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Portraits littéraires, Tome II

C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 3)

Reading edition

II

Ce fut une brillante époque dans la vie de La Fayette que les années qui s'écoulèrent depuis la fin de la guerre d'Amérique jusqu'à l'ouverture des États-généraux. Jeune et célèbre, déjà plein d'actions, chevaleresque parrain de treize républiques, il parcourait et étudiait l'Europe, les cours absolues, assistait aux revues et aux soupers du grand Frédéric, et, de retour en France, par ses liaisons, par ses propos, par son attitude à l'Assemblée des notables, poussait hardiment à des réformes, dont le seul mot, étonnement de la cour, électrisait le public, et que rien ne compromettait encore. Pourtant cet intervalle de jouissance, de repos et de préparation, eut son terme, et La Fayette, à ses risques et périls dut rentrer dans la pratique active des révolutions. Il est âgé de trente-deux ans en 89. Tout ce qui précède n'a été qu'un prélude; le plus sérieux et le plus mûr commence; la gloire, jusque-là si pure et incontestée, du jeune général va subir de terribles épreuves. Il s'agit, en effet, de la France et d'une vieille monarchie, d'une cour à laquelle La Fayette est lié par sa naissance, par des devoirs ou du moins par des égards obligés. De toutes parts il s'agit pour lui de garder une difficile et presque impossible mesure, d'être républicain sans abjurer tout à fait son respect au trône, d'être du peuple sans insulter chez les autres ni en lui le gentilhomme. Or, La Fayette, dans une telle complication que chaque pensée aisément achève, s'engagea sans hésiter, tout en droiture et comme naturellement. Si on le prend à l'entrée et à l'issue, on trouve que, somme toute et sauf l'examen de détail, il s'en est tiré, quant aux principes généraux et quant à la tenue personnelle, à son honneur, à l'honneur de sa cause et de sa morale en politique.

Ce n'est pas à dire qu'en aucun de ces difficiles moments ni lui ni son cheval n'aient bronché.

Je ne discuterai pas les principaux faits de la vie de La Fayette depuis 89 jusqu'à sa sortie de France en août 92; de telles discussions, rebattues pour les contemporains, redeviendraient plus fastidieuses à la distance où nous sommes placés; c'est à chaque lecteur, dans une réflexion impartiale, à se former son impression particulière. Les reproches dont sa conduite a été l'objet portent en double sens. Les uns l'ont accusé de ne s'être pas suffisamment opposé aux excès populaires dans la nuit du 6 octobre, le 22 juillet précédent lors du massacre de Foulon, et en d'autres circonstances; les autres l'ont, au contraire, accusé, lui et Bailly, de sa résistance aux mouvements populaires dans les derniers temps de l'Assemblée constituante, notamment de la proclamation et de l'exécution de la loi martiale au Champ-de-Mars, le 17 juillet 91. Le fait est qu'après la grande insurrection du 14 juillet, qui fondait l'Assemblée nationale, La Fayette n'en voulut plus d'autres; mais qu'avant d'en venir à les combattre, à les réprimer, il se prêta quelquefois, pour les mitiger, à les conduire. Il y a bien des années, qu'enfant j'entendais raconter à l'un des gardes nationaux présents aux journées des 5 et 6 octobre, le détail que voici, et qui est à la fois une particularité et une figure. Le tocsin avait sonné dès le matin du 5 octobre, Paris était en insurrection, les faubourgs débouchaient en colonnes pressées, l'on criait: A Versailles! à Versailles! La Fayette, qui devait prendre la tête de la marche, ne partait pas. Durant la matinée entière et jusque très-avant dans l'après-midi, sous un prétexte ou sous un autre, il avait tenu bon, faisant la sourde oreille aux menaces comme aux exhortations. Bref, après des heures de fluctuation houleuse, tous les délais expirés et la foule ne se contenant plus, La Fayette à cheval, au quai de la Grève, en tête de ses bataillons, ne bougeait encore, quand un jeune homme, sortant du rang et portant la main à la bride de son cheval, lui dit: «Mon général, jusqu'ici vous nous avez commandés; mais maintenant c'est à nous de vous conduire...;» et l'ordre: En avant! jusqu'alors vainement attendu, s'échappa.

Au 22 juillet 89, La Fayette fit tout ce qui était humainement possible pour sauver Foulon et Berthier; le lendemain, il déposait à l'hôtel de ville son épée de commandant, fondé sur ce que les exécutions sanglantes et illégales de la veille l'avaient trop convaincu qu'il n'était pas l'objet d'une confiance universelle; il ne consentit à la reprendre que sur les instances les plus flatteuses et après des témoignages unanimes. Mais son impression sur ces attentats et quelques autres pareils qui, ainsi qu'il le dit, ont trompé son zèle et profondément affligé son coeur, son impression d'honnête homme n'atteignit pas alors sa vue politique, et ne détruisit pas du coup le charme qui ne cessa que plus tard, lorsque le 10 août déchira le rideau. Des prisons de Magdebourg, en juin 93, La Fayette écrivait à la princesse d'Hénin: «Le nom de mon malheureux ami La Rochefoucauld se présente toujours à moi... Ah! voilà le crime qui a profondément ulcéré mon coeur! La cause du peuple ne m'est pas moins sacrée; je donnerais mon sang goutte à goutte pour elle; je me reprocherais chaque instant de ma vie qui ne serait pas uniquement dévoué à cette cause; mais le charme est détruit...» Et plus loin il parle encore de l'injustice du peuple, qui, sans diminuer son dévouement à cette cause, a détruit pour lui cette délicieuse sensation du sourire de la multitude. Ainsi, avant le 10 août, avant la proscription et le massacre de ses amis, et même après que Foulon eut été déchiré devant ses yeux et malgré ses efforts, avec les circonstances qu'on peut lire dans les Mémoires de Ferrières, le charme subsistait encore pour La Fayette; il fallait que La Rochefoucauld fût massacré à Gisors pour que l'attrait de la multitude s'évanouît, et pour qu'elle cessât (au moins dans un temps) de lui sourire. Tous les reproches adressés à La Fayette au sujet de ces journées du 22 juillet, des 5 et 6 octobre, me paraissent aujourd'hui abandonnés ou réfutés, et ils se réduisent à cette remarque morale, laquelle porte sur la nature humaine encore plus que sur lui.

