C.-A. SAINTE-BEUVE
Reading edition
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Nouvelle Édition revue et corrigée.
1862
MOLIÈRE, DELILLE, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, LE GÉNÉRAL LA FAYETTE, FONTANES, JOUBERT, LÉONARD, ALOÏSIUS BERTRAND, LE COMTE DE SÉGUR, JOSEPH DE MAISTRE, GABRIEL NAUDÉ.
MOLIÈRE
Molière est un de ces illustres témoins: bien qu'il n'ait pleinement embrassé que le côté comique, les discordances de l'homme, vices, laideurs ou travers, et que le côté pathétique n'ait été qu'à peine entamé par lui et comme un rapide accessoire, il ne le cède à personne parmi les plus complets, tant il a excellé dans son genre et y est allé en tous sens depuis la plus libre fantaisie jusqu'à l'observation la plus grave, tant il a occupé en roi toutes les régions du monde qu'il s'est choisi, et qui est la moitié de l'homme, la moitié la plus fréquente et la plus activement en jeu dans la société.
Molière est du siècle où il a vécu, par la peinture de certains travers particuliers et dans l'emploi des costumes, mais il est plutôt encore de tous les temps, il est l'homme de la nature humaine. Rien ne vaut mieux, pour se donner dès l'abord la mesure de son génie, que de voir avec quelle facilité il se rattache à son siècle, et comment il s'en détache aussi; combien il s'y adapte exactement, et combien il en ressort avec grandeur. Les hommes illustres ses contemporains, Despréaux, Racine, Bossuet, Pascal, sont bien plus spécialement les hommes de leur temps, du siècle de Louis XIV, que Molière. Leur génie (je parle même des plus vastes) est marqué à un coin particulier qui tient du moment où ils sont venus, et qui eût été probablement bien autre en d'autres temps. Que serait Bossuet aujourd'hui? qu'écrirait Pascal? Racine et Despréaux accompagnent à merveille le règne de Louis XIV dans toute sa partie jeune, brillante, galante, victorieuse ou sensée. Bossuet domine ce règne à l'apogée, avant la bigoterie extrême, et dans la période déjà hautement religieuse. Molière, qu'aurait opprimé, je le crois, cette autorité religieuse de plus en plus dominante, et qui mourut à propos pour y échapper, Molière, qui appartient comme Boileau et Racine (bien que plus âgé qu'eux), à la première époque, en est pourtant beaucoup plus indépendant, en même temps qu'il l'a peinte au naturel plus que personne. Il ajoute à l'éclat de cette forme majestueuse du grand siècle; il n'en est ni marqué, ni particularisé, ni rétréci; il s'y proportionne, il ne s'y enferme pas.
Le XVIe siècle avait été dans son ensemble une vaste décomposition de l'ancienne société religieuse, catholique, féodale, l'avénement de la philosophie dans les esprits et de la bourgeoisie dans la société. Mais cet avénement s'était fait à travers tous les désordres, à travers l'orgie des intelligences et l'anarchie matérielle la plus sanglante, principalement en France, moyennant Rabelais et la Ligue. Le XVIe siècle eut pour mission de réparer ce désordre, de réorganiser la société, la religion, la résistance; à partir d'Henri IV, il s'annonce ainsi, et dans sa plus haute expression monarchique, dans Louis XIV, il couronne son but avec pompe. Nous n'essayerons pas ici d'énumérer tout ce qui se fit, dès le commencement du XVIIe siècle, de tentatives sévères au sein de la religion, par des communautés, des congrégations fondées, des réformes d'abbayes, et au sein de l'Université, de la Sorbonne, pour rallier la milice de Jésus-Christ, pour reconstituer la doctrine. En littérature cela se voit et se traduit évidemment. A la littérature gauloise, grivoise et irrévérente des Marot, des Bonaventure Des Periers, Rabelais, Regnier, etc.; à la littérature païenne, grecque, épicurienne, de Ronsard, Baïf, Jodelle, etc., philosophique et sceptique de Montaigne et de Charron, en succède une qui offre des caractères bien différents et opposés. Malherbe, homme de forme, de style, esprit caustique, cynique même, comme M. de Buffon l'était dans l'intervalle de ses nobles phrases, Malherbe, esprit fort au fond, n'a de chrétien dans ses odes que les dehors; mais le génie de Corneille, du père de Polyeucte et de Pauline, est déjà profondément chrétien. D'Urfé l'est aussi. Balzac, bel esprit vain et fastueux, savant rhéteur occupé des mots, a les formes et les idées toutes rattachées à l'orthodoxie. L'école de Port-Royal se fonde; l'antagoniste du doute et de Montaigne, Pascal apparaît. La détestable école poétique de Louis XIII, Boisrobert, Ménage, Costar, Conrart, d'Assoucy, Saint-Amant, etc., ne rentre pas sans doute dans cette voie de réforme; elle est peu grave, peu morale, à l'italienne, et comme une répétition affadie de la littérature des Valois. Mais tout ce qui l'étouffe et lui succède sous Louis XIV se range par degrés à la foi, à la régularité: Despréaux, Racine, Bossuet. La Fontaine lui-même, au milieu de sa bonhomie et de ses fragilités, et tout du XVIe siècle qu'il est, a des accès de religion lorsqu'il écrit la Captivité de saint Malc, l'Épître à madame de La Sablière, et qu'il finit par la pénitence. En un mot, plus on avance dans le siècle dit de Louis XIV, et plus la littérature, la poésie, la chaire, le théâtre, toutes les facultés mémorables de la pensée, revêtent un caractère religieux, chrétien, plus elles accusent, même dans les sentiments généraux qu'elles expriment, ce retour de croyance à la révélation, à l'humanité vue dans et par Jésus-Christ; c'est là un des traits les plus caractéristiques et profonds de cette littérature immortelle. Le XVIIe siècle en masse fait digue entre le XVIe et le XVIIIe qu'il sépare.
Le moment où vint Molière servit tout à fait cette liberté qu'il eut et qu'il se donna. Louis XIV, jeune encore, le soutint dans ses tentatives hardies ou familières, et le protégea contre tous. En retraçant le Tartufe, et dans la tirade de don Juan sur l'hypocrisie qui s'avance, Molière présageait déjà de son coup d'oeil divinateur la triste fin d'un si beau règne, et il se hâtait, quand c'était possible à grand'peine et que ce pouvait être utile, d'en dénoncer du doigt le vice croissant. S'il avait vécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de madame de Maintenon, ou même s'il avait seulement vécu de 1673 à 1685, durant cette période glorieuse où domine l'ascendant de Bossuet, il eût été sans doute moins efficacement protégé; il eût été persécuté à la fin. Quoi qu'il en soit, on doit comprendre à merveille, d'après cet esprit général, libre, naturel, philosophique, indifférent au moins à ce qu'ils essayaient de restaurer, la colère des oracles religieux d'alors contre Molière, la sévérité cruelle d'expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphe du comédien mort en riant, et cette indignation même du sage Bourdaloue en chaire après le Tartufe, de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu'il était. On conçoit jusqu'à cet effroi naïf du janséniste Baillet qui, dans ses Jugements des Savants, commence en ces termes l'article sur Molière: «Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l'Église de Jésus-Christ, etc.» Il est vrai que des religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour lui moins sévères. Le père Rapin louait au long Molière dans ses Réflexions sur la Poétique, et ne le chicanait que sur la négligence de ses dénoûments; Bouhours lui fit une épitaphe en vers français agréables et judicieux.
Molière au reste est tellement homme dans le libre sens, qu'il obtint plus tard les anathèmes de la philosophie altière et prétendue réformatrice, autant qu'il avait mérité ceux de l'épiscopat dominateur. Sur quatre chefs différents, à propos de l'Avare, du Misanthrope, de Georges Dandin et du Bourgeois Gentilhomme, Jean-Jacques n'entend pas raillerie et ne l'épargne guère plus que n'avait fait Bossuet.
Tout ceci est pour dire que, comme Shakspeare et Cervantes, comme trois ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molière est peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni préoccupation de culte, de dogme fixe, d'interprétation formelle; qu'en s'attaquant à la société de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle du grand nombre, et qu'au sein de moeurs déterminées qu'il châtiait au vif, il s'est trouvé avoir écrit pour tous les hommes.
Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses études, y compris la philosophie; il fit de plus au collége d'utiles connaissances, et qui influèrent sur sa destinée. Le prince de Conti, frère du grand Condé, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclésiastique d'abord, et tant qu'il resta sous la conduite des jésuites, aimait les spectacles et les défrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du côté des jansénistes, et en rétractant ses premiers goûts au point d'écrire contre la comédie, il sembla transmettre du moins à son illustre aîné le soin de protéger jusqu'au bout Molière. Chapelle devint aussi l'ami d'études de Poquelin et lui procura la connaissance et les leçons de Gassendi, son précepteur. Ces leçons privées de Gassendi étaient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par son invocation à Vénus; elles durent influer sur la façon de voir de Molière, moins par les détails de l'enseignement que par l'esprit qui en émanait, et auquel participèrent tous les jeunes auditeurs. Il est à remarquer en effet combien furent libres d'humeur et indépendants tous ceux qui sortirent de cette école: et Chapelle le franc parleur, l'épicurien pratique et relâché; et ce poëte Hesnault qui attaquait Colbert puissant, et traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les choeurs des tragédies de Sénèque; et Bernier qui courait le monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est partout le même, répondant à Louis XIV, qui l'interrogeait sur le pays où la vie lui semblerait meilleure, que c'était la Suisse, et déduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comité, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sablière. Il est à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étaient de pure bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par charité à l'éducation de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un tapissier; et Gassendi leur maître, non pas un gentilhomme, comme on l'a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molière prit dans ces conférences de Gassendi l'idée de traduire Lucrèce; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisça à ces leçons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect à son tour d'impiété par quelques vers d'Agrippine, mais surtout convaincu de mauvais goût. Molière prit plus tard au Pédant joué de Cyrano deux scènes qui ne déparent certainement pas les Fourberies de Scapin: c'était son habitude, disait-il à ce propos, de reprendre son bien partout où il le trouvait; et puis, comme l'a remarqué spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne semblait guère que prolonger cette coutume de collège par laquelle les écoliers sont faisants et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais Molière, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine excuse.
Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son père trop âgé dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut témoin, au retour, de l'exécution de Cinq-Mars et de De Thou: amère et sanglante dérision de la justice humaine. Il paraît que, dans les années qui suivirent, au lieu de continuer l'exercice de la charge paternelle, il alla étudier le droit à Orléans et s'y fit recevoir avocat. Mais son goût du théâtre l'emporta décidément, et, revenu à Paris, après avoir hanté, dit-on, les tréteaux du Pont-Neuf, suivi de près les Italiens et Scaramouche, il se mit à la tête d'une troupe de comédiens de société, qui devint bientôt une troupe régulière et de profession. Les deux frères Béjart, leur soeur Madeleine, Duparc dit Gros-René faisaient partie de cette bande ambulante qui s'intitulait l'Illustre Théâtre. Notre poëte rompit dès lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Molière. Molière courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu'il fit jouer à Bordeaux une Thébaïde, tentative du genre sérieux, qui échoua. Mais il n'épargnait pas les farces, les canevas à l'italienne, les impromptus, tels que le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé, premiers crayons du Médecin malgré lui et de Georges Dandin, et qui ont été conservés, les Docteurs rivaux, le Maître d'École, dont on n'a que les titres, le Docteur amoureux, que Boileau daignait regretter. Il allait ainsi à l'aventure, bien reçu du duc d'Épernon à Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre, loué de d'Assoucy qu'il recevait et hébergeait en prince à son tour, hospitalier, libéral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les étages, menant à bout ce train de jeunesse, comme une Fronde joyeuse à travers la campagne, avec force provision, dans son esprit, d'originaux et de caractères. C'est dans le cours de cette vie errante qu'en 1653, à Lyon, il fit représenter l'Étourdi, sa première pièce régulière; il avait trente et un ans.
Molière, on le voit, débuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eût dans son existence intérieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques éminents: une première part active et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'excès ou par l'âge, une observation âcre, mordante, désabusée enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas là du tout le cas de Molière ni celui des grands hommes doués, à cette mesure, du génie qui crée. Les hommes distingués, qui passent par cette double phase et arrivent promptement à la seconde, n'y acquièrent, en avançant, qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de création. Le génie dramatique, et celui de Molière en particulier, a cela de merveilleux que le procédé en est tout différent et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entraînements emportés et crédules comme ceux du commun des hommes, Molière avait déjà à un haut degré le don d'observer et de reproduire, la faculté de sonder et de saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entière et triste connaissance du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa mélancolie de contemplateur philosophe, il avait conservé dans son propre coeur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculté des passions, de l'amour et de ses jalousies, le foyer véritablement sacré. Contradiction sublime et qu'on aime dans la vie du grand poëte! assemblage indéfinissable qui répond à ce qu'il y a de plus mystérieux aussi dans le talent dramatique et comique, c'est-à-dire la peinture des réalités amères moyennant des personnages animés, faciles, réjouissants, qui ont tous les caractères de la nature; la dissection du coeur la plus profonde se transformant en des êtres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, en étant simplement eux-mêmes!
On rapporte que, pendant son séjour à Lyon, Molière, qui s'était déjà lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s'éprit de mademoiselle Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en épousant le comédien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgré la Béjart, dit-on, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l'on ajoute que, rebuté de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est allé jusqu'à indiquer dans la scène de Clitandre, Armande et Henriette, au premier acte des Femmes savantes, une réminiscence de cette situation antérieure de vingt années à la comédie. Nul doute qu'entre Molière fort enclin à l'amour, et les jeunes comédiennes qu'il dirigeait, il ne se soit formé des noeuds mobiles, croisés, parfois interrompus et repris; mais il serait téméraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace précise dans ses oeuvres, et ce qui a été mis en avant sur cette allusion, pour laquelle on oublie les vingt années d'intervalle, ne me semble pas justifié.
On conserve à Pézénas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molière venait s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour y faire la recette et y étudier à ce propos les discours et la physionomie d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poëte comique aussi, ne dédaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Molière avait probablement, dans ses longues séances chez le barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable à son art que l'ancien secrétaire florentin, lequel cherchait surtout, il le dit, à narguer la fortune et à tromper l'ennui de la disgrâce. Cette disposition de Molière à observer durant des heures et à se tenir en silence s'accrut avec l'âge, avec l'expérience et les chagrins de la vie; elle frappait singulièrement Boileau qui appelait son ami le Contemplateur. «Vous connoissez l'homme, dit Élise dans la Critique de l'École des Femmes, et sa paresse naturelle à soutenir la conversation. Célimène l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui... Il les trompa fort par son silence.» L'un des ennemis de Molière, de Villiers, en sa comédie de Zélinde, représente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire qu'Élomire (anagramme de Molière) est dans la chambre d'en bas. Oriane désirerait qu'il montât, afin de le voir; et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prétexte de quelque dentelle; mais il revient bientôt seul. «Madame, dit-il à Oriane, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles; il paroissoit attentif à leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois même qu'il avoit des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable.» Et sur ce que répond Oriane qu'Élomire avait peut-être même un crayon et dessinait leurs grimaces pour les faire représenter au naturel dans le jeu du théâtre, le marchand reprend: «S'il ne les a pas dessinées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles.» Il est aisé, à travers l'exagération du portrait, d'apercevoir la ressemblance. Molière fut une fois vu durant plusieurs heures, assis à bord du coche d'Auxerre, à attendre le départ. Il observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation était si sérieuse en face des objets, qu'elle ressemblait à l'abstraction du géomètre, à la rêverie du fabuliste.
Voltaire a dit que quand Molière n'aurait fait que l'École des Maris, il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre l'École des Femmes sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtés et qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, où il célèbre la charmante naïveté de cette comédie qu'il égale à celles de Térence, supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne furent séparés que par la légère mais ingénieuse comédie-impromptu des Fâcheux, faite, apprise et représentée en quinze jours pour les fêtes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un éloge de ces fêtes, les dernières du malheureux Oronte:
C'est une pièce de Molière: Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour. Nous avons changé de méthode; Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Jamais le libre et prompt talent de Molière pour les vers n'éclata plus évidemment que dans cette comédie satirique, dans les scènes du piquet ou de la chasse. La scène de la chasse ne se trouvait pas dans la pièce à la première représentation; mais Louis XIV, montrant du doigt à Molière M. de Soyecourt, grand-veneur, lui dit: «Voilà un original que vous n'avez pas encore copié.» Le lendemain, la scène du chasseur était faite et exécutée. Boileau, dont cette pièce des Fâcheux devançait la manière en la surpassant, y songeait sans doute quand il demanda trois ans plus tard à Molière où il trouvait la rime. C'est que Molière ne la cherchait pas; c'est qu'il ne faisait pas d'habitude son second vers avant le premier, et n'attendait pas un demi-jour et plus pour trouver ensuite au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Il était de la veine rapide, prime-sautière, de Régnier, de d'Aubigné; ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque même d'un pli dans le vers, d'un tour un peu violent ou de l'hiatus au pire; un duc de Saint-Simon en poésie; une façon d'expression toujours en avant, toujours certaine, que chaque flot de pensée emplit et colore. M. Auger s'est attaché à relever comme fautes tous les manques de repos à l'hémistiche chez Molière; c'est peine puérile, puisque notre poëte ne suit pas là-dessus la loi de Boileau et des autres réguliers. Molière faisait si naturellement les vers que ses pièces en prose sont remplies de vers blancs; on l'a remarqué pour le Festin de Pierre, et l'on a été jusqu'à conjecturer que la petite pièce du Sicilien avait été primitivement ébauchée en vers et que Molière avait ensuite brouillé le tout dans une prose qui en avait gardé trace. Fénelon, lorsqu'à propos de l'Avare il déclare préférer (comme aussi le pensait Ménage) les pièces en prose de Molière à celles qui sont en vers, lorsqu'il parle de cette multitude de métaphores qui, suivant lui, approchent du galimatias, Fénelon, poëte élégant en prose, n'entend rien, il faut le dire, à cette riche manière de poésie, qui n'est pas plus celle de Virgile et de Térence qu'en peinture la manière de Rubens n'est celle de Raphaël. Boileau, tout artiste sobre qu'il était et dans un autre procédé que Molière, lui rendait haute justice là-dessus; il le reprenait sans doute quelquefois et aurait voulu épurer maint détail, comme on le voit par exemple en cette correction qui a été conservée de deux vers des Femmes savantes. Molière avait mis d'abord:
Quand sur une personne on prétend s'ajuster, C'est par les beaux côtés qu'il la faut imiter.
M. Despréaux, dit Cizeron-Rival d'après Brossette, trouva du jargon dans ces deux vers et les rétablit de cette façon:
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par ses beaux endroits qu'il lui faut ressembler.»
Mais, jargon ou non, il était le premier à proclamer Molière maître dans l'art de frapper les bons vers, et il n'aurait pas admis le jugement par trop dégoûté de Fénelon. Rien d'étonnant, au reste, que cette fine et mystique nature de Fénelon, dans sa blanche robe de lin, dans sa simple tunique, un peu longue, un peu traînante (en fait de style), n'ait pas entendu ces admirables plis mouvants, étoffés, du manteau du grand comique. Ce qui est ubéreux, surtout la gaieté, répugne singulièrement aux natures délicates et rêveuses. En dépit de ces juges difficiles, comme satire dialoguée en vers, les Fâcheux sont un chef-d'oeuvre.
