange de rien d'étranger, goût racinien, fénelonien, grec par instants, toutefois bien plus latin que grec d'habitude, grec par Horace, latin du temps d'Auguste, voltairien du siècle de Louis XIV. Je crois pouvoir le dire: celui qui n'aurait pas en lui de quoi sentir ce qu'il y a de délicat, d'exquis et d'à peine marqué dans les meilleurs morceaux de Fontanes, le petit parfum qui en sort, pourrait avoir mille qualités fortes et brillantes, mais il n'aurait pas une certaine finesse légère, laquelle jusqu'ici n'a manqué pourtant à aucun de ceux qui ont excellé à leur tour dans la littérature française. Le temps peut-être est venu où de telles distinctions doivent cesser, et nous marchons (des voix éloquentes nous l'assurent) à la grande unité, sinon à la confusion, des divers goûts nationaux, à l'alliance, je le veux croire, de tous les atticismes. En attendant, M. de Fontanes nous a semblé intéressant à regarder de très-près. Il était à maintenir dans la série littéraire française comme la dernière des figures pures, calmes et sans un trait d'altération, à la veille de ces invasions redoublées et de ce renouvellement par les conquêtes. Qu'il vive donc à son rang désormais, paisible dans ce demi-jour de l'histoire littéraire qui n'est pas tout à fait un tombeau! Qu'un reflet prolongé du XVIIe siècle, un de ces reflets qu'on aime, au commencement du XVIIIe, à retrouver au front de Daguesseau, de Rollin, de Racine fils et de l'abbé Prévost, se ranime en tombant sur lui, poète, et le décore d'une douce blancheur!
Décembre 1838.
J'ai reparlé de Fontanes en mainte page de l'ouvrage intitulé: Chateaubriand et son Groupe littéraire...; il est une partie considérable du sujet.
M. JOUBERT158
Bien que les Pensées de l'homme remarquable, dont le nom apparaît dans la critique pour la première fois, ne soient imprimées que pour l'oeil de l'amitié, et non publiées ni mises en vente, elles sont destinées, ce me semble, à voir tellement s'élargir le cercle des amis, que le public finira par y entrer. Parlons donc de ce volume que solennise d'abord au frontispice le nom de M. de Chateaubriand éditeur, parlons-en comme s'il était déjà public: trop heureux si nous hâtions ce moment et si nous provoquions une seconde édition accessible à la juste curiosité de tous lecteurs!
Et qu'est-ce donc que M. Joubert? Quel est cet inconnu tout d'un coup ressuscité et dévoilé par l'amitié, quatorze ans après sa mort? Qu'a-t-il fait? Quel a été son rôle? A-t-il eu un rôle?—La réponse à ces diverses questions tient peut-être à des considérations littéraires plus générales qu'on ne croit.
M. Joubert a été l'ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M. de Chateaubriand. Il avait de l'un et de l'autre; nous le trouvons un lien de plus entre eux: il achève le groupe. L'attention se reporte aujourd'hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part. Les écrivains illustres, les grands poëtes, n'existent guère sans qu'il y ait autour d'eux de ces hommes plutôt encore essentiels que secondaires, grands dans leur incomplet, les égaux au dedans par la pensée de ceux qu'ils aiment, qu'ils servent, et qui sont rois par l'art. De loin ou même de près, on les perd aisément de vue; au sein de cette gloire voisine, unique et qu'on dirait isolée, ils s'éclipsent, ils disparaissent à jamais, si cette gloire dans sa piété ne détache un rayon distinct et ne le dirige sur l'ami qu'elle absorbe. C'est ce rayon du génie et de l'amitié qui vient de tomber au front de M. Joubert et qui nous le montre.
M. Joubert de son vivant n'a jamais écrit d'ouvrage, ou du moins rien achevé: «Pas encore, disait-il quand on le pressait de produire, pas encore, il me faut une longue paix.» La paix était venue, ce semble, et alors il disait: «Le Ciel n'avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et le temps est passé.» Ainsi, pour lui, pas de milieu: il n'était pas temps encore, ou il n'était déjà plus temps. Singulier génie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots: «Le Ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour vertu qu'une certaine incorruptibilité.» Il disait encore, en se rendant compte de lui-même et de son incapacité à produire: «Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière la force de beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derrière ma faiblesse il y a de la force; la faiblesse est dans l'instrument.» Mais s'il n'écrivait pas de livres, il lisait tous ceux des autres, il causait sans fin de ses jugements, de ses impressions: ce n'était pas un goût simplement délicat et pur que le sien, un goût correctif et négatif de Quintilius et de Patru; c'était une pensée hardie, provocante, un essor. Imaginez un Diderot qui avait de la pureté antique et de la chasteté pythagoricienne, un Platon à coeur de La Fontaine, a dit M. de Chateaubriand.
«Inspirez, mais n'écrivez pas,» dit Le Brun aux femmes.—«C'est, ajoute M. Joubert, ce qu'il faudrait dire aux professeurs (aux professeurs de ce temps-là); mais ils veulent écrire et ne pas ressembler aux Muses.» Eh bien! lui, il suivait son conseil, il ressemblait aux Muses. Il était le public de ses amis, l'orchestre, le chef du choeur qui écoute et qui frappe la mesure.