Après la Constitution jurée et la clôture de l'Assemblée constituante, La Fayette se retire en Auvergne pendant les derniers mois de 91; mais cette retraite à Chavaniac ne saurait ressembler à celle de Washington à Mount-Vernon; car rien n'est achevé et tout recommence. Il est mis à la tête d'une armée dès le commencement de 92. De la frontière où il travaille à organiser la défense, il écrit, le 16 juin, à l'Assemblée législative, et, après le 20 juin, quittant son armée à l'improviste, il paraît à la barre de cette Assemblée pour la rappeler à l'esprit de la Constitution, à la Déclaration des droits violée chaque jour. Il veut faire deux guerres à la fois, contre l'invasion prussienne et contre la Révolution croissante: c'est trop. Il retourne à son camp sans avoir rien obtenu que les honneurs de la séance: le 10 août va lui porter la réponse. A cette nouvelle, il met son armée en insurrection, mais en insurrection passive; il proclame et il attend; mais il attend vainement. L'exemple ne se propage pas, les autres armées se soumettent, et La Fayette, voyant que le pays ne répond mot, ne songe qu'à s'annuler, dans l'intérêt, non pas de la liberté qui n'existe plus, dit-il, mais de la patrie, qu'il s'agit toujours de sauver; il passe la frontière avec ses aides de camp, non sans avoir pourvu à la sûreté immédiate de ses troupes.

Que cette conduite toute chevaleresque et civique soit jugée peu politique, je le conçois; elle est d'un autre ordre. Politiquement, cette manière de faire ne saurait entrer dans l'esprit de ceux qui ne la sentent pas déjà par le coeur. Lord Holland, venu en France pendant la paix d'Amiens, causait de La Fayette avec le ministre Fouché; celui-ci, au milieu d'expressions bienveillantes, taxait La Fayette d'avoir fait une grande faute, et il se trouva que cette faute était, non, comme lord Holland l'avait d'abord compris, de s'être déclaré contre le 10 août, mais de n'avoir pas, quelques mois plus tôt, renversé l'Assemblée, rétabli le pouvoir royal et saisi le gouvernement. Sans être Fouché, on peut remarquer, au point de vue politique et du succès, que, dans de telles circonstances, la démonstration de La Fayette, ainsi limitée, devait demeurer inefficace; que proclamer le droit et attendre, l'arme au bras, une manifestation honnête, puis, s'il ne vient rien, se retirer, c'est compter sans doute plus qu'il ne faut sur la force morale des choses; comme si, à part certains moments uniques et qui, une fois vus, ne se retrouvent pas, rien se faisait tout seul dans les nations; comme s'il ne fallait pas, dans les crises, qu'un homme y mît la main, et fît et fît faire à tous même les choses justes et bonnes, et libres.

Mais La Fayette (et voilà ce qui importe), en allant au delà, n'était plus le même; il sortait de l'esprit de sa ligne, de sa fidélité à ses serments, de sa religion publique; il tombait dans la classe des hommes à 18 brumaire. Que cette tâche eût été, ou non, en rapport avec ses forces, c'est ce que je n'examine point. Le premier obstacle était dans la morale même qu'il professait, dans son respect pour la liberté d'autrui, dans l'idée la plus fondamentale et la plus sacrée de sa politique. Au-dessus de l'utilité immédiate et disputée qu'il eût pu apporter au pays par une intervention en armes, il y avait pour lui, homme de conviction, quelque chose de bien plus considérable dans l'avenir. Si l'idée de liberté n'était pas engloutie sans retour, s'il devait y avoir pour elle, comme il ne cessait de l'espérer, réveil, purification et triomphe, ce n'était qu'au prix de cette attente, de cette abnégation, de ce respect témoigné par quelqu'un (ne fût-ce qu'un seul!) envers la liberté de tous, même égarée et enchaînée. Il eut cette idée, et elle est grande; elle est digne en elle-même de tout ce que l'antiquité peut offrir de stoïque au temps des triumvirs, et elle a de plus l'inspiration sociale, qui est la beauté moderne. En passant la frontière, dans les prisons de Magdebourg, de Neisse et d'Olmütz, plus tard dans son isolement de Lagrange sous l'Empire, il se disait: «Il y a donc quelque utilité dans ma retraite, puisqu'elle affiche et entretient l'idée que la liberté n'est pas abandonnée sans exception et sans retour.»

Par sa sortie de France en 92, la vie politique de La Fayette durant notre première Révolution se dessine nettement, et elle devient l'exemplaire-modèle en son espèce. Il a pu dire, après sa délivrance d'Olmütz, ce qu'on redit volontiers avec lui après les passions éteintes: «Le bien et le mal de la Révolution paraissaient, en général, séparés par la ligne que j'avais suivie.» Son nom, que j'aime à trouver de bonne heure honoré dans un ïambe d'André Chénier, a passé, depuis quarante ans déjà, en circulation, comme la médaille la mieux frappée et la plus authentique des hommes de 89.

La gloire et le malheur de ces médailles trop courantes est d'être comme les monnaies qui bientôt s'usent; on n'en veut plus; mais l'histoire vient, et de temps en temps, par quelque aspect nouveau, les refrappe et les ravive.

Le titre d'homme de 89, dont La Fayette nous offre la personnification équestre et en relief, reste lui-même le plus honorable, non-seulement en politique, mais en tous les genres et dans toutes les carrières. En toutes choses il y a, j'oserai dire, l'homme de 89, le girondin et le jacobin; je ne parle pas de la nature des opinions, mais de leur caractère et de leur allure; ce sont là comme trois familles d'esprits; on les retrouve plus ou moins partout où il y a mouvement d'idées. L'homme de 89, c'est-à-dire d'audace et d'innovation, mais avec limites et garanties, avec circonspection passé son 14 juillet, et avec arrêt devant les 10 août, l'esprit sans préjugés, courageux, qui apporte au monde sa part d'innovation et de découverte, mais qui ne prétend pas le détruire tout entier pour le refaire; qui ouvre sa brèche, mais qui reconnaît bien vite, en avançant, de certaines mesures imposées par le bon sens et par le fait, par l'honnêteté et par le goût; qui n'abjure pas dans les mécomptes, mais se ralentit seulement, se resserre, et attend aux endroits impossibles, sans forcer, sans renoncer...: qu'on achève le portrait, que je craindrais de faire trop vague en le traçant dans cette généralité. Veut-on des noms? en philosophie Locke en est, Descartes lui-même n'en sort pas: j'y mets André Chénier en poésie.