Durant les quatorze années qui suivirent son installation à Paris, et jusqu'à l'heure de sa mort, en 1673, Molière ne cessa de produire. Pour le roi, pour la cour et les fêtes de commande, pour le plaisir du gros public et les intérêts de sa troupe, pour sa propre gloire et la sérieuse postérité, Molière se multiplie et suffit à tout. Rien de méticuleux en lui et qui sente l'auteur de cabinet. Vrai poète de drame, ses ouvrages sont en scène, en action; il ne les écrit pas, pour ainsi dire, il les joue. Sa vie de comédien de province avait été un peu celle des poètes primitifs populaires, des rapsodes, jongleurs ou pèlerins de la Passion; ils allaient, comme on sait, se répétant les uns les autres, se prenant leurs canevas et leurs thèmes, y ajoutant à l'occasion, s'oubliant eux et leur oeuvre individuelle, et ne gardant guère copie de leurs représentations. C'est ainsi que les ébauches et improvisades à l'italienne, que Molière avait multipliées (on a les titres d'une dizaine) durant ses courses en province, furent perdues, hors deux, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé. Et encore, telles qu'on a celles-ci, il est douteux que la version en soit de Molière. Suivant le procédé des poètes primitifs, qui font volontiers entrer un de leurs ouvrages dans un autre, ces ébauches furent plus tard introduites et employées dans des actes de pièces plus régulières. Les poètes dont nous parlons transposent, utilisent, si l'on peut se servir de ce mot, certains morceaux une fois faits; ainsi, Don Garcie de Navarre n'ayant pas eu de succès, des tirades entières ont passé de ce prince jaloux au Misanthrope et ailleurs. L'Étourdi et le Dépit amoureux, premières pièces régulières de notre poète, ne furent imprimés que dix ans après leur apparition à la scène (1653-1663); les Précieuses le furent dans les environs du succès, mais malgré l'auteur, comme l'indique la préface; et ce n'est pas ici une simagrée de douce violence comme tant d'autres l'ont jouée depuis: l'embarras de Molière qui se fait imprimer pour la première fois, à son corps défendant, est visible dans cette préface. Le Cocu imaginaire, ayant eu près de cinquante représentations, ne devait pas être imprimé, quand un amateur de comédie, nommé Neufvillenaine, s'aperçut qu'il avait retenu par coeur la pièce tout entière; il en fit une copie et la publia en dédiant l'ouvrage à Molière. Ce M. de Neufvillenaine se connaissait en procédés. L'insouciance de Molière fut telle qu'il ne donna jamais d'autre édition du Cocu imaginaire, bien que Neufvillenaine avoue (ce qui serait assez vraisemblable quand il ne l'avouerait pas) qu'il peut s'être glissé dans sa copie, faite de mémoire, quantité de mots les uns pour les autres. O Racine! ô Boileau! qu'eussiez-vous dit si un tiers eût ainsi manié devant le public vos prudentes oeuvres où chaque mot a son prix? On doit maintenant saisir toute la différence native qu'il y a de Molière à cette famille sobre, économe, méticuleuse, et avec raison, des Despréaux et des La Bruyère. Dans l'édition de Neufvillenaine, qu'il faut bien considérer, par suite du silence de Molière, comme l'édition originale, la pièce est d'un seul acte, quoique plus tard les éditeurs de 1734 l'aient donnée en trois; mais il y a lieu de croire que pour Molière, comme pour les anciens tragiques et comiques, cette division d'actes est imaginée ici après coup et artificielle. Molière dans ses premières pièces ne s'astreint guère plus que Plaute à cette division régulière; il laisse fréquemment la scène vide, sans qu'on puisse supposer l'acte terminé en ces endroits. Il se rangea bien vite, il est vrai, à la régularité dès lors professée; mais on voit (et c'est sur quoi j'insiste) combien il avait naturellement les habitudes de l'époque antérieure. Pour obvier à des larcins pareils à celui de Neufvillenaine, Molière dut songer à publier dorénavant lui-même ses pièces au fur et à mesure des succès. L'École des Maris, dédiée au duc d'Orléans, son protecteur, est le premier ouvrage qu'il ait publié de son plein gré; à partir de ce moment (1661), il entra en communication suivie avec les lecteurs. On le retrouve pourtant en défiance continuelle de ce côté; il craint les boutiques de la galerie du Palais; il préfère être jugé aux chandelles, au point de vue de la scène, sur la décision de la multitude. On a cru, d'après un passage de la préface des Fâcheux, qu'il aurait eu dessein de faire imprimer ses remarques et presque sa poétique, à l'occasion de ses pièces; mais, à mieux entendre le passage, il en ressort que cette promesse, mal d'accord avec sa tournure de génie, n'est pas sérieuse en effet; ce serait plutôt de sa part une raillerie contre les grands raisonneurs selon Horace et Aristote. Sa poétique, du reste, comme acteur et comme auteur, se trouve tout entière dans la Critique de l'École des Femmes et dans l'Impromptu de Versailles, et elle y est en action, en comédie encore. A la scène VII de la Critique, n'est-ce pas Molière qui nous dit par la bouche de Dorante: «Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens, qui a fait autrefois ces observations, les fait aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote.... Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.» Pour en finir avec cette négligence de littérateur que nous démontrons chez Molière, et qui contraste si fort avec son ardente prodigalité comme poëte et son zèle minutieux comme acteur et directeur, ajoutons qu'aucune édition complète de ses oeuvres ne parut de son vivant; ce fut La Grange, son camarade de troupe, qui recueillit et publia le tout en 1682, neuf ans après sa mort.
Molière, le plus créateur et le plus inventif des génies, est celui peut-être qui a le plus imité, et de partout; c'est encore là un trait qu'ont en commun les poëtes primitifs populaires et les illustres dramatiques qui les continuent. Boileau, Racine, André Chénier, les grands poëtes d'étude et de goût, imitent sans doute aussi; mais leur procédé d'imitation est beaucoup plus ingénieux, circonspect et déguisé, et porte principalement sur les détails. La façon de Molière en ses imitations est bien plus familière, plus à pleine main et à la merci de la mémoire. Ses ennemis lui reprochaient de voler la moitié de ses oeuvres aux vieux bouquins. Il vécut d'abord, dans sa première manière, sur la farce traditionnelle italienne et gauloise; à partir des Précieuses et de l'École des Maris, il devint lui-même; il gouverna et domina dès lors ses imitations, et, sans les modérer pour cela beaucoup, il les mêla constamment à un fonds d'observation originale. Le fleuve continua de charrier du bois de tous bords, mais dans un courant de plus en plus étendu et puissant. Riccoboni a donné une liste assez complète, et parfois même gonflée, des imitations que Molière a faites des Italiens, des Espagnols et des Latins; Cailhava et d'autres y ont ajouté. Riccoboni a eu le bon esprit de sentir que le génie de Molière ne souffrait pas de ces nombreux butins. Au contraire, l'admiration du commentateur pour son poëte va presque en raison du nombre des imitations qu'il découvre en lui, et elle n'a plus de bornes lorsqu'il le voit dans l'Avare mener, à ce qu'il dit, jusqu'à cinq imitations de front, et être là-dessous, et à travers cette mêlée de souvenirs, plus original que jamais. Tous les Italiens n'ont pas eu si bonne grâce, et le sieur Angelo, docteur de la comédie italienne, allait jusqu'à revendiquer le sujet du Misanthrope, qu'il avait, affirmait-il, raconté tout entier à Molière, d'après une certaine pièce de Naples, un jour qu'ils se promenaient ensemble au Palais-Royal. C'est quinze jours après cette conversation mémorable que la comédie du Misanthrope aurait été achevée et sur l'affiche. A de pareilles prétentions, appuyées de pareils dires, on n'a à opposer que le judicieux dédain de Jean-Baptiste Rousseau qui, dans sa correspondance avec d'Olivet et Brossette, a d'ailleurs le mérite d'avoir fort bien apprécié Molière; la lettre du poëte a M. Chauvelin sur le sujet qui nous occupe vaut mieux, comme pensée, que les trois quarts de ses odes. Ce qu'il faut reconnaître, c'est que les imitations chez Molière sont de toute source et infinies; elles ont un caractère de loyauté en même temps que de sans-façon, quelque chose de cette première vie où tout était en commun, bien qu'aussi d'ordinaire elles soient parfaitement combinées et descendant quelquefois à de purs détails. Plaute et Térence pour des fables entières, Straparole et Boccace pour des fonds de sujets, Rabelais et Régnier pour des caractères, Boisrobert et Rotrou et Cyrano pour des scènes, Horace et Montaigne et Balzac pour de simples phrases, tout y figure; mais tout s'y transforme, rien n'y est le même. Là où il imite le plus, qui donc pourrait se plaindre? à côté de Sosie qu'il copie, ne voilà-t-il pas Cléanthis qu'il invente? De telles imitations, loin de nous refroidir envers notre poète, nous sont chères; nous aimons à les rechercher, à les poursuivre jusqu'au bout, dans un intérêt de parenté. Ces masques fameux de la bonne comédie, depuis Plaute jusqu'à Patelin, ces malicieux conteurs de tous pays, ces philosophes satiriques et ingénieux, nous les convoquons un moment autour de notre auteur dans un groupe qu'il unit et où il préside; les moins considérables, les Boisrobert, les Sorel, les Cyrano, y sont même introduits à la faveur de ce qu'ils lui ont prêté, de ce qui surtout les recommande et les honore. Ces imitations, en un mot, ne sont le plus souvent pour nous que le résumé heureux de toute une famille d'esprits et de tout un passé comique dans un nouveau type original et supérieur, comme un enfant aimé du ciel qui, sous un air de jeunesse, exprime à la fois tous ses aïeux.
Dans une épître adressée en 1669 au peintre Mignard, sur le dôme du Val-de-Grâce, Molière a fait une description et un éloge de la fresque qui s'applique merveilleusement à sa propre manière; il y préconise, en effet;
Cette belle peinture inconnue en ces lieux, La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée, Se conserve un éclat d'éternelle durée, Mais dont la promptitude et les brusques fiertés Veulent un grand génie à toucher ses beautés! De l'autre qu'on connoît la traitable méthode Aux foiblesses d'un peintre aisément s'accommode: La paresse de l'huile, allant avec lenteur, Du plus tardif génie attend la pesanteur; Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne; Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. Mais la fresque est pressante et veut sans complaisance Qu'un peintre s'accommode à son impatience, La traite à sa manière, et d'un travail soudain Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. La sévère rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce; Avec elle il n'est point de retour à tenter, Et tout au premier coup se doit exécuter, etc...
A cette belle chaleur de Molière pour la fresque, pour la grande et dramatique peinture, pour celle-là même qui agit sur les masses prosternées dans les chapelles romaines, qui n'aimerait reconnaître la sympathie naturelle au poëte du drame, au poëte de la multitude, à l'exécuteur soudain, véhément, de tant d'oeuvres impérieuses aussi et pressantes? Dans les oeuvres finies, au contraire, faites pour être vues de près, vingt fois remaniées et repolies, à la Miéris, à la Despréaux, à la La Bruyère, nous retrouvons la paresse de l'huile. L'allusion est trop directe pour que Molière n'y ait pas un peu songé. Cizeron-Rival, d'ordinaire exact, a dit d'après Brossette: «Au jugement de Despréaux (et autant que je puis me connoitre en poésie, ce n'est pas son meilleur jugement), de tous les ouvrages de Molière, celui dont la versification est la plus régulière et la plus soutenue, c'est le poëme qu'il a fait en faveur du fameux Mignard, son ami. Ce poëme, disoit-il à M. Brossette, peut tenir lieu d'un traité complet de peinture, et l'auteur y a fait entrer toutes les règles de cet art admirable (et Despréaux citait les mêmes vers que nous avons donnés plus haut). Remarquez, monsieur, ajoutoit Despréaux, que Molière a fait, sans y penser, le caractère de ses poésies, en marquant ici la différence de la peinture à l'huile et de la peinture à fresque. Dans ce poëme sur la peinture, il a travaillé comme les peintres à l'huile, qui reprennent plusieurs fois le pinceau pour retoucher et corriger leur ouvrage, au lieu que dans ses comédies, où il falloit beaucoup d'action et de mouvement, il préféroit les brusques fiertés de la fresque à la paresse de l'huile.» Ce jugement de Boileau a été fort contesté depuis Cizeron-Rival. M. Auger le mentionne comme singulier. Vauvenargues, qui est de l'avis de Fénelon sur la poésie de Molière, trouve ce poëme du Val-de-Grâce peu satisfaisant et préfère en général, comme peintre, La Bruyère au grand comique: prédilection de critique moraliste pour le modèle du genre. Vous êtes peintre à l'huile, M. de Vauvenargues! Boileau, tout aussi intéressé qu'il était dans la question, se montre plus fermement judicieux. Non que j'admette que ce poëme du Val-de-Grâce soit bon et satisfaisant d'un bout à l'autre, ou que Molière ait modifié, ralenti sa manière en le composant. La poésie en est plus chaude que nette; elle tombe dans le technique et s'y embarrasse souvent en le voulant animer. Mais Boileau a bien mis le doigt sur le côté précieux du morceau. Boileau, reconnaissons-le, malgré ce qu'on a pu reprocher à ses réserves un peu fortes de l'Art poétique ou à son étonnement bien innocent et bien permis sur les rimes de Molière, fut souverainement équitable en tout ce qui concerne le poëte son ami, celui qu'il appelait le Contemplateur. Il le comprenait et l'admirait dans les parties les plus étrangères à lui-même; il se plaisait à être son complice dans le latin macaronique de ses plus folles comédies; il lui fournissait les malignes étymologies grecques de l'Amour médecin; il mesurait dans son entier cette faculté multipliée, immense; et le jour où Louis XIV lui demanda quel était le plus rare des grands écrivains qui auraient honoré la France durant son règne, le juge rigoureux n'hésita pas et répondit: «Sire, c'est Molière.»—«Je ne le croyais pas, répliqua Louis XIV; mais vous vous y connaissez mieux que moi.»