Il n'y a plus de public aujourd'hui, il n'y a plus d'orchestre; les vrais M. Joubert sont dispersés, déplacés; ils écrivent. Il n'y a plus de Muses, il n'y a plus de juges, tout le monde est dans l'arène. Aujourd'hui toi, demain moi. Je te siffle ou je t'applaudis, je te loue ou je te raille: à charge de revanche! Vous êtes orfèvre, monsieur Josse.—Tant mieux, dira-t-on, on est jugé par ses pairs.—En littérature, je ne suis pas tout à fait de cet avis constitutionnel, je ne crois pas absolument au jury des seuls confrères, ou soi-disant tels, en matière de goût. L'alliance offensive et défensive de tous les gens de lettres, la société en commandite de tous les talents, idéal que certaines gens poursuivent, ne me paraîtrait pas même un immense progrès, ni précisément le triomphe de la saine critique.
Sérieusement, la plaie littéraire de ce temps, la ruine de l'ancien bon goût (en attendant le nouveau), c'est que tout le monde écrit et a la prétention d'écrire autant et mieux que personne. Au lieu d'avoir affaire à des esprits libres, dégagés, attentifs, qui s'intéressent, qui inspirent, qui contiennent, que rencontre-t-on? des esprits tout envahis d'eux-mêmes, de leurs prétentions rivales, de leurs intérêts d'amour-propre, et, pour le dire d'un mot, des esprits trop souvent perdus de tous ces vices les plus hideux de tous que la littérature seule engendre dans ses régions basses. J'y ai souvent pensé, et j'aime à me poser cette question quand je lis quelque littérateur plus ou moins en renom aujourd'hui: «Qu'eût-il fait sous Louis XIV? qu'eût-il fait au XVIIIe siècle?» J'ose avouer que, pour un grand nombre, le résultat de mon plus sérieux examen, c'est que ces hommes-là, en d'autres temps, n'auraient pas écrit du tout. Tel qui nous inonde de publications spécieuses à la longue, de peintures assez en vogue, et qui ne sont pas détestables, ma foi! aurait été commis à la gabelle sous quelque intendant de Normandie, ou aurait servi de poignet laborieux à Pussort. Tel qui se pose en critique fringant et de grand ton, en juge irréfragable de la fine fleur de poésie, se serait élevé pour toute littérature (car celui-là eût été littérateur, je le crois bien) à raconter dans le Mercure galant ce qui se serait dit en voyage au dessert des princes. Un honnête homme, né pour l'Almanach du Commerce, qui aura griffonné jusque-là à grand'peine quelques pages de statistique, s'emparera d'emblée du premier poème épique qui aura paru, et, s'il est en verve, déclarera gravement que l'auteur vient de renouveler la face et d'inventer la forme de la poésie française. Je regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes écrivains à moustache, qui, vers trente ans, à force de se creuser le cerveau, passent du tempérament athlétique au nerveux, les beaux et braves colonels que cela aurait faits hier encore sous l'Empire. En un mot, ce ne sont en littérature aujourd'hui que vocations factices, inquiètes et surexcitées, qui usurpent et font loi. L'élite des connaisseurs n'existe plus, en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isolé et ne sait où trouver l'oreille de son semblable pour y jeter son mot. Et quand ils sauraient se rencontrer, les délicats, ce qui serait fort agréable pour eux, qu'en résulterait-il pour tous? car, par le bruit, qui se fait, entendrait-on leur demi-mot; et, s'ils élevaient la voix, les voudrait-on reconnaître? Voilà quelques-unes de nos plaies. Au temps de M. Joubert, il n'en était pas encore ainsi. Déjà sans doute les choses se gâtaient: «Des esprits rudes, remarque-t-il, pourvus de robustes organes, sont entrés tout à coup dans la littérature, et ce sont eux qui en pèsent les fleurs.» La controverse, il le remarque aussi, devenait hideuse dans les journaux; mais l'aménité n'avait pas fui de partout, et il y avait toujours les belles-lettres. Lui qui avait besoin, pour déployer ses ailes, qu'il fit beau dans la société autour de lui, il trouvait à sa portée d'heureux espaces; et j'aime à le considérer comme le type le plus élevé de ces connaisseurs encore répandus alors dans un monde qu'ils charmaient, comme le plus original de ces gens de goût finissants, et parmi ces conseillers et ces juges comme le plus inspirateur.
La classe libre d'intelligences actives et vacantes qui se sont succédé dans la société française à côté de la littérature qu'elles soutenaient, qu'elles encadraient, et que, jusqu'à un certain point, elles formaient; cette dynastie flottante d'esprits délicats et vifs aujourd'hui perdus, qui à leur manière ont régné, mais dont le propre est de ne pas laisser de nom, se résume très-bien pour nous dans un homme et peut s'appeler M. Joubert.