Il y a une classe d'esprits girondins; cela est plus audacieux, plus téméraire; ils sont plus perçants et plus étroits; ils vont d'abord aux extrêmes, mais ils reculent à un certain moment: une certaine honnêteté de goût, de sentiment, les tient, les saisit et les sauve. On trouve, en les considérant dans leur entier, bien des inconséquences et de fausses voies, mais aussi des sillons lumineux, des saillies franches, des traces sincères: moins honorables que les précédents, ils sont plus intéressants et touchants; l'imagination les aime; je les vois surtout romanesques et poétiques. Une limite plus ou moins rapprochée, non douteuse pourtant, les sépare de ce que j'appellerai les esprits jacobins; ils ont marché ensemble dans un temps, mais la qualité, la trempe est autre. Ces derniers (et je ne parle point du tout de la politique, mais de la littérature, de la poésie, de la critique) se trouvent nombreux de nos jours; on pourrait croire que c'est une espèce nouvelle qui a pullulé. Rien ne les effraye ni ne les rappelle; de plus en plus fort! de l'audace, puis de l'audace et encore de l'audace, c'est là le secret à la fois et l'affiche. Dans leur hardiesse d'érudition (s'ils sont érudits) et leur intrépidité de système, ils remuent, ils lèvent sans doute çà et là des idées que des chemins plus ordinaires n'atteindraient pas; mais le plus souvent à quel prix! dans quel entourage! tout en éprouvant du respect pour la force éminente de quelques-uns en cette famille d'esprits, j'avoue ne sentir que du dégoût pour les incroyables gageures, les motions à outrance et l'impudeur native de la plupart. Des noms paraîtraient nécessaires peut-être pour préciser, mais le présent est trop riche et le passé trop pauvre en échantillons. Seulement, et comme aperçu, pour un Joseph de Maistre combien de Linguets!

Oh! même en simple révolution de littérature, heureux qui n'a été que de 89 et qui s'y tient! c'est la belle cocarde. Girondin, passe encore; on en revient avec honneur, sauf amendement et judicieuse inconséquence; mais de 93, jamais!

Pourtant revenons aux grandes choses, au général La Fayette, à ses Mémoires et à sa vie.—Indépendamment des récits et de la correspondance qui représente sa vie politique de 89 à 92, on trouve à cet endroit de la publication divers morceaux critiques de la plume du général sur les mémoires ou histoires de la Révolution; il y contrôle et y rectifie successivement certaines assertions de Sieyès, de Necker, de Ferrières, de Bouille, de Mounier, de madame Roland, ou même de M. Thiers. Le ton de ces observations, bien moins polémiques qu'apologétiques, se recommande tout d'abord par une modération digne, à laquelle, en des temps de passion et d'injure, c'est la première loi de quiconque se respecte de ne jamais déroger. Sieyès, si haut placé qu'il fût dans sa propre idée et dans celle des autres, n'a pas toujours fait de la sorte. La Notice écrite par lui sur lui-même (1794), et que La Fayette discute, est, ainsi que celui-ci la qualifie avec raison, plus acre que vraie sur bien des points. Sieyès dédie ironiquement sa Notice à la Calomnie, mais lui-même n'y épargne pas les imputations calomnieuses ou injurieuses contre son ancien collègue à la Constituante, pour lors prisonnier de la Coalition. La Fayette prend avec réserve et dignité sa revanche de ces aigreurs, et il triomphe légitimement à la fin, lorsque, sans cesser de se contenir, il s'écrie:

La Fayette n'a pas de peine à faire ressortir les contradictions de conduite en sens divers de Mounier et des anglicans, de madame Roland et des girondins; en général, toutes les contradictions et les inconséquences des divers personnages qui n'ont pas suivi sa ligne exacte sont parfaitement démêlées par lui, et rapprochées avec une modération de ton qui n'exclut pas le piquant. La Fayette s'y complaît évidemment; il y revient en chaque occasion; il nous rappelle que, parmi les républicains du 10 août, Condorcet avait alors oublié sa note fâcheuse sur le mot Patrie du Dictionnaire philosophique de Voltaire: «Il n'y a que trois manières politiques d'exister, la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie.» Il se souvient que, parmi ces mêmes républicains, Clavière, deux ans auparavant, avait mis dans la tête de Mirabeau, dont il était le conseil, de soutenir le veto absolu du roi comme indispensable; que Sieyès, un an auparavant, publiait encore, par une lettre aux journaux, que, dans toutes les hypothèses, il y avait plus de liberté dans la monarchie que dans la république. On trouve, de temps à autre, dans ces Mémoires de La Fayette, de petites collections et de jolis résumés, en une demi-page, de ces inconséquences de tout le monde; il va en dénicher, des inconséquences, jusque dans de petites Notices littéraires publiées par d'excellents et purs républicains, mais qui ne sont pas tout à fait de 89: il eût été plus indulgent de les celer. Il se trouve, en définitive, présenté, lui et son parti, comme le seul conséquent (c'est tout simple), et lui-même comme le plus conséquent de son parti. Il s'en applaudit, c'est sa prétention de Grandisson, comme on l'a dit, et plus fréquemment manifestée qu'il n'importerait au lecteur. Il vaudrait mieux le moins démontrer de soi et laisser les autres conclure. Je suis un peu effrayé par moments, je l'avoue, de cette unité et de cette perpétuité de raison, cela fait douter; quelques fautes de loin en loin rendraient confiance. On en est un peu impatienté du moins; car chacun est, au fond, s'il n'y prend garde, comme ce paysan d'Aristide.

Tout en profitant avec plaisir, comme lecteur, de ces instructives et continuelles confrontations, j'aime mieux La Fayette insistant sur les inconséquences opérées par corruption. Son livre apprend ou rappelle, sur ce chapitre des fonds secrets, quelques chiffres curieux par leur emploi. J'omets vite Mirabeau, dont on voudrait absoudre la conscience du même mouvement par lequel on salue son génie et sa gloire; mais Danton, mais Dumouriez, mais Barrère, on ose compter avec eux. Sur Dumouriez, du reste, il écrit de belles et judicieuses pages. Quand je dis belles, on entend bien qu'il ne peut être question de talent littéraire; mais l'habitude du bon langage se retrouve naturellement sous cette plume simple; les récits, les réflexions abondent en manières de dire heureuses, modérées, et qui portent. L'écrit intitulé Guerre et Proscription finit par ces mots: «Dumouriez, réconcilié avec les girondins, eut le commandement de l'armée de La Fayette. L'entrée des ennemis le tira d'affaire; il prit devant eux une très-bonne position. Dumouriez, qui n'avait joué jusqu'alors que des rôles subalternes, se montra fort supérieur à ce qu'on devait attendre de lui. Il déploya beaucoup de talent, des vues étendues, et l'on jugea pendant quelque temps de son patriotisme par ses «Succès.»—En ce temps de grandes phrases, je me sens de plus en plus touché de ce qui n'est que bien dit.

La spirituelle et bonne madame de Tessé a beau, comme d'habitude, le chicaner agréablement sur sa disposition à l'espoir; qui ne le croirait guéri? Il lui répond d'Utrecht, à propos des imbroglios d'intrigues croisées qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: «Je suis persuadé que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme dans les tournois, avec des armes ensorcelées; et tout me confirme que les insurrections ne sont plus pour un régime libre, mais, au contraire, pour le plus bête et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour espérer qu'un je ne sais quoi dont vous n'aurez pas de peine à faire rien du tout.» Pourtant l'aimable cousine (comme il appelle sa tante) ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une invasion prussienne; il la croit combinée avec la France et ne s'en inquiète; elle, madame de Tessé, un peu peureuse comme madame de Sablé, avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui écrit de ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui applique cette pensée de Vauvenargues: «Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses.» Madame de Tessé a-t-elle donc tout à fait tort? La Fayette est-il complètement guéri et tempéré, rompu, sinon dans ses convictions, du moins dans ses vues du dehors? L'expérience a-t-elle agi? A lire ce qu'il a écrit de 97 à 1814, on le dirait.