On a loué Molière de tant de façons, comme peintre des moeurs et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à sa mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut comique, celui du Misanthrope, du Tartufe et des Femmes savantes, le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme, l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique, très-folle, très-riche, très-inépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je? c'est la distance qu'il y a entre la prose du Roman comique et tel choeur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais. Le génie de l'ironique et mordante gaieté a son lyrique aussi, ses purs ébats, son rire étincelant, redoublé, presque sans cause en se prolongeant, désintéressé du réel, comme une flamme folâtre qui voltige de plus belle après que la combustion grossière a cessé,—un rire des dieux, suprême, inextinguible. C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir; lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon, il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales, d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque, mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant de beaucoup le génie fantastique et poétique du comédien Le Grand. M. de Schlegel gardait-il rancune à Molière pour le trait innocent du pédant Caritidès sur les Allemands d'alors, grands inspectateurs d'inscriptions et enseignes? Quoi qu'on ait dit, Monsieur de Pourceaugnac, le Bourgeois Gentilhomme, le Malade imaginaire, attestent au plus haut point ce comique jaillissant et imprévu qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec le Songe d'une Nuit d'été et la Tempête. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus dégagé de la farce du Barbouillé, plus enlevé souvent par delà le réel. Molière, forcé pour les divertissements de cour de combiner ses comédies avec des ballets, en vint à déployer, à déchaîner dans ces danses de commande les choeurs bouffons et pétulants des avocats, des tailleurs, des Turcs, des apothicaires; le génie se fait de chaque nécessité une inspiration. Cette issue une fois trouvée, l'imagination inventive de Molière s'y précipita. Les comédies à ballets dont nous parlons n'étaient pas du tout (qu'on se garde de le croire) des concessions au gros public, des provocations directes au rire du bourgeois, bien que ce rire y trouvât son compte; elles furent imaginées plutôt à l'occasion des fêtes de la cour. Mais Molière s'y complut bien vite et s'y exalta comme éperdument; il fit même des ballets et intermèdes au Malade imaginaire, de son propre mouvement, et sans qu'il y eût pour cette pièce destination de cour ni ordre du roi. Il s'y jetait d'ironie à la fois et de gaieté de coeur, le grand homme, au milieu de ses amertumes journalières, comme dans une acre et étourdissante ivresse. Il y mourut en pleine crise et dans le son le plus aigu de cette saillie montée au délire. Or, maintenant, entre ces deux points extrêmes du Malade imaginaire ou de Pourceaugnac et du Barbouillé, du Cocu imaginaire, par exemple, qu'on place successivement la charmante naïveté (expression de Boileau) de l'École des Femmes, de l'École des Maris, l'excellent et profond caractère de l'Avare, tant de personnages vrais, réels, ressemblant à beaucoup, et non copiés pourtant, mais trouvés, le sens docte, grave et mordant du Misanthrope, le Tartufe qui réunit tous les mérites par la gravité du ton encore, par l'importance du vice attaqué et le pressant des situations, les Femmes savantes enfin, le plus parfait style de comédie en vers, le troisième et dernier coup porté par Molière aux critiques de l'École des Femmes, à cette race des prudes et précieuses; qu'on marque ces divers points, et l'on aura toute l'échelle comique imaginable. De la farce franche et un peu grosse du début, on se sera élevé, en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus délirant.
Les Fourberies de Scapin, jouées entre le Bourgeois Gentilhomme et l'École des Femmes, appartiennent-elles à cette adorable folie comique dont j'ai tâché de donner idée, ou retombent-elles par moments dans la farce un peu enfarinée et bouffonne, comme l'a pensé Boileau en son Art poétique? Je serais peut-être de ce dernier avis, sauf les conclusions trop générales qu'en tire le poëte régulateur:
Étudiez la cour et connoissez la ville; L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix, Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n'eût pas fait souvent grimacer ses figures, Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin: Dans ce sac ridicule où Scapin l'enveloppe, Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.
Quant aux restrictions reprochées et reprochables à Boileau en cet endroit, son tort est d'avoir trop généralisé un jugement qui, appliqué à Scapin, pourrait sembler vrai au pied de la lettre. Cette pièce est effectivement imitée en partie du Phormion de Térence, et en partie de la Francisquine de Tabarin. De plus, en lisant convenablement le vers:
(car Molière en cette pièce jouait le rôle de Géronte, et par conséquent il entrait en personne dans le sac), on conçoit l'impression pénible que causait à Boileau cette vue de l'auteur du Misanthrope, malade, âgé de près de cinquante ans et bâtonné sur le théâtre. Si nous eussions vu notre Talma à la scène dans la même situation subalterne, nous en aurions certes souffert. Je lis dans Cizeron-Rival le trait suivant, qui éclaire et précise le passage de l'Art poétique: «Deux mois avant la mort de Molière, M. Despréaux alla le voir et le trouva fort incommodé de sa toux et faisant des efforts de poitrine qui sembloient le menacer d'une fin prochaine. Molière, assez froid naturellement, fit plus d'amitié que jamais à M. Despréaux. Cela l'engagea à lui dire: Mon pauvre monsieur Molière, vous voilà dans un pitoyable état. La contention continuelle de votre esprit, l'agitation continuelle de vos poumons sur votre théâtre, tout enfin devroit vous déterminer à renoncer à la représentation. N'y a-t-il que vous dans la troupe qui puisse exécuter les premiers rôles? Contentez-vous de composer, et laissez l'action théâtrale à quelqu'un de vos camarades: cela vous fera plus d'honneur dans le public qui regardera vos acteurs comme vos gagistes; vos acteurs d'ailleurs, qui ne sont pas des plus souples avec vous, sentiront mieux votre supériorité.—Ah! monsieur, répondit Molière, que me dites-vous là? il y a un honneur pour moi à ne point quitter.—Plaisant point d'honneur, disoit en soi-même le satirique, qui consiste à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle, et à dévouer son dos à toutes les bastonnades de la comédie! Quoi? cet homme, le premier de notre temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en a une plus extraordinaire que celles dont il se moque tous les jours! Cela montre bien le peu que sont les hommes.» Boileau en effet ne conseillait pas à Molière d'abandonner ses camarades ni d'abdiquer la direction, ce que le chef de troupe aurait pu refuser par humanité, comme on a dit, et par beaucoup d'autres raisons; il le pressait seulement de quitter les planches: c'était le vieux comédien obstiné qui chez Molière ne voulait pas. Boileau dut écrire, ce me semble, le passage de l'Art poétique sous l'impression qui lui resta du précédent entretien.
La postérité sent autrement; loin de les blâmer, on aime ces faiblesses et ces contradictions dans le poète de génie; elles ajoutent au portrait de Molière et donnent à sa physionomie un air plus proportionné à celui du commun des hommes. On le retrouve tel encore, et l'un de nous tous, dans ses passions de coeur, dans ses tribulations domestiques. Le comique Molière était né tendre et facilement amoureux, de même que le tendre Racine était né assez caustique et enclin à l'épigramme. Sans sortir des oeuvres de Molière, on aurait des preuves de cette sensibilité, dans le penchant qu'il eut toujours au genre noble et romanesque, dans beaucoup de vers de Don Garcie et de la Princesse d'Élide, dans ces trois charmantes scènes de dépit amoureux, tant de la pièce de ce nom que du Tartufe et du Bourgeois Gentilhomme, enfin dans la scène touchante d'Elvire voilée, au quatrième acte de Don Juan. Plaute et Rabelais, ces grands comiques, offrent aussi, malgré leur réputation, des traces d'une faculté sensible, délicate, qu'on surprend en eux avec bonheur, mais Molière surtout; il y a tout un Térence dans Molière. En amitié, on n'aurait que de beaux traits à en dire; son sonnet sur la mort de l'abbé Lamothe-Le-Vayer et la lettre qu'il y a jointe honorent sa douleur; bien mieux que le lyrique Malherbe, il s'entendait à pleurer avec un père. Je veux citer de Don Garcie quelques vers de tendresse, desquels Racine eût pu être jaloux pour sa Bérénice:
Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un coeur. Tout parle dans l'amour, et sur cette matière Le moindre jour doit être une grande lumière. Oh! que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, A celles où du coeur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroît se forcer; Mais les autres, hélas! se font sans y penser, Semblables à ces eaux si pures et si belles Qui coulent sans effort des sources naturelles.
Et dans les Fâcheux:
L'amour aime surtout les secrètes faveurs; Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs, Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême.
Et dans la Princesse d'Élide, premier acte, première scène, ces vers qui expriment une observation si vraie sur les amours tardives, développées longtemps seulement après la première rencontre:
Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer, Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes Où le Ciel en naissant a destiné nos âmes!