Ainsi, de même que M. de Fontanes a été véritablement le dernier des poëtes classiques, M. Joubert aurait été le dernier de ces membres associés, mais non moins essentiels, de l'ancienne littérature, de ces écoutants écoutés, qui, au premier rang du cercle, y donnaient souvent le ton. Ces deux rôles, en effet, se tenaient naturellement, et devaient finir ensemble.
Mais, pour ne pas trop prêter notre idée générale, et, comme on dit aujourd'hui, notre formule, à celui qui a été surtout plein de liberté et de vie, prenons l'homme d'un peu plus près et suivons-le dans ses caprices mêmes; car nul ne fut moins régulier, plus hardi d'élan et plus excentrique de rayons, que cet excellent homme de goût.
La vie de M. Joubert compte moins par les faits que par les idées. Joseph Joubert était né le 6 mai 1754, à Montignac en Périgord. Ses amis le croyaient souvent et le disaient né à Brive, cette patrie du cardinal Dubois: Montignac ou Brive, il aurait dû naître plutôt à Scillonte ou dans quelque bourg voisin de Sunium. Il fit ses études, et très-rapidement, dans sa ville natale. Après avoir, de là, redoublé et professé même quelque temps aux Doctrinaires de Toulouse, il vint jeune et libre à Paris, y connut presque d'abord Fontanes dès les années 1779, 1780; une pièce de vers qu'il avait lue, un article de journal qu'il avait écrit, amenèrent entre eux la première rencontre qui fut aussitôt l'intimité: il avait alors vingt-cinq ans, à peu près trois ans de plus que son ami. Sa jeunesse dut être celle d'alors: «Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé, et je les ai toutes connues,» nous dit-il plus tard; et encore: «Le temps que je perdais autrefois dans les plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances.» Les idées philosophiques l'entraînèrent très-loin: à l'âge du retour, il disait: «Mes découvertes (et chacun a les siennes) m'ont ramené aux préjugés.» Ce qu'on appelle aujourd'hui le panthéisme était très-familier, on a lieu de le croire, à cette jeunesse de M. Joubert; il l'embrassait dans toute sa profondeur, et, je dirai, dans sa plus séduisante beauté: sans avoir besoin de le poursuivre sur les nuages de l'Allemagne, son imagination antique le concevait naturellement revêtu de tout ce premier brillant que lui donna la Grèce: «Je n'aime la philosophie et surtout la métaphysique, ni quadrupède, ni bipède: je la veux ailée et chantante.»
En littérature, les enthousiasmes, les passions, les jugements de M. Joubert le marquaient entre les esprits de son siècle et en vont faire un critique à part. Nous en avons une première preuve tout à fait précise par une correspondance de Fontanes avec lui. Fontanes, alors en Angleterre (fin de 1785), et y voyant le grand monde, cherche à ramener son ami à des admirations plus modérées sur les modèles d'outre-Manche: on s'occupait alors en effet de Richardson et même de Shakspeare à Londres beaucoup moins qu'à Paris: «Encore un coup, lui écrit Fontanes, la patrie de l'imagination est celle où vous êtes né. Pour Dieu, ne calomniez point la France à qui vous pouvez faire tant d'honneur.» Et il l'engage à choisir dorénavant dans Shakspeare, mais à, relire toute Athalie. M. Joubert, à cette époque, suivait avec ardeur ce mouvement aventureux d'innovation que prêchaient Le Tourneur par ses préfaces, Mercier par ses brochures. Il était de cette jeunesse délirante contre qui La Harpe fulminait. Il avait chargé Fontanes de prendre je ne sais quelle information sur le nombre d'éditions et de traductions, à Londres, du Paysan perverti, et son ami lui répondait: «Assurez hardiment que le conte des quarante éditions du Paysan perverti est du même genre que celui des armées innombrables qui sortaient de Thèbes aux cent portes... Les deux romans français dont on me parle sans cesse, c'est Gil Blas et Marianne, et surtout du premier.» M. Joubert avait peine à accepter cela. Il se débarrassa vite pourtant de ce qui n'était pas digne de lui dans ce premier enthousiasme de la jeunesse; cette boue des Mercier et des Rétif ne lui passa jamais le talon: il réalisa de bonne heure cette haute pensée: «Dans le tempéré, et dans tout ce qui est inférieur, on dépend malgré soi des temps où l'on vit, et, malgré qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau et le sublime, et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que ce soit, on sort des temps, on ne dépend d'aucun, et, dans quelque siècle qu'on vive, on peut être parfait, seulement avec plus de peine en certains temps que dans d'autres.» Il devint un admirable juge du style et du goût français, mais avec des hauteurs du côté de l'antique qui dominaient et déroutaient un peu les perspectives les plus rapprochées de son siècle.
Bien avant De Maistre et ses exagérations sublimes, il disait de Voltaire:
«Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.»
«Voltaire avait l'âme d'un singe et l'esprit d'un ange.»
«Voltaire est l'esprit le plus débauché, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se débauche avec lui.»
«Il y a toujours dans Voltaire, au bout d'une habile main, un laid visage.»
«Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons comme un méchant.»
Je ne me lasserais pas de citer; et pour le style, pour la poésie de Voltaire, il n'est pas plus dupe que pour le caractère de sa philosophie:
«Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt; cet esprit impatient et remuant ne peut pas s'y fixer, ni même s'y arrêter un peu de temps.»
«Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament; comme la franchise au caractère.
«On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger.
«Voltaire l'avait, les anciens ne l'avaient pas.»
Le style de son temps, du XVIIIe siècle, ne lui paraît pas l'unique dans la vraie beauté française:
«Aujourd'hui le style a plus de fermeté, mais il a moins de grâce; on s'exprime plus nettement et moins agréablement; on articule trop distinctement, pour ainsi dire.»
Il se souvient du XVIe, du XVIIe siècle et de la Grèce; il ajoute avec un sentiment attique des idiotismes:
«Il y a, dans la langue française, de petits mots dont presque personne ne sait rien faire.»
Ce Gil Blas, que Fontanes lui citait, n'était son fait qu'à demi:
«On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie.»
Il disait de La Harpe: «La facilité et l'abondance avec lesquelles La Harpe parle le langage de la critique lui donnent l'air habile, mais il l'est peu.»
Il disait d'Anacharsis: «Anacharsis donne l'idée d'un beau livre et ne l'est pas.»
Maintenant on voit, ce me semble, apparaître, se dresser dans sa hauteur et son peu d'alignement cette rare et originale nature. Il portait dans la critique non écrite, mais parlée, à cette fin du XVIIIe siècle, quelque chose de l'école première d'Athènes; l'abbé Arnaud ne lui suffisait pas et lui semblait malgré tout son esprit et son savoir en contre-sens perpétuel avec les anciens. Que n'a-t-il rencontré André Chénier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus dans un même culte, dans le sentiment de la forme chérie! Mais M. Joubert était bien autrement platonicien de tendance et idéaliste:
«C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie.»
«La lyre est en quelque manière un instrument ailé.»
«La poésie à laquelle Socrate disait que les Dieux l'avaient averti de s'appliquer, doit être cultivée dans la captivité, dans les infirmités, dans la vieillesse.
«C'est celle-là qui est les délices des mourants.»
«Dieu, ne pouvant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie.»
«Qu'est-ce donc que la poésie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je soutiens qu'il se trouve dans tous les mots employés par le vrai poëte, pour les yeux un certain phosphore, pour le goût un certain nectar, pour l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots.»
«Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.»
«Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral; ils ont de la ductilité et de l'éclat.
«D'autres au règne végétal; ils ont de la sève. «D'autres enfin appartiennent au règne animal ou animé, et ils ont de la vie.
«Les plus beaux sont ceux qui ont de l'âme; ils appartiennent aux trois règnes, mais à la Muse encore plus.»
C'est le sentiment de cette Muse qui lui inspirait ces jugements d'une concision ornée, laquelle fait, selon lui, la beauté unique du style:
«Racine:—son élégance est parfaite; mais elle n'est pas suprême comme celle de Virgile.»
«Notre véritable Homère, l'Homère des Français, qui le croirait? c'est La Fontaine.»
«Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La Motte et le vrai poëte.» Quelle place immense, et d'autant plus petite! ironie charmante!
Et la poésie, la beauté sous toutes les formes, il la sentait:
«Naturellement, l'âme se chante à elle-même tout ce qui est beau ou tout ce qui semble tel.
«Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont une certaine harmonie l'une avec l'autre et chacune en soi.»
Par l'attitude de sa pensée, il me fait l'effet d'une colonne antique, solitaire, jetée dans le moderne, et qui n'a jamais eu son temple.
Vieux et blanchissant, il se comparait avec grâce à un peuplier: «Je ressemble à un peuplier; cet arbre a toujours l'air d'être jeune, même quand il est vieux.» Albaque populus.
M. Joubert, jeune encore en 89, vit arriver la Révolution française avec des espérances vastes comme son amour des hommes. Il persista longtemps à ne l'envisager que par son côté profitable à l'avenir, et, à travers tout, régénérateur. Lié avec le conventionnel Lakanal, il eut moyen d'être de bon conseil pour les choses de l'instruction publique le lendemain des jours de terreur et de ruine. Ses idées en philosophie sociale ne se modifièrent que par un contre-coup assez éloigné de ce moment: au sortir du 9 thermidor, il paraît avoir cru encore aux ressources du gouvernement par (ou avec) le grand nombre: il écrivait à Fontanes, qui, caché durant quelques mois, reparaissait au grand jour: «Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes et sains de tant d'affreux périls! Vive à jamais la liberté!» Noble soupir de délivrance qui s'exhale d'une poitrine généreuse longtemps oppressée! Le chapitre si remarquable de ses Pensées, intitulé Politique, nous le montre revenu à l'autre pôle, c'est-à-dire à l'école monarchique, à l'école de ceux qu'il appelle les sages: «Liberté! liberté! s'écriait-il alors comme pour réprimander son premier cri; en toutes choses point de liberté; mais en toutes choses justice, et ce sera assez de liberté.» Il disait: «Un des plus sûrs moyens de tuer un arbre est de le déchausser et d'en faire voir les racines. Il en est de même des institutions; celles qu'on veut conserver, il ne faut pas trop en désenterrer l'origine. Tout commencement est petit» Je dirai encore cette magnifique pensée qui, dans son anachronisme, ressemble à quelque post-scriptum retrouvé d'un traité de Platon ou à quelque sentence dorée de Pythagore: «La multitude aime la multitude ou la pluralité dans le gouvernement. Les sages y aiment l'unité.