Après cela, cette part faite à un certain pli très-creusé du caractère de La Fayette, je crois que l'expérience pour lui ne fut pas vaine, et qu'il y eut de ce coté un autre pli en sens opposé, non moins creusé peut-être, et dont son rôle officiel a dissimulé la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il écrivait de sa prison que le charme était détruit et que le sourire de la multitude n'avait plus pour lui de délices, il allait trop loin, il oubliait l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, à ses yeux est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance décisive, se méfier après le premier moment, et malgré sa bonne contenance, n'être pas fâché d'abréger. Il n'a pas tout à fait tenu ni dû tenir ce qu'il écrivait à madame de La Fayette (30 octobre 1799): «Quant à moi, chère Adrienne, que vous voyez avec effroi prêt à rentrer dans la carrière publique, je vous proteste que je suis peu sensible à beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon âme sont les mêmes, mais ont pris un caractère plus sérieux, plus indépendant des coopérateurs et du public dont j'apprécie mieux les suffrages. Terminer la Révolution à l'avantage de l'humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des «blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie.» Mais s'il est loin de les avoir tenues à la lettre, il semble s'être toujours souvenu de ces paroles et ne s'être jamais trop départi du sentiment qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit à son rang d'opposition avancée, comme c'était le devoir de tous les amis des libertés publiques, il ne parut jamais en tête et hors de ligne que pour un coup de collier. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une hâte extrême de se décharger: Qu'on en finisse, et que les droits de l'humanité soient saufs!—C'est ainsi que son expérience acquise se concilia du mieux qu'elle put avec son inaltérable faculté d'espérer et avec sa foi morale et sociale persistante.

On trouvera dans la lettre à M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l'intérêt et l'importance, l'arriére-pensée finale de La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son prenez-y-garde dans ces moments décisifs où, plus tard, il s'est trouvé à portée de tout. Cette lettre démontre de plus, à mes yeux, que ce qui arriva, à partir du 8 août 1830, ne déjoua pas l'idée intérieure de La Fayette autant que lui-même le crut et le ressentit. Il écrivait en 1799: «Les uns espèrent que la persécution m'aura un peu aristocratisé; les autres m'identifient à la royauté constitutionnelle, et les républicains disent qu'à présent je serai pour la république comme j'étais pour elle dans les États-Unis. Mais toutes ces idées ne sont que secondaires, parce que réellement «la masse nationale n'est ni royaliste, ni républicaine, ni rien de ce qui demande une réflexion politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui règnent depuis que la république a été établie; elle veut être débarrassée de tout cela, fût-ce par la contre-révolution, mais préfère s'arrêter à quelque chose de constitutionnel; elle sera si contente d'un état de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite mauvais qu'on voulût la remuer pour quoi que ce fût.» Il écrivait encore à cette date: «Tout est bon, excepté la monarchie aristocratico-arbitraire et la république despotique.» Il est vrai qu'en 1830 son coeur devait être redevenu plus exigeant; les années de lutte, sous la Restauration, lui avaient fait croire à une forte et stable reconstitution d'esprit public; ce n'était plus comme en ce temps de 1799, où il disait: nos amis (les constitutionnels) qu'il est impossible de faire sortir de leur trou. Ici tout le monde était en ligne. Cette Restauration, contre les excès de laquelle on s'entendait si bien, me fait l'effet d'avoir été le plus prolongé et le plus illusoire des rideaux. Quand il se déchira, tout ce qui n'était uni qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, écrivait à merveille sur les périls du dehors qu'on exagérait: «Dans tout ce qui regarde l'opposition aux étrangers, il y a toujours un moment où notre nation semble rebondir et dérange toutes les espérances de la politique.» Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique intérieure et l'organisation sérieuse des garanties, il y a toujours un moment où notre nation, si près qu'elle en soit, échappe et déconcerte toutes les espérances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre à M. de Maubourg et celles qu'il écrivait à cette époque me prouvent que La Fayette se serait résigné, en 1799, à quelque chose de semblable à l'ordre actuel, ou même de moins bien, et qu'entre ce qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n'empêche pas qu'on ne l'ait vu, à un certain moment, mécontent de l'oeuvre à laquelle il avait aidé; il se crut joué, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la réalisation d'un ordre rêvé est toujours inférieure à l'idéal, même le plus modéré, qu'on s'en faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour où le monde est à eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne répondra à la promesse des précurseurs. S'ils étaient là, comme La Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortée, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournée; ils attendraient, pour clore à souhait, je ne sais quel cinquième acte, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le débris et la pauvreté de son triomphe, meurt mécontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette, désappointé en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe: il est réputé législateur à satiété; son Art poétique a force de loi; la Déclaration des Droits n'a pas mieux tué les privilèges que ce programme du Parnasse n'a tué l'ancien mauvais goût. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manqué; il en est à regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des soleils en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai cette thèse ailleurs. Comme résultat, mon idée est que le voeu de Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manqué; en gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet obtenu. Mais je m'arrête; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni paraître rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes littéraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guère dans l'État que des joueurs de quille, comme disait Malherbe.

La rentrée de La Fayette en France après le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis dès lors simplifiés, ses réponses aux avances du chef comme à celles de la minorité opposante, tout cela est raconté avec un intérêt supérieur et plus qu'anecdotique, dans l'écrit intitulé Mes Rapports avec le premier Consul, dont j'ai précédemment cité l'éloquente conclusion. On voit, dans ces récits de conversations, à quel degré La Fayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la réplique à la scène. Un jour, causant avec Bonaparte, à Morfontaine chez Joseph, il s'aperçut que les questions du Consul tendaient à lui faire étaler ses campagnes d'Amérique: «Ce furent, répondit-il en coupant court, les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles.» Il a beaucoup de ces mots-là, soit au balcon populaire et en plein vent, comme il dit, soit dans le salon.

Son rôle, ou plutôt l'absence de tout rôle, à cette époque du Consulat et de l'Empire, est dictée par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait à Sieyès ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il répondait: J'ai vécu. La Fayette pouvait plus à bon droit et plus à haute voix répondre, et il répondait: «Ce que j'ai fait durant ces douze années? je me suis tenu debout.» C'était assez, c'était unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s'ensevelir à Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le savait là; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: «Tout le monde en France est corrigé, disait-il un jour dans une sortie au Conseil d'État, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La Fayette! il n'a jamais reculé d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien! je vous dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer.» La Fayette (et lui-même le dit presque en propres termes) s'appliqua à se conserver sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberté, exemplaire précieux et à peu près unique, sans tache et sans errata, avec le Victrix causa Diis pour épigraphe. Ce sont là de ces volumes qui, comme ceux des Vies de Plutarque, ne sont jamais dépareillés, même quand on n'en a qu'un.

«Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l'abîme de malheur où je suis plongé... j'en étais bien près lorsque je vous ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura déjà parlé de la fin angélique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler encore; ma douleur aime à s'épancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensées au milieu de foules ces vicissitudes où souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'à présent, vous m'avez trouvé plus fort, que mes circonstances; aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.

«Pendant les trente-quatre années d'une union où sa tendresse, sa boulé, l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme, charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout ce qu'elle était pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livrée à tant de distractions, et pour laquelle néanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-être possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais frappé comme le jour où, quittant Chavaniac, je reçus un billet alarmant de madame de Tessé; je me sentis atteint au coeur. George fut effrayé d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant très-rapidement à Paris, nous vîmes bien qu'elle était fort malade; mais il y eut dès le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de nous revoir...

«Vous parlerai-je du plaisir sans cesse renaissant que me donnait une confiance entière en elle, jamais exigée, reçue au bout de trois mois comme le premier jour, justifiée par une discrétion à toute épreuve, par une intelligence admirable de tous les sentiments, les besoins, les voeux de mon coeur; et tout cela mêlé à un sentiment si tendre, à une opinion si exaltée, à un culte, si j'ose dire, si doux et si flatteur, surtout de la personne la plus parfaitement naturelle et sincère qui ait jamais existé?

«Adieu, mon cher ami; vous m'avez aidé à surmonter quelques accidents bien graves et bien pénibles auxquels le nom de malheur peut être donné jusqu'à ce qu'on ait été frappé du plus grand des malheurs du coeur: celui-ci est insurmontable; mais, quoique livré à une douleur profonde, continuelle, dont rien ne me dédommagera; quoique dévoué à une pensée, un culte hors de ce monde (et j'ai plus que jamais besoin de croire que tout ne meurt pas avec nous), je me sens toujours susceptible des douceurs de l'amitié... Et quelle amitié que la vôtre, mon cher Maubourg!

«Je vous embrasse en son nom, au mien, au nom de tout ce que vous avez été pour moi depuis que nous nous connaissons.»

Carnot, je le sais, n'avait pas les mêmes engagements que La Fayette, ni les mêmes scrupules solennels de liberté; mais en ces crises de 1814-1815, sa conduite envers Bonaparte répond bien mieux, en fait, et sans marchander, à l'instinct national et révolutionnaire.

Une remarque encore sur le factice, déjà signalé, qui s'introduit dans ces rôles individuels en politique. Si Benjamin Constant n'avait pas été là fort à propos pour éclater de rire (ce qui est bien de lui) sur le point comique au milieu de la circonstance sombre, l'homme d'esprit chez La Layette se serait contenté de sourire tout bas, et on ne l'aurait pas su.

Jours de triomphe, éclairez l'univers!

Mais les exposer seulement au grand air d'aujourd'hui, c'est presque les flétrir, ces souvenirs, tant le mouvement général est loin, tant les générations survenantes y deviennent de plus en plus étrangères par l'esprit, tant l'ironie des choses a été complète!

De sorte qu'en ce temps bizarre il faut s'arrêter devant le double inconvénient de parler aux uns d'un sujet par trop connu, et aux autres de sentiments parfaitement ignorés.

La seconde moitié du sixième et dernier volume est consacrée à la Révolution de Juillet et aux années qui suivent: indépendamment des actes publics et des discours de La Fayette, on y donne toute une partie de correspondance qui ne laisse aucun doute sur ses dernières pensées politiques; les suppressions, commandées aux éditeurs par la discrétion et la convenance, n'en affaiblissent que peu sensiblement l'amertume. Cette dernière partie de la vie de La Fayette, si honorable toujours, est pourtant celle qu'il y aurait peut-être le plus lieu d'épiloguer politiquement, à quelque point de vue qu'on se place, soit du sein de l'ordre actuel, soit du dehors. C'est celle, à coup sûr, qui a le plus nui dans la vague impression publique, et en double sens contraire, à la mémoire de l'illustre citoyen, et qui a contribué à jeter sur l'ensemble de sa carrière une teinte générale où l'ancien attrait a pâli. Mais, ne voulant pas approfondir, il serait peu juste d'insister. Assez d'autres prendront les Mémoires uniquement par cette queue désagréable. Le plus grand malheur du général a été de survivre (ne fût-ce que de quelques jours) à la grande Révolution qu'il représentait depuis quarante et un ans; en ne tombant pas précisément avec elle, il a fait à son tour l'effet de ceux qui s'obstinent à prolonger ce qui est usé et en arrière. Le public est ingrat; si belle, si soutenue qu'ait été la pièce donnée à son profit, il ne veut pas que la dernière scène soit traînante, et que l'acteur principal demeure, en se croyant encore indispensable, lorsque le gros du drame est fini. Béranger, dans son rôle de poète politique, l'a senti à point; il a su se dérober pour se renouveler peut-être. La Fayette ne l'a pu; son nom, vers la fin, de plus en plus affiché, tiraillé par les partis, a un peu déteint, comme son vieux et noble drapeau. Cela reviendra. Une lecture attentive de ces Mémoires, si on la peut obtenir d'un public passablement indifférent, est faite pour rétablir et rehausser l'idée du personnage historique dans la grandeur et la continuité de sa ligne principale, avec tous les accompagnements non moins certains, et beaucoup plus variés qu'on ne croirait, d'esprit, de jugement ouvert et circonspect, de finesse sérieuse, de bonne grâce et de bon goût. Éclairée par ces excellents Mémoires, l'histoire du moins, c'est-à-dire le public définitif, s'en souviendra.

Août 1838.

M. DE FONTANES

I

On a remarqué dans la suite des familles que souvent le fils, ne ressemble pas à son père, mais que le petit-fils rappelle son aïeul, le petit-neveu son grand-oncle, en un mot que la ressemblance parfois saute une ou deux générations, pour se reproduire (on ne saurait dire comment) avec une fidélité et une pureté singulière clans un rejeton éloigné. Il en est de même, en grand, dans la famille humaine et dans la suite inépuisable des esprits. Il y a de ces retours à distance, de ces correspondances imprévues. Un siècle illustre disparaît; le glorieux talent qui le caractérisait le mieux, et dans les nuances les plus accomplies, meurt, en emportant, ce semble, son secret; ceux qui le veulent suivre altèrent sa trace, les autres la brisent en se jetant de propos délibéré dans des voies toutes différentes: on est en plein dans un siècle nouveau qui lui-même décline et va s'achever. Tout d'un coup, après ce long espace et cette interruption qui semble définitive, un talent reparaît, en qui sourit une douce et chaste ressemblance avec l'aïeul littéraire. Il ressemble, sans le vouloir, sans y songer, et par une originalité native: dans le fond des traits, dans le tour des lignes, à travers la couleur pâlie, on reconnaît plus que des vestiges. C'est le rapport de M. de Fontanes à Racine; il est de cette famille, et il s'y présente à nous comme le dernier.