Malgré sa passion pour elle et malgré son génie, il n'échappa point au malheur dont il avait donné de si folâtres peintures. Don Garcie était moins jaloux que Molière; Georges Dandin et Sganarelle étaient moins trompés. A partir de la Princesse d'Élide, où l'infidélité de sa femme commença de lui apparaître, sa vie domestique ne fut plus qu'un long tourment. Averti des succès qu'on attribuait à M. de Lauzun près d'elle, il en vint à une explication. Mademoiselle Molière, dans cette situation difficile, lui donna le change sur Lauzun en avouant une inclination pour M. de Guiche, et s'en tira, dit la chronique, par des larmes et un évanouissement. Tout meurtri de sa disgrâce, notre poète se remit à aimer mademoiselle de Brie, ou plutôt il venait s'entretenir près d'elle des injures de l'autre amour; Alceste est ramené à Éliante par les rebuts de Célimène. Lorsqu'il donna le Misanthrope, Molière, brouillé avec sa femme, ne la voyait plus qu'au théâtre, et il est difficile qu'entre elle, qui jouait en effet Célimène, et lui, qui représentait Alceste, quelque allusion à leurs sentiments et à leurs situations réelles ne se retrouve pas. Ajoutez, pour compliquer les ennuis de Molière, la présence de l'ancienne Béjart, femme impérieuse, peu débonnaire, à ce qui semble. Le grand homme cheminait entre ces trois femmes, aussi embarrassé parfois, comme le lui disait agréablement Chapelle, que Jupiter au siège d'Ilion entre les trois déesses. Mais laissons parler sur ce chapitre domestique un contemporain du poëte, dans un récit fort peu authentique sans doute, assez vraisemblable pourtant de fond ou même de couleur, et à quoi, comme familiarité de détail, rien ne peut suppléer:
«Cependant ce ne fut pas sans se faire une grande violence que Molière résolut de vivre avec sa femme dans cette indifférence. La raison la lui faisoit regarder comme une personne que sa conduite rendoit indigne des caresses d'un honnête homme. Sa tendresse lui faisoit envisager la peine qu'il auroit de la voir, sans se servir des priviléges que donne le mariage, et il y rêvoit un jour dans son jardin d'Auteuil, quand un de ses amis, nommé Chapelle, qui s'y venoit promener par hasard, l'aborda, et, le trouvant plus inquiet que de coutume, il lui en demanda plusieurs fois le sujet. Molière, qui eut quelque honte de se sentir si peu de constance pour un malheur si fort à la mode, résista autant qu'il put; mais il étoit alors dans une de ces plénitudes de coeur si connues par les gens qui ont aimé; il céda à l'envie de se soulager et avoua de bonne foi à son ami que la manière dont il étoit forcé d'en user avec sa femme était la cause de cet abattement où il se trouvoit. Chapelle, qui croyoit être au-dessus de ces sortes de choses, le railla sur ce qu'un homme comme lui, qui savoit si bien peindre le foible des autres, tomboit dans celui qu'il blâmait tous les jours, et lui fit voir que le plus ridicule de tous étoit d'aimer une personne qui ne répond pas à la tendresse qu'on a pour elle. Pour moi, lui dit-il, je vous avoue que si j'étois assez malheureux pour me trouver en pareil état, et que je fusse persuadé que la même personne accordât des faveurs à d'autres, j'aurois tant de mépris pour elle, qu'il me guériroit infailliblement de ma passion. Encore avez-vous une satisfaction que vous n'auriez pas si c'étoit une maîtresse, et la vengeance, qui prend ordinairement la place de l'amour dans un coeur outragé, vous peut payer tous les chagrins que vous cause votre épouse, puisque vous n'avez qu'à l'enfermer; ce sera un moyen assuré de vous mettre l'esprit en repos.
Cette touchante scène se passait à Auteuil, dans ce jardin plus célèbre par une autre aventure que l'imagination classique a brodée à l'infini, qu'Andrieux a fixée avec goût, et dont la gaieté convient mieux à l'idée commune qu'éveille le nom de Molière. Je veux parler du fameux souper où, pendant que l'amphitryon malade gardait la chambre, Chapelle fit si bien les honneurs de la cave et du festin, que tous les convives, Despréaux en tête, couraient se noyer à la Seine de gaieté de coeur, si Molière, amené par le bruit, ne les avait persuadés de remettre l'entreprise au lendemain, à la clarté des cieux. Notez que cette joyeuse histoire n'a eu tant de vogue que parce que le nom populaire de notre grand comique s'y mêle et l'anime. Le nom littéraire de Boileau n'aurait pas suffi pour la vulgariser à ce point; on ne va pas remuer de la sorte des anecdotes sur Racine. Ces espèces de légendes n'ont cours qu'à l'occasion de poètes vraiment populaires. C'est aussi à un retour par eau de la maison d'Auteuil qu'eut lieu entre Molière et Chapelle l'aventure du minime. Chapelle, resté pur gassendiste par souvenir de collège, comme quelque ancien barbiste de nos jours qui, buveur et paresseux, est resté fidèle aux vers latins, Chapelle disputait à tue-tête dans le bateau sur la philosophie des atomes, et Molière lui niait vivement cette philosophie, en ajoutant toutefois, dit l'histoire: Passe pour la morale! Or un religieux se trouvait là, qui paraissait attentif au différend, et qui, interpellé tour à tour par l'un et par l'autre, lâchait de temps en temps un hum! du ton d'un homme qui en dit moins qu'il ne pense; les deux amis attendaient sa décision. Mais, en arrivant devant les Bons-Hommes, le religieux demanda à être mis à terre et prit sa besace au fond du bateau; ce n'était qu'un moine mendiant. Son hum! discret et lâché à propos l'avait fait juger capable. «Voyez, petit garçon, dit alors Molière à Baron enfant qui était là, voyez ce que fait le silence quand il est observé avec conduite.»
Si Molière n'a pas laissé de sonnets, à la façon de quelques grands poëtes, sur ses sentiments personnels, ses amours, ses douleurs, en a-t-il transporté indirectement quelque chose dans ses comédies? et en quelle mesure l'a-t-il fait? On trouve dans sa vie, par M. Taschereau, plusieurs rapprochements ingénieux des principales circonstances domestiques avec les endroits des pièces qui peuvent y correspondre. «Molière, disait La Grange, son camarade et le premier éditeur de ses oeuvres complètes, Molière faisoit d'admirables applications dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier, en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille, et qui regardoient ce qui se passoit dans son domestique; c'est ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois.» Ainsi, au troisième acte du Bourgeois Gentilhomme, Molière a donné un portrait ressemblant de sa femme; ainsi, dans la scène première de l'Impromptu de Versailles, il place un trait piquant sur la date de son mariage; ainsi, dans la cinquième scène du second acte de l'Avare, il se raille lui-même sur sa fluxion et sa toux; ainsi encore, dans l'Avare, il accommode au rôle de La Flèche la marche boiteuse de Béjart aîné, comme il avait attribué au Jodelet des Précieuses la pâleur de visage du comédien Brécourt. Il est infiniment probable qu'il a songé dans Arnolphe, dans Alceste, à son âge, à sa situation, à sa jalousie, et que sous le travestissement d'Argan il donne cours à son antipathie personnelle contre la Faculté. Mais une distinction essentielle est à faire, et l'on ne saurait trop la méditer parce qu'elle touche au fond même du génie dramatique. Les traits précédents ne portent que sur des conformités assez vagues et générales ou sur de très-simples détails, et en réalité aucun des personnages de Molière n'est lui. La plupart même de ces traits tout à l'heure indiqués ne doivent être pris que pour des artifices et de menus à-propos de l'acteur excellent, ou pour quelqu'une de ces confusions passagères entre l'acteur et le personnage, familières aux comiques de tous les temps et qui aident au rire. Il n'en faut pas dire moins de ces prétendues copies que Molière aurait faites de certains originaux. Alceste serait le portrait de M. de Montausier, le Bourgeois Gentilhomme celui de Rohault, l'Avare celui du président de Bercy; que sais-je? ici c'est le comte de Grammont, là le duc de La Feuillade, qui fait les frais de la pièce. Les Dangeau, les Tallemant, les Guy Patin, les Cizeron-Rival, ces amateurs d'ana, donnent là-dedans avec un zèle ingénu et nous tiennent au courant de leurs découvertes anecdotiques sans nombre; tout cela est futile. Non, Alceste n'est pas plus M. de Montausier qu'il n'est Molière, qu'il n'est Despréaux, dont il reproduit également quelque trait. Non, le chasseur même des Fâcheux n'est pas tout uniment M. de Soyecourt, et Trissotin n'est l'abbé Cotin qu'un moment. Les personnages de Molière, en un mot, ne sont pas des copies, mais des créations. Je crois à ce que dit Molière des prétendus portraits dans son Impromptu de Versailles, mais par des raisons plus radicales que celles qu'il donne. Il y a des traits à l'infini chez Molière, mais pas ou peu de portraits. La Bruyère et les peintres critiques font des portraits, patiemment, ingénieusement, ils collationnent les observations, et, en face d'un ou de plusieurs modèles, ils reportent sans cesse sur leur toile un détail à côté d'un autre. C'est la différence d'Onuphre à Tartufe; La Bruyère qui critique Molière ne la sentait pas. Molière, lui, invente, engendre ses personnages, qui ont bien çà et là des airs de ressembler à tels ou tels, mais qui, au total, ne sont qu'eux-mêmes. L'entendre autrement, c'est ignorer ce qu'il y a de multiple et de complexe dans cette mystérieuse physiologie dramatique dont l'auteur seul a le secret. Il peut se rencontrer quelques traits d'emprunts dans un vrai personnage comique; mais entre cette réalité copiée un moment, puis abandonnée, et l'invention, la création, qui la continue, qui la porte, qui la transfigure, la limite est insaisissable. Le grand nombre superficiel salue au passage un trait de sa connaissance et s'écrie: «C'est le portrait de tel homme.» On attache pour plus de commodité une étiquette connue à un personnage nouveau. Mais véritablement l'auteur seul sait jusqu'où va la copie et où l'invention commence; seul il distingue la ligne sinueuse, la jointure plus savante et plus divinement accomplie que celle de l'épaule de Pélops.
Dans cette famille d'esprits qui compte, en divers temps et à divers rangs, Cervantes, Rabelais, Le Sage, Fielding, Beaumarchais et Walter Scott, Molière est, avec Shakspeare, l'exemple le plus complet de la faculté dramatique, et, à proprement parler, créatrice, que je voudrais exactement déterminer. Shakspeare a de plus que Molière les touches pathétiques et les éclats du terrible: Macbeth, le roi Lear, Ophélie; mais Molière rachète à certains égards cette perte par le nombre, la perfection, la contexture profonde et continue de ses principaux caractères. Chez tous ces grands hommes évidemment, chez Molière plus évidemment encore, le génie dramatique n'est pas une extension, un épanouissement au dehors d'une faculté lyrique et personnelle qui, partant de ses propres sentiments intérieurs, travaillerait à les transporter et à les faire revivre le plus possible sous d'autres masques (Byron, dans ses tragédies), pas plus que ce n'est l'application pure et simple d'une faculté d'observation critique, analytique, qui relèverait avec soin dans des personnages de sa composition les traits épars qu'elle aurait rassemblés (Gresset dans le Méchant). Il y a toute une classe de dramatiques véritables qui ont quelque chose de lyrique en un sens, ou de presque aveugle dans leur inspiration, un échauffement qui naît d'un vif sentiment actuel et qu'ils communiquent directement à leurs personnages. Molière disait du grand Corneille: «Il a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler d'excellents vers, et qui ensuite le laisse là en disant: Voyons comme il s'en tirera quand il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse.» N'est-ce pas dans ce même sens, et non dans celui qu'a supposé Voltaire, que Richelieu reprochait à Corneille de n'avoir pas l'esprit de suite? Corneille, en effet, Crébillon, Schiller, Ducis, le vieux Marlowe, sont ainsi sujets à des lutins, à des émotions directes et soudaines, dans les accès de leur veine dramatique. Ils ne gouvernent pas leur génie selon la plénitude et la suite de la liberté humaine. Souvent sublimes et superbes, ils obéissent à je ne sais quel cri de l'instinct et à une noble chaleur du sang, comme les animaux généreux, lions ou taureaux; ils ne savent pas bien ce qu'ils font. Molière, comme Shakspeare, le sait; comme ce grand devancier, il se meut, on peut le dire, dans une sphère plus librement étendue, et par cela supérieure, se gouvernant lui-même, dominant son feu, ardent à l'oeuvre, mais lucide dans son ardeur. Et sa lucidité néanmoins, sa froideur habituelle de caractère au centre de l'oeuvre si mouvante, n'aspirait en rien à l'impartialité calculée et glacée, comme on l'a vu de Goëthe, le Talleyrand de l'art: ces raffinements critiques au sein de la poésie n'étaient pas alors inventés. Molière et Shakspeare sont de la race primitive, deux frères, avec cette différence, je me le figure, que dans la vie commune Shakspeare, le poëte des pleurs et de l'effroi, développait volontiers une nature plus riante et plus heureuse, et que Molière, le comique réjouissant, se laissait aller à plus de mélancolie et de silence.