«Mais, pour plaire aux sages et pour avoir la perfection, il faut que l'unité ait pour limites celles de sa juste étendue, que ses limites viennent d'elle; ils la veulent éminente pleine, semblable à un disque et non pas semblable à un point.»
En songeant à ses erreurs, à ce qu'il croyait tel, il ne s'irritait pas; sa bienveillance pour l'humanité n'avait pas souffert: «Philanthropie et repentir, c'est ma devise.»
Trompé par une ressemblance de nom, nous avons d'abord cru et dit que, comme administrateur du département de la Seine, il contribua à la formation des Écoles centrales; nous avions sous les yeux un discours qu'un M. Joubert prononça à une rentrée solennelle de ces écoles en l'an V: ce n'était pas le nôtre. La seule fonction publique de M. Joubert durant la Révolution consista à être juge de paix à Monugnac où ses compatriotes l'avaient rappelé; il y resta deux ans, de 90 à 92; puis il revint à Paris et se maria. Nous le suivons d'assez près dans les années suivantes par de charmantes lettres à Fontanes, son plus vieil ami, qu'il retrouvait, après la séparation de la Terreur, avec la vivacité d'une reconnaissance:
«Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres, lorsque nous pourrons converser; mais, pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez que quelque beau jour j'expirerai au milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable, que depuis quelque temps je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.»
Comme ceci est tout à fait inédit et pourra s'ajouter heureusement à une réimpression des Pensées, je ne crains pas de transcrire: c'est un régal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-même avec une sorte de délices qui sent son voisin bordelais du XVIe siècle, le discoureur des Essais:
«Je m'occupais ces jours derniers à imaginer nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois: il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées; il ne l'est point aux longs travaux.
«Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très-difficile et la fatigue insupportable. Cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte (pour me juger en beau) que je ne suis propre qu'à la perfection. Du moins elle me dédommage lorsque je puis y parvenir, et, d'ailleurs, elle me repose en m'interdisant une foule d'entreprises; car peu d'ouvrages et de matières sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Il n'y a que cela qui me siée et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et de qui la capacité ainsi que la température se trouve exactement conforme à la nature et l'étendue de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce que l'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol; et lorsque j'en redescendrai, pour converser avec les hommes pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai; comme je fais en ce moment où je vous souhaite le bonjour.»
Il y a sans doute quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre si l'on veut, dans tout cela: M. Joubert est un humoriste en sourire. Mais même lorsqu'il y a quelque affectation chez lui (et il n'en est pas exempt), il n'a que celle qui ne déplaît pas parce qu'elle est sincère, que lui-même définit comme tenant plus aux mots, tandis que la prétention, au contraire, tient à la vanité de l'écrivain: «Par l'une l'auteur semble dire seulement au lecteur: Je veux être clair, ou je veux être exact, et alors il ne déplaît pas; mais quelquefois il semble dire aussi: Je veux briller, et alors on le siffle.»
Marié depuis juin 93, retiré de temps en temps à Villeneuve-sur-Yonne, il y conviait son ami et la famille de son ami; il voudrait avoir à leur offrir, dit-il, une cabane au pied d'un arbre, et il ne trouve de disponible qu'une chaumière au pied d'un mur. Il parle là-dessus avec un frais sentiment du paysage, avec un tour et une coupe dans les moindres détails, qui fait ressembler sa phrase familière à quelque billet de Cicéron:
«Cette chaumière au pied d'un mur est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.
«Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne; des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives, et un isolement commode; tout cela est d'assez grand prix, mais aussi vous le payeriez: le site vaut mieux que le lieu.»
Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut réinstallé en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il le console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant:
«Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe surtout que votre malheur peut, à chaque instant, devenir le mien. Je vous remercie d'y avoir songé. Je ne doute pas qu'en cas pareil vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours qu'on se prête et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour.»
Il revient de là à sa difficulté d'écrire, à ses ennuis, à sa santé, à se peindre lui-même selon ce faible aimable et qu'on lui pardonne; car, si occupé qu'il soit de lui, il a toujours un coin à loger les autres: c'est l'esprit et le coeur le plus hospitaliers. Il se récite donc en détail à son ami; il se plaint de son esprit qui le maîtrise par accès, qui le surmène: madame Victorine de Chastenay disait, en effet, de lui qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s'en tire comme elle peut. Mais aussi il désarçonne parfois cette âme, cet esprit, ce cavalier intraitable, et alors il vit des mois entiers en bête (il nous l'assure), sans penser, couché sur sa litière: «Vous voyez, poursuit-il, que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant; et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre, à proportion qu'elles se forment et que je passe, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays-ci après ma mort, que je vécus par-ci par-là plus Platon que Platon lui-même: Platone platonior.»