Plus la figure littéraire est simple, douce, pure, élégante, sensible sans grande passion, plus il devient précieux d'en étudier de près l'originalité au sein même de cette ressemblance. Si le poëte n'a pas fait assez, s'il a trop négligé d'élever ou d'achever son monument, cela s'explique encore et doit sembler tout naturel; c'est qu'un instinct secret lui disait: «La grande place est remplie, l'aïeul la tient. Il suffit que moi, qui viens tard, je ne sois pas indigne de lui, que je l'honore par mon goût dans un siècle bien différent déjà, et que jamais du moins je n'aie faussé son lointain et supérieur accord par mes accents.»

Dans cette sobriété et cette paresse même du poëte, se retrouve donc un sentiment touchant, modeste, et qu'on peut dire pieux. Je n'invente pas: M. de Fontanes le nourrissait en son coeur et l'a exprimé en plus d'un endroit. Dans son ode sur la littérature de l'Empire, rappelant les modèles du grand Siècle, beaucoup moins méconnus et moins offensés alors par les doctrines que par les oeuvres du jour, il se borne, lui, pour toute ambition, au rôle de Silius, à celui de Stace disant à sa muse:

......Nec tu divinam Aeneida tenta, Sed longe sequere, et vestigia semper adora! De Virgile ainsi, dans Rome, Quand le goût s'était perdu, Silius à ce grand homme Offrait un culte assidu; Sans cesse il nommait Virgile; Il venait, loin de la ville, Sur sa tombe le prier; Trop faible, hélas! pour le suivre, Du moins il faisait revivre Ses honneurs et son laurier.

Et il avait autrement droit de se rendre ce témoignage, et de se dire ainsi l'adorateur domestique de Racine, que Silius pour Virgile.

Mais rien n'est tout à fait simple dans la nature des choses, et il ne faut pas, en tirant du personnage l'idée essentielle, ne voir en lui que cette idée. Dernier parent de Racine, et adorateur du XVIIe siècle, M. de Fontanes est pourtant du sien; il en est par les genres qu'il accepte, par ceux même qu'il veut renouveler; il en est par certaines teintes philosophiques et sentimentales qui font mélange à l'inspiration religieuse, par certaines faiblesses et langueurs de son style poétique élégant; mais, hâtons-nous d'ajouter, il en est surtout par le goût rapide, par le ton juste, par l'expression nette et simple, par tout ce que le XVIIIe siècle avait conservé de plus direct du XVIIe, et que Voltaire y avait transmis en l'aiguisant. De plus, M. de Fontanes n'était pas étranger au nôtre. Contraire aux nouveautés ambitieuses, il ne résistait pourtant pas à celles qui s'appuyaient de quelque titre légitime, de quelque juste accord dans le passé. Sur quelques-uns de ces points d'innovation, il devient lui-même la transition et la nuance d'intervalle, comme il convient à un esprit si modéré. Par ses pièces élégiaques et religieuses, par la Chartreuse et le Jour des Morts, il devançait de plus de trente ans et tentait le premier dans les vers français le genre d'harmonieuse rêverie; il semblait donner la note intermédiaire entre les choeurs d'Esther et les premières Méditations. Mais surtout, à cette époque critique de 1800, par son amitié, par sa sympathique et active alliance avec M. de Chateaubriand, il entrait dans la meilleure part du nouveau siècle; il s'y mêlait dans une suffisante et mémorable mesure. Le dernier des classiques donnait le premier les mains avec une joie généreuse à la consécration de la Muse enhardie, et lui-même il s'éclairait du triomphe. Tels, durant les étés du pôle, les derniers rayons d'un soleil finissant s'unissent dans un crépuscule presque insensible à la plus glorieuse des nouvelles aurores!

Louis de Fontanes naquit à Niort, le 6 mars 1737, d'une famille ancienne, mais que les malheurs du temps et les persécutions religieuses avaient fait déchoir. L'étoile du berceau de madame de Maintenon semble avoir jeté quelque influence de goût, d'esprit et de destinée sur le sien. La famille Fontanes, autrefois établie dans les Cévennes (comté d'Alais), y avait possédé le fief d'Apennès ou des Apennès, dont le nom lui était resté (Fontanes des Apennés): un village y portait aussi le nom de Fontanes. Mais, à l'époque où naquit le poëte, ce n'étaient plus là que des souvenirs. Sa famille, comme protestante, ne vivait, depuis la révocation de l'Édit de Nantes, que d'une vie précaire, errante et presque clandestine. Son grand-père, son père même étaient protestants; il ne le fut pas. Sa mère, catholique, avait, en se mariant, exigé que ses fils ou filles entrassent dans la communion dominante.

Les premières années de cet enfant à l'imagination tendre et sensible furent très-pénibles, très-sombres. Son frère aîné avait étudié au collège des Oratoriens de Niort; mais lui, le second, sans doute à cause de la gêne domestique, fut confié d'abord à un simple curé de village, ancien oratorien, le Père Bory, par malheur outré janséniste. Le digne curé, au lieu de tirer parti de cette jeune âme volontiers heureuse, sembla s'attacher à la noircir de terreurs: il envoyait son élève à la nuit close, seul, invoquer le Saint-Esprit dans l'église; il fallait traverser le cimetière, c'étaient des transes mortelles. M. de Fontanes y prit le sentiment terrible du religieux; pourtant l'imagination était peut-être plus frappée que le coeur. Le curé ne se bornait pas aux impressions morales, il y ajoutait souvent les duretés physiques; et le pauvre enfant, poussé à bout, s'échappait, un jour, pour s'aller faire mousse à La Rochelle: on le rattrapa. M. de Fontanes, en sauvant l'esprit religieux, conserva toute sa vie l'aversion des dogmes durs qui avaient contristé son enfance. S'il défendit le calvinisme dans son discours qui eut le prix à l'Académie, c'était au nom de la tolérance, par un sentiment de convenance domestique et d'équité civile; mais il n'en sépara jamais dans sa pensée les longs malheurs que lui avait dus sa famille, de môme qu'il associait l'idée de jansénisme au souvenir de ses propres douleurs. Dans son Jour des Morts, il a grand soin de nous dire de son humble pasteur:

Il ne réveille pas ces combats des écoles, Ces tristes questions qu'agitèrent en vain Et Thomas, et Prosper, et Pélage et Calvin.

Une telle enfance menait naturellement M. de Fontanes à placer son idéal chrétien dans la religion de Fénelon.