Le génie lyrique, élégiaque, intime, personnel (je voudrais lui donner tous les noms plutôt que celui de subjectif, qui sent trop l'école), ce génie qui est l'antagoniste-né du dramatique, se chante, se plaint, se raconte et se décrit sans cesse. S'il s'applique au dehors, il est tenté à chaque pas de se mirer dans les choses, de se sentir dans les personnes, d'intervenir et de se substituer partout en se déguisant à peine; il est le contraire de la diversité. Molière, en son Épître à Mignard, a dit du dessin des physionomies et des visages:
Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une féconde idée étale la richesse, Faisant briller partout de la diversité Et ne tombant jamais dans un air répété; Mais un peintre commun trouve une peine extrême A sortir dans ses airs de l'amour de soi-même. De redites sans nombre il fatigue les yeux, Et, plein de son image, il se peint en tous lieux.
Notre poëte caractérisait, sans y songer, le génie lyrique qui, du reste, n'était pas développé et isolé de son temps comme depuis. La Fontaine, qui en avait de naïves effusions, y associait une remarquable faculté dramatique qu'il mit si bien en jeu dans ses fables. Racine, génie admirablement heureux et proportionné, capable de tout dans une belle mesure, aurait excellé à se chanter, à se soupirer et à se décrire, si ç'avait été la mode alors, de même qu'en se tournant à la réalité du dehors, il aurait excellé au portrait, à l'épigramme fine et à la raillerie, comme cela se voit par la lettre à l'auteur des Imaginaires. Les Plaideurs trahissent en lui la vocation la plus opposée à celle d'Esther. Son principal talent naturel était pourtant, je le crois, vers l'épanchement de l'élégie; mais on ne peut trop le décider, tant il a su convenablement s'identifier avec ses nobles personnages, dans la région mixte, idéale et modérément dramatique, où il se déploie à ravir.
Molière, arrivé à l'âge de quarante ans, au comble de son art, et, ce semble, de la gloire, affectionné du roi, protégé et recherché des plus grands, mandé fréquemment par M. le Prince, allant chez M. de La Rochefoucauld lire les Femmes savantes, et chez le vieux cardinal de Retz lire le Bourgeois Gentilhomme, Molière, indépendamment de ses désaccords domestiques, était-il, je ne dis pas heureux dans la vie, mais satisfait de sa position selon le monde? on peut affirmer que non. Éteignez, atténuez, déguisez le fait sous toutes les réserves imaginables; malgré l'éclat du talent et de la faveur, il restait dans la condition de Molière quelque chose dont il souffrait. Il souffrait de manquer parfois d'une certaine considération sérieuse, élevée; le comédien en lui nuisait au poëte. Tout le monde riait de ses pièces, mais tous ne les estimaient pas assez; trop de gens ne le prenaient, il le sentait bien, que comme le meilleur sujet de divertissement: Molière avec Tartufe-y doit jouer son rôle.
On le faisait venir pour égayer ce bon vieux cardinal, pour l'émoustiller un peu; madame de Sévigné en parle sur ce ton. Chapelle l'appelait grand homme; mais ses amis considérables, et Boileau le premier, regrettaient en lui le mélange du bouffon. On voit, après sa mort, De Visé, dans une lettre à Grimarest, contester le monsieur à Molière; et à son convoi, une femme du peuple à qui l'on demandait quel était ce mort qu'on enterrait: «Eh! répondit-elle, c'est ce Molière.» Une autre femme qui était à sa fenêtre et qui entendit ce propos, s'écria: «Comment, malheureuse! il est bien monsieur pour toi.»—Molière, observateur clairvoyant et inexorable comme il était, devait ne rien perdre de mille chétives circonstances qu'il dévorait avec mépris. Certains honneurs même le dédommageaient médiocrement, et parfois le flattaient assez amèrement, je pense, comme, par exemple, l'honneur de faire, en qualité de domestique, le lit de Louis XIV. Lorsque Louis XIV encore, pour fermer la bouche aux calomnies, était parrain avec la duchesse d'Orléans du premier enfant de Molière, et couvrait ainsi le mariage du comédien de son manteau fleurdelisé; lorsqu'en une autre circonstance il le faisait asseoir à sa table, et disait tout haut, en lui servant une aile de son en-cas-de-nuit: «Me voilà occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux,» le fier offensé était-il et demeurait-il aussi touché de la réparation que de l'injure? Vauvenargues, dans son dialogue de Molière et d'un jeune homme, a fait exprimer au poëte-comédien, d'une manière touchante et grave, ce sentiment d'une position incomplète. Il aura pris l'idée de ce dialogue dans un entretien réel, rapporté par Grimarest, et où le poète dissuada un jeune homme qui le venait consulter sur sa vocation pour le théâtre.
Dix mois avant sa mort, Molière, par la médiation d'amis communs, s'était rapproché de sa femme qu'il aimait encore, et il était même devenu père d'un enfant qui ne vécut pas. Le changement de régime, causé par cette reprise de vie conjugale, avait accru son irritation de poitrine. Deux mois avant sa mort, il reçut cette visite de Boileau dont nous avons parlé. Le jour de la quatrième représentation du Malade imaginaire, Molière se sentit plus indisposé que de coutume; mais je laisse parler Grimarest, qui a dû tenir de Baron les détails de la scène, et dont la naïveté plate me semble préférable sur ce point à la correction plus concise de ceux qui l'ont reproduit. Ce jour-là donc «Molière, se trouvant tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire, fît appeler sa femme, à qui il dit, en présence de Baron: Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns moments de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.—La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M. de Molière, auquel ils ne s'attendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là et de prendre du repos pour se remettre.—Comment voulez-vous que je fasse? leur dit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.—Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie. Sans cela, leur dit-il, je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent. Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant Juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.»
«Quand la pièce fut finie, il prit sa robe-de-chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l'on disoit de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. Mais, ajouta-t-il, vous me paraissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai, lui répondit Molière, j'ai un froid qui me tue.—Baron, après lui avoir touché les mains qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer; il envoya chercher ses porteurs pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle, car on ne pouvoit avoir plus de Foin de sa personne qu'elle en avoit.—Eh! non, dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi; vous savez tous les ingrédients qu'elle y fait mettre. Donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.—Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. Tout ce qui n'entre point dans le corps, dit-il, je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. Voici, dit-il, du changement. Baron, ayant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.—Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu'elle monte. Il resta assisté de deux soeurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le carême, et auxquelles il donnoit l'hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit attendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les sentiments d'un bon chrétien et toute la résignation qu'il devoit à la volonté, du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes soeurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort.»
C'était le vendredi 17 février 1673, à dix heures du soir, une heure au plus après avoir quitté le théâtre, que Molière rendit ainsi le dernier soupir, âgé de cinquante et un ans, un mois et deux ou trois jours. Le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, lui refusa la sépulture ecclésiastique, comme n'ayant pas été réconcilié avec l'Église. La veuve de Molière adressa, le 20 février, une requête à l'archevêque de Paris, Harlay de Champvalon. Accompagnée du curé d'Auteuil, elle courut à Versailles se jeter aux pieds du roi; mais le bon curé saisit l'occasion pour se justifier lui-même du soupçon de jansénisme, et le roi le fit taire. Et puis, il faut tout dire, Molière était mort, il ne pouvait plus désormais amuser Louis XIV; et l'égoïsme immense du monarque, cet égoïsme hideux, incurable, qui nous est mis à nu par Saint-Simon, reprenait le dessus. Louis XIV congédia brusquement le curé et la veuve; en même temps il écrivit à l'archevêque d'aviser à quelque moyen terme. Il fut décidé qu'on accorderait un peu de terre, mais que le corps s'en irait directement et sans être présenté à l'église. Le 21 février, au soir, le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, fut porté au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre. Deux cents personnes environ suivaient, tenant chacune un flambeau; il ne se chanta aucun chant funèbre. Dans la journée même des obsèques, la foule, toujours fanatique, s'était assemblée autour de la maison mortuaire avec des apparences hostiles; on la dissipa en lui jetant de l'argent. Il fut moins aisé de la dissiper au convoi de Louis XIV.
Janvier 1835.
(Voir sur Molière considéré dans ses rapports avec Pascal, Port-Royal, liv. III, ch. XV et XVI.)
DELILLE
Rien n'est doux comme, après le triomphe, de revenir sur les entraînements de la lutte, et d'être juste, impartial, pour ceux qu'on a blessés dans l'attaque et malmenés. Ces sortes d'amnisties ont surtout leur charme en affaires littéraires, et l'esprit, dont le propre est de comprendre, jouit du plaisir singulier de se rendre compte, après-coup, de ce qu'il avait d'abord nié, et de ce qu'il a, autant qu'il l'a pu, détruit. Il devra paraître à quelques-uns, je le sens, assez présomptueux d'être indulgent de cette sorte envers Delille, et de se donner à son égard pour des victorieux radoucis. Où donc est la victoire, peut-on dire, et qu'avez-vous produit, vous, École poétique nouvelle, qui soit si supérieur et si à l'abri d'un revers? Sans répondre à ce qu'aurait de trop direct la question, et d'embarrassant pour l'orgueil ou pour la modestie, il est permis d'affirmer, selon l'entière évidence, que la victoire de l'école nouvelle se prouve du moins dans la ruine complète de l'ancienne, et que dès lors on a loisir de juger sans colère et de mesurer en détail celle-ci, dût quelque partisan de l'heureux Pompée de cette poésie nous venir dire:
O soupirs! ô respects! ô qu'il est doux de plaindre
Je viens d'ailleurs ici moins m'apitoyer sur la destinée de l'abbé Delille, et la contempler du haut de notre point de vue actuel, que tâcher de m'y reporter et de la reproduire. Les critiques essentielles, sans qu'on y vise, se trouveront toutes chemin faisant, et plus piquantes dans la bouche même des personnages ses contemporains. On verra qu'il a été de tout temps jugé, et que les bons mots sur son compte ont été dits il y a beau jour. Mais vivant, mais brillant d'esprit et de grâces, on l'aimait, on jouissait de lui jusque dans ses défauts, dulcibus vitiis. Sa personne, son agrément de conversation, son débit, ne sauraient se séparer du succès de ses vers. L'à-propos de circonstance, la facilité d'expression et de coloris qu'il possédait, ses sources et ses jets d'inspirations habituelles, allaient aux sentiments et aux modes de son époque. Sa gloire se composait de toute une partie affectueuse et charmante, qui a dû périr avec lui et avec ceux de son âge. Témoin encore de cette faveur dont il fut l'objet, et lecteur charmé de Delille dans mon enfance, j'ai peu d'efforts à faire pour rentrer dans l'esprit qui le faisait goûter, et pour me souvenir, en parlant de lui, qu'il a régné, et en quel sens on le peut dire.