Une de ces pensées, par exemple, qui s'inscrivaient toutes seules sur les arbres, sur quelque vieux tronc bien chenu, tandis qu'il se promenait par les bois un livre à la main, la voulez-vous savoir? la voici; elle lui échappe à la fin de cette même lettre:
«Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliée: achetez et lisez les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle: vous les connaissez amplement en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Vairon, Maculphi Formuloe (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, de la Vie sobre. J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.»—Que vous en semble? Montaigne dirait-il mieux? Vraie pensée de Socrate touchée à la Rembrandt!
M. Joubert est un esprit délicat avec des pointes fréquentes vers le sublime; car, selon lui, «les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que, ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes, ont retenu leurs élans.» Charmante et consolante explication! Quelle délicatesse il met à ennoblir les délicats! Il s'y pique d'honneur. Ainsi la qualité du cavalier est bien la même, ce n'est que le cheval qui a manqué.
L'année 1800 lui amena un de ces cavaliers au complet pour ami. M. de Chateaubriand arriva d'Angleterre; il y avait d'avance connu M. Joubert par les récits passionnés de Fontanes; une grande liaison commença. Les illustres Mémoires ont déjà fixé en traits d'immortelle jeunesse cette petite et admirable société d'alors, soit au village de Savigny, soit dans la rue Neuve-du-Luxembourg, Fontanes, M. Joubert, M. de Bonald, M. Molé, cette brillante et courte union d'un moment à l'entrée du siècle, avant les systèmes produits, les renommées engagées, les emplois publics, tout ce qui sépare; cette conversation d'élite, les soirs, autour de madame de Beaumont, de madame de Vintimille: «Hélas! se disait-on quelquefois en sortant, ces femmes-là sont les dernières; elles emporteront leur secret.»
M. Joubert n'eut d'autres fonctions, sous l'Empire, que dans l'instruction publique, inspecteur, puis conseiller de l'Université par l'amitié de M. de Fontanes. Il continua de lire, de rêver, de causer, de marcher, bâton en main, aimant mieux dans tous les temps faire dix lieues qu'écrire dix lignes; de promener et d'ajourner l'oeuvre, étant de ceux qui sèment, et qui ne bâtissent ni ne fondent: «Quand je luis, je me consomme.»—«J'avais besoin de l'âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j'aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.» Au milieu de ces plaintes, sa jeunesse d'imagination rayonnait toujours sur de longues perspectives:
De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins,
disait de lui Fontanes en chantant sa bienvenue à Courbevoie. Les idées religieuses prenaient sur cet esprit élevé plus d'empire de jour en jour. Au sein de l'orthodoxie la plus fervente, il portait de singuliers restes de ses anciennes audaces philosophiques. A propos de ce beau chapitre de la Religion, qui est de la volée de Pascal, M. de Chateaubriand a remarqué que jamais pensées n'ont excité de plus grands doutes jusqu'au sein de la foi. Je renvoie au livre; ceux qui en seront avides et dignes sauront bien se le procurer; ils forceront d'ailleurs par leur clameur à ce qu'on le leur donne: il est impossible que de tels élixirs d'âme restent scellés. Il a dit de ce siècle-ci, bien avant tant de déclamations et de redites, et avec le plus sublime accent de l'humilité pénétrée qui a foi en la miséricorde:
«Dieu a égard aux siècles. Il pardonne aux uns leurs grossièretés, aux autres leurs raffinements. Mal connu par ceux-là, méconnu par ceux-ci, il met à notre décharge, dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons.
«Nous vivons dans un temps malade; il le voit. Notre intelligence est blessée; il nous pardonnera, si nous lui donnons tout entier ce qui peut nous rester de sain.»
Il comprenait la piété, le plus beau et le plus délié de tous les sentiments, comme on a vu qu'il entendait la poésie; il y voyait des harmonies touchantes avec le dernier âge de la vie: «Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.» Il s'élevait et cheminait dans ce bonheur en avançant; la vieillesse lui apparaissait comme purifiée du corps et voisine des Dieux. Il entendait plus distinctement cette voix de la Sagesse, qui, comme une voix céleste, n'est d'aucun sexe, cette voix, à lui familière, des Fénelon et des Platon. «La Sagesse, c'est le repos dans la lumière!»
Mais, comme critique littéraire, il en faut tirer encore certains mots qui s'ajouteraient bien au chapitre des Ouvrages de l'Esprit de La Bruyère, et dont quelques-uns vont droit à nos travers d'aujourd'hui:
«Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.»
«Il est des mots amis de la mémoire; ce sont ceux-là qu'il faut employer. La plupart mettent leurs soins à écrire de telle sorte, qu'on les lise sans obstacle et sans difficulté, et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit; leurs phrases amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles; elles flattent, elles passent comme un son qui sort d'un papier qu'on a feuilleté.» Ceci s'adresse en arrière à l'école de La Harpe, au Voltaire délayé, et, en général, le péril n'est pas aujourd'hui de tomber dans ce coulant.
Voici qui nous touche de plus près: «Avant d'employer un beau mot, faites-lui une place.» Avec la quantité de beaux mots qu'on empile, sait-on encore le prix de ces places-là?