Ses études se firent ainsi de neuf ans à treize, en ce village appelé La Foye-Mongeault, entre Niort et La Rochelle. Il ne les termina point pourtant sans suivre ses hautes classes aux Oratoriens de Niort, d'où sortait son frère aîné; et celui-ci, poëte lui-même, dans leurs promenades aux environs de la ville et le long des bords de la fontaine Du Vivier, l'initiait déjà au jeu de la muse. Il perdit ce frère chéri en 1772. Puis, dans l'intervalle de la mort de son père (1774) à celle de sa mère, qui arriva un an après, il alla séjourner en Normandie, aux Andelys, y apprit l'anglais par occasion, y recueillit, dans ses courses rêveuses, de fraîches impressions poétiques, que sa Forêt de Navarre et son Vieux Château nous ont rendues. Venu à Paris vers 1777, il y commença des liaisons littéraires. Je ne parle pas de Dorat, singulier patron, qu'il se trouva tout d'abord connaître et cultiver plus qu'il ne semble naturel d'après le peu d'unisson de leurs esprits. Il aimait à raconter qu'à la seconde année de ce séjour, se promenant avec Ducis, ils rencontrèrent Jean-Jacques, bien près alors de sa fin. Ducis, qui le connaissait, l'aborda, et, avec sa franchise cordiale, réussissant à l'apprivoiser, le décida à entrer chez un restaurateur. Après le repas, il lui récita quelques scènes de son Oedipe chez Admète, et lorsqu'il en fut à ces vers où l'antique aveugle se rend témoignage:

.......Écoutez-moi, grands Dieux!

J'ose au moins sans terreur me montrer à vos yeux.

Hélas! depuis l'instant où vous m'avez fait naître,

Ce coeur à vos regards n'a point déplu peut-être.

Vous frappiez, j'ai gémi. J'entrerai sans effroi

Dans ce cercueil trompeur qui s'enfuit loin de moi.

Vous savez si ma voix, toujours discrète et pure,

S'est permis contre vous le plus léger murmure;

C'est un de vos bienfaits que, né pour la douleur,

Jean-Jacques, qui avait jusque-là gardé le silence, sauta au cou de Ducis, en s'écriant d'une voix caverneuse: «Ducis, je vous aime!» M. de Fontanes, témoin muet et modeste de la scène, en la racontant après des années, croyait encore entendre l'exclamation solennelle.

Il ne vit Voltaire que de loin, couronné à la représentation d'Irène; mais il n'eut pas le temps de lui être présenté. Son frère aîné (Marcellin de Fontanes), mort, je l'ai dit, en 1772, à l'âge de vingt ans, et doué lui-même de grandes dispositions poétiques, avait composé une tragédie qu'il avait adressée à Voltaire, aussi bien qu'une épître déjeune homme, et il avait reçu une de ces lettres datées de Ferney, qui équivalaient alors à un brevet ou à une accolade.

L'Almanach des Muses de 1778 nous donne les premières nouvelles littéraires du poëte. On y lit de lui une pièce composée à seize ans, qui a pour titre le Cri de mon Coeur, et un fragment d'un Poëme sur la Nature et sur l'Homme, qui sort déjà des simples essais juvéniles. Ce Cri de mon Coeur ne serait qu'une boutade adolescente sans conséquence, s'il ne nous représentait assez bien toutes les impressions accumulées de l'enfance douloureuse de Fontanes. La mort de son frère aîné, celle de son père et de sa mère, qui l'ont frappé coup sur coup, achèvent d'égarer son âme. Il s'écrie contre l'existence; il va presque jusqu'à la maudire:

Monarque universel, que peut-être j'outrage, Pardonne à mes soupirs; je connais mon erreur. Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage, Dois-tu suspendre la fureur? D'un pas toujours égal, la Nature insensible Marche, et suit les décrets avec tranquillité. Audacieux enfant contre elle révolté, Je me débats en vain sous le bras inflexible De la Nécessité.

Il s'arrête un moment aux projets les plus sinistres et les envisage sans effroi:

Terre, où va s'engloutir ma dépouille fragile, Terre, qui l'entretiens de la cendre des morts, O ma mère, à ton fils daigne ouvrir un asile,! Heureux, si dans ton sein doucement je m'endors! Sous la tombe, du moins, l'infortune est tranquille.

L'Almanach des Muses de 1780 le fit plus hautement connaître, en publiant la Forêt de Navarre. Ce petit poëme descriptif, vu à sa date, avait de la fraîcheur et de la nouveauté. L'auteur, en y développant une peinture déjà touchée dans la Henriade, y faisait preuve de son admiration pour Voltaire et de son amour pour Henri IV, deux traits essentiels qui ne le quittèrent jamais. Il y marquait par un vers d'éloge sa déférence à Delille, déjà célèbre depuis 1770; mais, même à cette heure de jeunesse première, il semblait plus sobre, plus modéré en hardiesse que ce maître brillant. On remarquait, à travers les exclamations descriptives d'usage, bien des vers heureux et simples, de ces vers trouvés, qui peignent sans effort:

Le poëte aime l'ombre, il ressemble au berger.... L'oiseau se fait, perché sur le rameau qui dort.... Foulant de hauts gazons respectés du faucheur.... Ils ne sont plus ces jours où chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versaient en silence à la tige altérée La sève à longs replis sous l'écorce égarée.

Il n'y avait pas abus de coupes, quelques-unes pourtant assez neuves, quelques jets un peu libres, que plus tard son ciseau, en y revenant, supprima:

Quel calme universel! je marche: l'ombre immense, L'ombre de ces ormeaux dont les bras étendus Se courbent sur ma tête en voûtes suspendus, S'entasse à chaque pas, s'élargit, se prolonge, Croît toujours; et mon coeur dans l'extase se plonge.

Enfin, quelque chose de senti inspirait le tout.

Garât, rendant compte de l'Almanach des Muses dans le Mercure (avril 1780), s'arrêta longuement sur le poëme de Fontanes, et le critiqua avec une sévérité indirecte et masquée, qui put sembler piquante dans les habitudes du temps. Il fait bien ressortir l'absence de plan, les contradictions entre l'appareil didactique et certaines formes convenues d'enthousiasme: Que de tableaux divers!...A pas lents je m'égare. Oui, à pas lents. Mais il ne va pas au fond. Quand il en vient au style, il frappe encore plus au hasard et souligne quelques-uns des vers que nous citions précisément à titre de beauté. Fontanes fut très-sensible à l'article de Garât, et faillit en être découragé à cette entrée dans la carrière. La plus sûre preuve de l'impression profonde qu'il en reçut, c'est que trente-sept ans après, lorsqu'il fixa la rédaction dernière de la Forêt de Navarre, il tint compte dans sa refonte de presque toutes les critiques de détail, même de celles où Garat avait tort. Voilà de la sensibilité de poëte, mais bien modeste et docile.