Delille a régné, ou du moins il a été le prince des poètes de son temps. Il y a eu à divers moments en France de tels princes des poètes, et il serait curieux d'en noter la dynastie assez irrégulière, assez capricieuse. Sans remonter si haut que le Moyen-Age, que l'époque de Chrestien de Troyes, du roi Adenès et autres, qui étaient les rois des trouvères, nous apercevons, sur la pente de ces vieux siècles et de notre côté, Jean de Meun, Villon, surtout Marot, qui méritèrent ce nom. Ronsard l'eut plus qu'aucun:
Tous deux également nous portons des couronnes,
lui disait Charles IX. Malherbe, après lui, régna; mais ce fut déjà d'une autre espèce d'autorité, où le jugement et la grammaire entraient autant que l'agrément poétique et que la vogue mondaine. Ce nom de prince des poètes implique en effet quelque chose de galant et de mondain, quelque chose comme une rosette de rubans piquée au chapeau de laurier. Voiture, vrai prince des beaux esprits, et galamment chaperonné de la sorte, n'eut qu'un moment. Boileau régna, mais à la façon sérieuse de Malherbe, et on ne peut dire que ce fut un prince des poètes; c'en fut plutôt l'oracle et le conseil. Les grands poètes du règne de Louis XIV, et leur gloire solide, se prêtaient mal à la gentillesse de rôle que suppose ce titre raffiné. La Fontaine seul y aurait donné, je crois bien, par nonchaloir, par complaisance pour les Iris et les Climènes, si on l'avait laissé faire. Fontenelle eut, comme Voiture, chez les caillettes de bonne maison, un vif et assez long règne de bergerie en tapinois dans les ruelles. Voltaire, qui, dans la dernière moitié de sa vie, régna véritablement, fut monarque comme philosophe, comme historien, non moins que comme poète. Delille, à quelques égards son successeur, n'hérita que de la partie légère et brillante de son sceptre; il y rattacha des rubans retrouvés, rajeunis, du goût de Fontenelle et de Voiture. Ce fut Voiture cultivant des genres sérieux, un Gresset qui avait tout à fait réussi. Il devint de son temps un vrai prince des poètes, comme on l'était avant Louis XIV, avec tout ce que l'idée de mode et d'engouement ramène sous ce nom. Le monde le choya, les femmes l'adorèrent; ce fut, pour tout ce qui le connut, un jouet charmant et une idole.
Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse, en Auvergne, d'une naissance clandestine, au mois de juin 1738, fut baptisé à Clermont et reconnu sur les fonts par M. Montanier, avocat, qui mourut peu après, en lui laissant une petite rente. La mère de Delille, à laquelle ce fruit d'un amour caché dut être enlevé en naissant, était une personne de condition, de la descendance du chancelier L'Hôpital. Il ne paraît pas pourtant que l'enfance du poète ait été assiégée de trop pénibles images, et quand il eut à chanter plus tard ses premiers souvenirs, il n'en trouvait que de riants:
O champs de la Limagne, Ô fortuné séjour! .......................................... Voici l'arbre témoin de mes amusements; C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine, Effaçait mes palais dessinés sur l'arène; C'est là que le caillou, lancé dans le ruisseau, Glissait, sautait, glissait et sautait de nouveau: Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance!
De cette école du presbytère, le jeune Delille fut envoyé à Paris, et vint faire ses études au collége de Lisieux, où on le reçut comme boursier. Est-ce à la surveillance secrète de sa mère, à la protection de quelque tuteur, ami de son père, qu'il dut cette direction heureuse? C'est ce qui n'a pas été dit. Il se distingua par les plus brillants succès universitaires, et, dans sa seconde année de rhétorique principalement, il obtint tous les premiers prix. Trois ans après, il remporta encore un prix d'éloquence latine proposé aux élèves de l'Université qui visaient au professorat. Tous les rangs étant occupés pourtant, il dut se rabattre à une simple place de maître de quartier au collège de Beauvais, où se trouvaient également alors, comme simples maîtres, son compatriote Thomas, l'abbé Lagrange, depuis traducteur de Lucrèce, et Selis, depuis traducteur de Perse. Dans un vilain livre de Desforges, qu'on n'ose désigner, on trouve de jolis détails sur la vie de Delille à cette époque; les sobriquets que lui donnaient les écoliers étaient écureuil ou sapajou, ad libitum: «Il est certain, dit l'auteur du Poète, que cet aimable jeune homme avait toute la vivacité, toute la gentillesse de l'un et de l'autre, et, disons la vérité, un peu de la malice du dernier; mais il en avait aussi l'innocence et la grâce. Il était fort bien fait, et aimait assez à voir un beau bas de soie noir dessiner sa jambe fine et bien tournée. Du reste, presque aussi enfant que nous, il se faisait un plaisir et même un mérite de n'être que primus inter pares, et tout n'en allait que mieux, grâce à cette presque égalité.» Le soir, au coin du feu, il proposait à ses élèves et mettait au concours entre eux la traduction de vers et de passages des Géorgiques, dont il s'occupait déjà.
Nous connaissons la physionomie de Delille, et elle ne fera que se dessiner en ce sens de plus en plus. Le malheur de cette enfance sans mère, cette éducation orpheline et à la charge d'autrui, cette pauvreté du jeune homme, n'ont pas altéré un trait de son amabilité gracieuse. Tout en nous dépend du tour des caractères, quand ils sont donnés par la nature un peu décidément. Voltaire reçoit, jeune, des coups de bâton d'un grand seigneur, et il ne reste pas moins ami de la noblesse, du beau monde, et l'opposé en cela de Jean-Jacques. Dans un exemple moindre, mais qui me frappe aussi, madame Desbordes-Valmore, jeune fille, va en Amérique, d'où, après des pertes et d'affreux malheurs, elle revient élégiaque éplorée, tandis que Désaugiers revient de là même, après des malheurs pareils, le plus gai des chansonniers du Caveau. Ainsi Delille, enfant naturel, élevé par charité, n'en sera pas moins, dès son premier pas dans le monde, et au rebours de l'aigre La Harpe ou de l'âcre Chamfort, le petit abbé le plus espiègle et le bel esprit le plus charmant.
C'est pendant et peut-être même avant son séjour au collége de Beauvais, et lors de ses premiers essais de la traduction des Géorgiques, qu'il fit à Louis Racine cette visite touchante dont il est parlé dans la préface de l'Homme des Champs. Au premier mot d'une traduction en vers des Géorgiques, Louis Racine se récria: «Les Géorgiques! dit-il d'un ton sévère, c'est la plus téméraire des entreprises. Mon ami M. Le Franc, dont j'honore le talent, l'a tentée, et je lui ai prédit qu'il échouerait.»—«Cependant, continue Delille en son récit, le fils du grand Racine voulut bien me donner un rendez-vous dans une petite maison où il se mettait en retraite deux fois par semaine, pour offrir à Dieu les larmes qu'il versait sur la mort d'un fils unique... Je me rendis dans cette retraite (du côté du faubourg Saint-Denis); je le trouvai dans un cabinet au fond du jardin, seul avec son chien qu'il paraissait aimer extrêmement. Il me répète plusieurs fois combien mon entreprise lui paraissait audacieuse. Je lis avec une grande timidité une trentaine de vers. Il m'arrête, et me dit: Non-seulement je ne vous détourne plus de votre projet, mais je vous exhorte à le poursuivre.»
Ginguené, parlant de l'Homme des Champs dans la Décade, relève ce qu'a d'intéressant cette visite qui lie ensemble la chaîne des noms et des souvenirs poétiques, et il ajoute avec un beau sentiment de piété littéraire: «On sait que le poëte Le Brun eut avec Louis Racine les liaisons les plus intimes, et qu'il fut, pour ainsi dire, élevé par lui dans l'art des vers avec son fils, jeune homme de la plus belle espérance, le même dont le père pleurait la mort quand Delille eut de lui la permission de l'aller voir dans sa retraite. Ainsi les deux plus grands poëtes que nous ayons encore sont, avec un seul intermédiaire, de l'école de Racine et de Boileau. Ils sont chefs d'école à leur tour. Les différences qui existent dans leur talent et dans le système de leur style s'apercevront un jour dans leurs élèves, mais tous tiendront plus ou moins à la grande et primitive école. Et voilà comment se perpétue ce bel art qui a besoin de traditions orales, et dont tous les secrets ne s'apprennent pas dans les livres.» Delille, en effet, se rattache, sans interruption ni secousse, à cette école qu'il fit dégénérer en la faisant refleurir. L'auteur du poëme de la Religion, à quelques égards le père de la poésie descriptive au XVIIIe siècle, dut accueillir les vers élégants dont lui-même avait enseigné l'heureux tour dans son morceau sur le nid de l'hirondelle, sur la circulation de la sève et ailleurs. Voltaire dut accueillir aussi un disciple de cette poésie facile, spirituelle et brillante, qu'il ne concevait guère, pour son compte, plus profonde et plus sévère. Delille, arrivant sous leurs auspices, favorisé et comme autorisé des maîtres, fut novateur sans y viser, et en s'efforçant plutôt de ne pas l'être. Comme Ovide, il eut le culte de ses devanciers, dont il allait corrompre si agréablement l'héritage. Au sortir de cette retraite janséniste, où il avait pris oracle du fils du grand Racine inclinant vers la tombe, il pouvait se redire avec le transport d'un amant des Muses:
Temporis illius colui fovique poêlas, Quoique aderant vates, rebar adesse Deos.
Si Delille ne peut être dit le fils bien légitime des célèbres poëtes ses prédécesseurs, il fut du moins pour eux, dès qu'il parut, comme un filleul gâté et caressant.