«L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements; il faut qu'il y ait entre les parties d'un ouvrage de l'harmonie et des rapports, que tout s'y tienne et que rien ne soit cloué.» Maintenant, dans la plupart des ouvrages, les parties ne se tiennent guère; en revanche (je parle des meilleurs), ce ne sont que clous martelés et rivés, à tête d'or.
A nos poëtes lyriques ou épiques, il semble dire: «On n'aime plus que l'esprit colossal.»
A tel qui violente la langue et qui est pourtant un maître:
«Nous devons reconnaître pour maîtres des mots ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.»—Oui, tyrans! nos Phalarîs ne font-ils pas mugir les pensées dans les mots façonnés et fondus en taureaux d'airain?
A tel romancier qui réussit une fois sur cent, je dirai avec lui: «Il ne faut pas seulement qu'un ouvrage soit bon, mais qu'il soit fait par un bon auteur.»
A tel critique hérissé et coupe-jarret, à tel autre aisément fatrassier et sans grâce: «Des belles-lettres. Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres.
«Quelque aménité doit se trouver même dans la critique; si elle en manque absolument, elle n'est plus littéraire... Où il n'y a aucune délicatesse, il n'y a point de littérature.»
A aucune en particulier, mais à toutes en général, ce qui ne peut, certes, blesser personne, dans ce sexe plus ou moins émancipé: «Il est un besoin d'admirer, ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.»
Je n'aurais pas fini de sitôt, si j'extrayais tout ce qui, chez lui, s'attache au souvenir et vous suit. Combien de vues fines et profondes sur les anciens, sur leur genre de beauté, leur modération décente! «On parle de leur imagination: c'est de leur goût qu'il faut parler; lui seul réglait toutes leurs opérations, appliquant leur discernement à ce qui est beau et convenable.
«Leurs philosophes même n'étaient que de beaux écrivains dont le goût était plus austère.»
Paul-Louis Courier les jugeait ainsi. Et sur les formes particulières des styles, sur Cicéron qu'on croit circonspect et presque timide, et qui, par l'expression, est le plus téméraire peut-être des écrivains, sur son éloquence claire, mais qui sort à gros bouillons et cascades quand il le faut; sur Platon, qui se perd dans le vide, mais tellement qu'on voit le jeu de ses ailes, qu'on en entend le bruit; sur Platon encore et Xénophon, et les autres écrivains de l'école de Socrate, qui ont, dans la phrase, les circuits et les évolutions du vol des oiseaux, qui bâtissent véritablement des labyrinthes, mais des labyrinthes en l'air, M. Joubert est inépuisable de vues et perpétuel d'images. Cicéron surtout lui revient souvent, comme Voltaire; il le comprend par tous les aspects et le juge, car lui-même est un homme de par-delà, plus antique de goût: «La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron, rien ne lui manque que l'obstacle et le saut.»
«Il y a mille manières d'apprêter et d'assaisonner la parole: Cicéron les aimait toutes.»
«Cicéron est dans la philosophie une espèce de lune; sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt: cette lumière est toute grecque. Le Romain l'a donc adoucie et affaiblie.»
Mais je m'aperçois que je me rengage.—Nul livre, en résumé, ne couronnerait mieux que celui de M. Joubert cette série française, ouverte aux Maximes de La Rochefoucauld, continuée par Pascal, La Bruyère, Vauvenargues, et qui se rejoint, par cent retours, à Montaigne.
1er Décembre 1838.
LÉONARD161
Dans mon goût bien connu pour les poëtes lointains et plus qu'à demi oubliés, pour les étoiles qui ont pâli, j'avais toujours eu l'idée de revenir en quelques pages sur un auteur aimable dont les tableaux riants ont occupé quelques matinées de notre enfance, et dont les vers faciles et sensibles se sont gravés une fois dans nos mémoires encore tendres. Mais, tout en berçant ce petit projet, je le laissais dormir avec tant d'autres plus graves et qui ont toute chance de ne jamais éclore. Je ne m'attendais pas que parler de Léonard pût redevenir une occasion qu'il fallût saisir au passage, un rapide et triste à-propos.
C'est un âge en tout assez fâcheux pour le poëte entré dans la postérité (s'il n'est pas décidément du petit nombre des seuls grands et des immortels) que de devenir assez ancien déjà pour être hors de mode et paraître suranné d'élégance, et de n'être pas assez vieux toutefois pour qu'on l'aille rechercher à titre de curiosité antique ou de rareté refleurie. La plupart de nos poëtes agréables du XVIIIe siècle se trouvent aujourd'hui dans ce cas; ils ne sont pas encore passés à l'état de poëtes du XVIe. Il y a là, pour les noms qui survivent, un âge intermédiaire, ingrat, qui ne sollicite plus l'intérêt et appelle plutôt une sévérité injuste et extrême, à peu près comme, pour les vivants, cet espace assez maussade qui s'étend entre la première moitié de la vie et la vieillesse. On n'a plus du tout la fleur; on n'est pas encore respecté et consacré. La renommée posthume des poètes a aussi sa cinquantaine.
Léonard y échappera aujourd'hui. Sa destinée incomplète et touchante, revenant se dessiner, comme sur un fond de tableau funèbre, dans le malheur commun des siens, rappellera l'intérêt qu'elle mérita d'inspirer tout d'abord, et nul ici ne s'avisera de reprocher l'indulgence.
Nicolas-Germain Léonard, né à la Guadeloupe en 1744, vint très-jeune en France, y passa la plus grande partie des années de sa vie, mais il retourna plusieurs fois dans sa patrie première. Absent, il y pensa toujours; elle exerça sur lui, à distance et à travers toutes les vicissitudes de fortune, une attraction puissante et pleine de secrètes alternatives. Il mettait le pied sur le vaisseau qui devait l'y ramener encore, lorsqu'il expira.
Léonard avait dix-huit ans lorsque parut en France (1762) la traduction des Idylles de Gessner par Huber, laquelle obtint un prodigieux succès et enflamma beaucoup d'imaginations naissantes. Les journaux, les recueils du temps, les étrennes et almanachs des Muses furent inondés de traductions et imitations en vers, d'après la version en prose. Gessner, le libraire-imprimeur de Zurich, devint une des idoles de la jeunesse poétique, comme cet autre imprimeur Richardson pour sa Clarisse. De tels contrastes flattaient les goûts du XVIIIe siècle, qui était dans la meilleure condition d'ailleurs pour adorer l'idylle à laquelle ses moeurs se rapportaient si peu. On eut alors en littérature comme la monnaie de Greuze. Parmi la foule des noms, aujourd'hui oubliés, qui se firent remarquer par l'élégance et la douceur des imitations, Léonard fut le premier en date et en talent, Berquin le second. L'idylle, telle que la donnait Gessner et que la reproduisait Léonard, était simplement la pastorale dans le sens restreint du genre. Le genre idyllique, en effet, peut se concevoir d'une manière plus étendue, plus conforme, même dans son idéal, à la réalité de la vie et de la nature. M. Fauriel, dans les ingénieuses Réflexions qui précèdent sa traduction de la Parthénéide de Baggesen, établit que ce n'est point la condition des personnages représentés dans la poésie idyllique qui en constitue l'essence, mais que c'est proprement l'accord de leurs actions avec leurs sentiments, la conformité de la situation avec les désirs humains, en un mot la rencontre harmonieuse d'un certain état de calme, d'innocence et de bonheur, que la nature comporte peut-être, bien qu'il soit surtout réservé au rêve. Ainsi, dans les grands poëmes non idylliques, chacun sait d'admirables morceaux qu'on peut, sans impropriété, qualifier d'idylles, et qui sont, même en ce genre, les exemples du ton certes le plus élevé et du plus grand caractère. Qu'on se rappelle dans l'Odyssée l'épisode charmant de Nausicaa au sortir de la plus affreuse détresse d'Ulysse; dans Virgile, la seconde vie des hommes vertueux sous les ombrages de l'Elysée; dans le Tasse, la fuite d'Herminie chez les bergers du Jourdain; dans Camoëns, l'arrivée de Gama à l'île des Néréides; dans Milton, les amours de l'Éden. En tous ces morceaux, l'émotion se redouble du contraste de ce qui précède ou de ce qui va suivre, du bruit lointain des combats ou des naufrages, et du cercle environnant de toutes les calamités humaines un moment suspendues. Si idéal, si divin que soit le tableau, il garde encore du réel de la vie.
Le genre idyllique, du moment qu'il se circonscrit, qu'il s'isole et se définit en lui-même, devient à l'instant quelque chose de bien moins élevé et de moins fécond. Il y a lieu pourtant dans les poëmes d'une certaine étendue qui s'y rapportent, dans Louise, dans Hermann et Dorothée, à des contrastes ménagés qui sauvent la monotonie et éloignent l'idée du factice. Cet écueil est encore évitable dans les pièces plus courtes, dans les simples églogues et idylles proprement dites, qui, d'ailleurs, permettent bien moins de laisser entrevoir le revers de la destinée et de diversifier les couleurs; mais Théocrite bien souvent, et Goldsmith une fois, y ont réussi. Léonard, s'il ne vient que très-loin après eux pour l'originalité du cadre et de la pensée, pour la vigueur et la nouveauté du pinceau, a su du moins conserver du charme par le naturel.
Né sous le ciel des tropiques, au sein d'une nature à part, dont il ne cessa de se ressouvenir avec amour, il ne semble jamais avoir songé à ce que le hasard heureux de cette condition pouvait lui procurer de traits singuliers et nouveaux dans la peinture de ses paysages, dans la décoration de ses scènes champêtres. Parny lui-môme et Bertin, en leurs élégies, n'ont guère songé à retremper aux horizons de l'Ile-de-France les descriptions trop affadies de Paphos et de Cythère. En son poëme des Saisons, au chant de l'Été, Léonard disait:
Quels beaux jours j'ai goûtés sur vos rives lointaines, Lieux chéris que mon coeur ne saurait oublier! Antille merveilleuse, où le baume des plaines Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier! Ramène-moi, Pomone, à ces douces contrées....