Ses strophes à Le Franc, insérées dans l'Année littéraire (1758), suivirent probablement cette visite à Louis Racine, de qui il avait appris que Le Franc traduisait Virgile comme lui. Il y fait de Le Franc un grand chêne, auquel, simple lierre, il s'attache. Les premiers vers qu'on a de Delille à cette époque, son ode à la Bienfaisance, qui concourut pour le prix de l'Académie française, son épître sur les Voyages, couronnée par l'Académie de Marseille, ses autres épîtres de collège, ne sont remarquables que par la facilité, l'abondance, une certaine pureté; mais nulle idée neuve, nulle couleur originale. Le goût des arts, des lettres, les sentiments d'un esprit vif et honnête, s'y montrent selon les traditions reçues. Les artistes en vogue y sont nommés et admirés sans aucune gradation, Boucher au niveau de Rembrandt, et Vanloo aux touches enflammées à côté de Voltaire. La plume de Rollin et la lyre de Coffin, le double honneur du collége de Beauvais, y ont leur part. Bien débité, cela devait être infiniment agréable à une thèse ou à une distribution de prix. Dans l'épître à M. Laurent, à l'occasion d'un bras artificiel qu'il a fait pour un soldat invalide (1761), on trouve pourtant déjà tout le poëte didactique; les merveilles de l'industrie et de la mécanique moderne y sont décrites en une série de périphrases accompagnées de notes indispensables:
Là le sable, dissous par les feux dévorants, Pour les palais des rois brille en murs transparents!
Ce qui veut dire qu'on fait des glaces. Glaces donc, tapisseries, écriture, imprimerie, moulin à vent, moulin à eau, pompes, écluses, ponts portatifs, automates de Vaucanson, machine de Marly, tout est passé en revue à l'occasion de ce bras artificiel. On ne sait plus lequel de M. Laurent ou du poëte est le mécanicien. Cette épître à M. Laurent semble avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, l'écheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie.
En attendant, il succédait, au collége d'Amiens, à ces jésuites dont il allait introduire en français les procédés de vers latins et tant de descriptions didactiques ingénieuses. Rapin, Vanière, par les sujets comme par la manière, semblent avoir été ses maîtres; il y a du Père Sautel dans Delille.
Du collège d'Amiens, le jeune professeur fut rappelé comme agrégé à Paris, et nommé pour faire la classe de troisième au collège de La Marche: il y était encore lors de sa réception à l'Académie, en 1774. Mais la disproportion entre cette gloire si littéraire, si mondaine, et ces thèmes qu'il dictait encore, devenait trop criante, et l'amitié de M. Le Beau, professeur d'éloquence latine au Collège de France, l'appela à professer, comme suppléant d'abord, la poésie qui était comprise dans cette chaire.
La traduction des Géorgiques parut à la fin de l'année 1769; elle était annoncée à l'avance par de nombreuses lectures dans les salons, que fréquentait déjà beaucoup Delille. Le succès alla aux nues. C'était la mode de la nature; on adorait la campagne du sein des boudoirs. Les Géorgiques furent sur les toilettes comme un volume de l'Encyclopédie ou comme le livre de l'Esprit; on crut lire Virgile. Le grand Frédéric déclara cette traduction une oeuvre originale. Voltaire s'éprit de Virgilius-Delille (il était fort en sobriquets), et écrivit à l'Académie française pour l'y pousser (4 mars 1772): «Rempli de la lecture des Géorgiques de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poëme des Saisons et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poëmes qui aient honoré la France après l'Art poétique......» La Harpe, dans le Mercure, célébra tout d'abord la traduction; Fréron, dans l'Année littéraire, ne l'attaqua point; s'il la trouva infidèle souvent, comme reproduction du modèle, il convint qu'il était difficile de mieux tourner un vers, et ne craignit pas d'y reconnaître le faire de Boileau. Clément de Dijon seul, Clément l'inclément, comme dit Voltaire avec son volume d'Observations critiques (1771), que suivit bientôt un second volume de Nouvelles Observations (1772), vint troubler le succès du traducteur des Géorgiques et du poëte des Saisons. Saint-Lambert eut le crédit et le tort d'obtenir un ordre pour faire conduire Clément au For-l'Évêque, et pour faire saisir l'édition (encore sous presse) de sa critique. Le prétexte était que Clément disait sur Doris certains mots, lesquels on aurait pu appliquer à madame d'Houdetot. On fit des cartons à ces endroits, le livre parut, et tout le monde lut Clément.
Il disait de bonnes choses, et tout ce qui se peut dire de judicieux de la part d'un homme sérieux, instruit de l'antiquité, amateur du goût solide, mais que le rayon poétique direct n'éclaire pas. Où se trouvait alors, est-il vrai de dire, ce rayon, ce sentiment du style poétique, si l'on excepte Le Brun, qui en avait l'instinct, l'intention, et André Chénier naissant, qui allait le retrouver? Le Brun, d'ailleurs, n'était pas étranger à la critique de Clément, son ami, à qui il avait confié sa traduction, encore inédite, de l'épisode d'Aristée, pour être opposée à celle qu'en avait donnée Delille. Celui-ci, bon et modeste, profita, dans les éditions suivantes, des critiques de Clément en ce qu'elles lui paraissaient renfermer de juste, et il rendit sa traduction plus fidèle en bien des points. Ce qu'il n'y a pas ajouté, et ce qui était incommunicable, à moins de l'avoir tout d'abord senti, c'est un certain art et style poétique qui fait que, dans la lutte de poëte à poëte, indépendamment de la fidélité littérale, des beautés du même ordre éclatent en regard, et comme un prompt équivalent d'autres beautés forcément négligées. Delille est élégant, facile, spirituel aux endroits difficiles, correct en général, et d'une grâce flatteuse à l'oreille; mais la belle peinture de Virgile, les grands traits fréquents, cette majesté de la nature romaine:
... Magna parens frugum, Saturnia tcllus, Magna vivùm;
les vieux Sabins, les Umbriens laboureurs menant les boeufs du Clitumne; cette antiquité sacrée du sujet (res antiquae laudis et artis); cette nouveauté et cette invention perpétuelle de l'expression, ce mouvement libre, varié, d'une pensée toujours vive et toujours présente, ont disparu, et ne sont pas même soupçonnés chez le traducteur. On glisse avec lui sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. M. de Chateaubriand a mieux rendu notre idée que nous ne pourrions faire, quand il dit: «Son chef-d'oeuvre est la traduction des Géorgiques. C'est comme si on lisait Racine traduit dans la langue de Louis XV. On a des tableaux de Raphaël merveilleusement copiés par Mignard.» J'ajouterai qu'un grand paysage du Poussin, copié par Watteau, serait encore supérieur (comme style) aux grands paysages de Virgile reproduits par le futur chantre des jardins de Bagatelle, de Beloeil et de Trianon. Quelque chose comme Poussin, par Watelet. Une villa des collines d'Évandre, transportée à Moulin-Joli.
La question tant agitée de la traduction en vers des poëtes n'en est pas une pour nous. Nul doute que si un vrai et grand poëte se mettait en tête de nous traduire Virgile, Homère ou Dante, ou tel autre maître, il n'y réussît à force de temps et de soins, sinon pour la lettre stricte, du moins pour le sentiment et la couleur. Mais à quoi bon? Jamais poëte de cette trempe ne s'enchaînera ainsi au char d'un autre. Il pourra s'y essayer par moments; il pourra dans sa jeunesse, un jour de loisir, détacher et agiter ce bouclier suspendu, bander cet arc impossible, manier ce glaive de Roland. Mais, une fois sa force essayée et reconnue, il l'emploiera pour son compte, et en se rappelant, en nous rappelant par éclairs ses autres grands égaux, il sera lui-même.
Dans André Chénier, dans plusieurs des poëtes du XVI e siècle, qui ont imité ou traduit des fragments de poëtes anciens, le sentiment exquis du modèle, ce sentiment que je ne puis définir autrement que celui de l'art même, se révèle à qui est fait pour l'apprécier, Il n'y a pas trace de ce genre de sentiment chez Delille, qui a d'ailleurs, dans sa traduction, le mérite de l'élégance, telle qu'on l'entend vulgairement, le mérite aussi de la continuité et de la longueur de la tâche, et enfin celui d'avoir fait connaître agréablement aux femmes et à une quantité de gens du monde un beau poème qui n'était pas lu.
En un mot, il a rendu, pour les Géorgiques, le même service à peu près que l'abbé Barthélemy allait rendre pour la Grèce. Il a été, par sa traduction, une espèce d'Anacharsis parisien de la campagne et de la poésie romaine.
Le grand succès des Géorgiques décida la vocation de Delille, si elle n'était décidée déjà: il tourna au didactique et au descriptif. En entendant dernièrement M. Ampère exposer, à propos des poèmes didactiques du moyen âge, l'histoire piquante de ce genre, je pensais à Delille et me disais combien ce qui avait paru si neuf de son temps était vieux sous le soleil. Le genre d'Hésiode, de Lucrèce, et de Virgile dans les Géorgiques, a chez eux sa simplicité, sa grandeur philosophique, sa beauté pittoresque. Le didactique et le descriptif ne sont que l'abus et l'excès de ce genre dans sa décadence, et quand l'esprit poétique s'en est retiré. Déjà, à Alexandrie, on avait fait un poème des Pierres précieuses qu'on osa imputer à Orphée. Dans la littérature latine, les poèmes de la Pêche, de la Chasse, les descriptions sans fin de villes, de fleuves et de poissons, qu'on retrouve si souvent chez Ausone, n'ont plus rien de cette beauté de peinture, de ces hautes vues et pensées, dont Lucrèce et Virgile avaient fait la principale inspiration de leurs poèmes. Au moyen âge, le genre dans son aridité s'étendit et foisonna. Que de poèmes sur les bêtes, oiseaux, pierres, que de lapidaires, bestiaires, volucraires, de poèmes sur l'équitation, sur le jeu d'échecs particulièrement, que Delille remaniait avec gentillesse après des siècles, sans se douter de ses devanciers d'avant Villon! Au XVIe siècle Du Bartas, au XVIIe le Père Lemoyne et les jésuites, continuèrent, soit dans le didactique, soit dans le descriptif; mais ce qui s'était perpétué assez obscurément, comme dans les coulisses du siècle de Louis XIV, revint sur la scène au XVIIIe. Delille ne fit autre chose, toute sa vie, que travailler, polir, tourner, vernisser, monnayer, mieux qu'aucun de ses contemporains, les matières de ce genre, y tailler, pour ainsi dire, des meubles Louis XV et Louis XVI, des ornements de cheminée et de toilette, bons pour tous les boudoirs, pour Bagatelle, je l'ai dit, pour Gennevilliers et Trianon. Il fabriqua, en quelque sorte, les joujoux d'une époque encyclopédique, et, par lui, Lavoisier, Montgolfier, Buffon, Daubenton, Lalande, Dolomieu, que sais-je? eux et leurs sciences, furent modelés en figurines de cire, et mis pour les salons en airs de serinette. Ainsi il alla sans se douter de tout ce qui l'avait devancé dans cette carrière de poésie technique. Le dernier triomphe, et comme le bouquet du genre, est aussi la dernière grande production de Delille, les Trois Règnes, qu'on peut définir la mise en vers de toutes choses, animaux, végétaux, minéraux, physique, chimie, etc.