Garât, que nous trouvons ainsi au début de Fontanes, et qui, nonobstant son article sévère, d'ailleurs très-convenable, fut et resta lié avec lui dans les années qui précédèrent la Révolution, Garat, plus âgé de plusieurs années, nous offre à certains égards, et en fait de destinée littéraire, le pendant du poëte dans le camp opposé, dans les rangs philosophiques: grand talent de prosateur, s'essayant d'abord aux éloges académiques, se dispersant en tout temps aux journaux, puis intercepté brusquement par la Révolution et désormais lancé à tous les souffles de l'orage; exemple déplorable et frappant du danger de ne se recueillir sur rien, et, avec des facultés supérieures, de ne laisser qu'une mémoire éparse, bientôt naufragée! Durant la Révolution, soit sous la Terreur, soit après Fructidor, Fontanes crut avoir beaucoup à se plaindre de lui, et il rompit tout rapport avec un adversaire au moins indiscret, qui se figurait peut-être, dans son sophisme d'imagination, continuer simplement envers le proscrit politique l'ancienne polémique littéraire. Mais, sans faire injure à aucune mémoire, et dans l'éloignement où l'on est de leur tombe, on ne peut s'empêcher de pousser le rapprochement: Garat, avec plus de verve et bien moins de goût, louant Desaix et Kléber, comme Fontanes louait Washington; Garat se flattant toujours d'élever le monument métaphysique dont on ne sait que la brillante préface, comme Fontanes se flattait de l'achèvement de la Grèce sauvée; mais, avec une imagination trop vive chez un philosophe, Garat n'était pas poëte, et l'avantage incomparable de Fontanes, pour la durée, consiste en ce point précis: il lui suffit de quelques pièces qu'on sait par coeur pour sauver son nom.

A leur date, la Chartreuse et le Jour des Morts, déjà un peu passés, mais à maintenir dans la suite des tons et des nuances de la poésie française; sans date, et de tous les instants, les Stances à une jeune Anglaise, l'ode à une jeune Beauté, ou celle du Buste de Vénus; en un mot, le flacon scellé qui contient la goutte d'essence; voilà ce qui surnage, c'est assez. Les métaphysiciens échoués n'ont pas de ces débris-là.

Quand ma main imprudente a tari mon trésor,

il sentait le besoin de se dérober. Il se retirait à Poissy en hiver; il se faisait ermite, et se vouait à l'étude entre son Tibulle et son Virgile. Mais cela durait peu. Les amis heureux le désiraient, le rappelaient. Un voyage en Suisse, vers 1787, auparavant un autre voyage de deux mois en Angleterre, ne tardaient point à le leur rendre. La prospérité pourtant ne venait pas. Si c'était la saison des plaisirs, c'était aussi celle des rudes épreuves:

Redis-moi du malheur les leçons trop amères,

a-t-il écrit plus tard parlant à sa muse secrète et en songeant à ce temps. Ainsi se passèrent pour lui, trop au hasard sans doute, les années faciles et fécondes. La Révolution le surprit, et dans l'Épître à M. de Boisjolin, en 1792, jetant un regard en arrière, à la veille de plus grands orages, il pouvait dire avec un regret senti:

Tu m'as trop imité: les plaisirs, la mollesse, Dans un piége enchanteur ont surpris ta faiblesse. La gloire en vain promet des honneurs éclatants: Un souris de l'amour est plus doux à vingt ans; Mais à trente ans la gloire est plus douce peut-être. Je l'éprouve aujourd'hui. J'ai trop vu disparaître Dans quelques vains plaisirs aussitôt échappés Des jours que le travail aurait mieux occupés. Oh! dans ces courts moments consacrés à l'étude, Combien je chérissais ma docte solitude!...

«Un tronc jadis sauvage adopte sur sa tige

Fontanes se tenait sans effort dans les mêmes principes que La Harpe: en traduisant Pope, le sage Pope, il ne l'approuvait pas toujours. Il blâme, dès les premiers vers de son auteur, ces métaphores redoublées, selon lesquelles l'homme est tour à tour un labyrinthe, un jardin, un champ, un désert, et n'y voit que manque de goût, de précision et de clarté. Quand il rencontre ce vers tout pétillant:

In folly's cup still laughs the bubble, joy,

la joie, cette bulle d'eau, rit dans la coupe de la folie, il le supprime. Il est bien plus que l'abbé Delille de l'école directe de Boileau et de Racine.

Il est mieux que de l'école, il est du sentiment tendre et de l'inspiration émue de ce dernier dans la Chartreuse et dans le Jour des Morts. Racine jeune, Racine déjà revenu d'Uzès et à la veille d'Andromaque, Racine né au XVIIIe siècle, ayant beaucoup lu, au lieu de Théagène et Chariclée, l'Épître de Colardeau, et se promenant, non pas à Port-Royal, mais au Luxembourg, aurait pu écrire la Chartreuse.

La manière littéraire a beau changer; les formes du style.

Racine et Despréaux ont vu leur gloire usée, Et par des écoliers leur langue méprisée. Voltaire au seul hasard a dû quelques beaux vers; Ses succès, soixante ans, ont trompé l'univers. Il n'existe en effet qu'une seule science: C'est des mots discordants la bizarre alliance, Des tropes entassés le chaos monstrueux. L'ignoble barbarisme, aujourd'hui fastueux, Est le trait de la force et le fruit de l'étude, Et sait donner au vers une noble attitude. Veut-on que notre mètre, en sa marche arrêté, De la mesure antique ait la variété? Substituez alors (la ressource est aisée) Au rhythme poétique une prose brisée. Enfin sachez frapper le dernier coup de l'art: Que de tous ses rayons Phébus vous illumine; Et, faute d'égaler la langue de Racine, Osez ressusciter le jargon de Ronsard.

Rien n'est donc nouveau, ni l'audace, ni le cri d'alarme, ni l'injure dans un sens et dans l'autre; ne nous attachons qu'au talent, ont beau se renouveler, se vouloir rajeunir, et, même en n'y réussissant pas toujours, faire pâlir du moins la couleur des styles précédents; les idées, sinon la pratique, en matière de goût et d'art sévère, ont beau s'élever, s'affermir, s'agrandir, je le crois, par une comparaison plus studieuse et plus étendue: il est des impressions heureuses, faciles, touchantes, qui, dans de courtes productions, tirent leur principal intérêt du coeur, et qui durent sous un crayon un peu effacé. La lecture de la Chartreuse, si l'on a l'imagination sensible, et si l'on n'a pas l'esprit barré par un système, cette lecture mélodieuse et plaintive, faite à certaine heure, à demi-voix, produira toujours son effet, émouvra encore et finira par mêler vos pleurs à ceux du poète:

Cloître sombre, où l'amour est proscrit par la Ciel, Où l'instinct le plus cher est le plus criminel, Déjà, déjà ton deuil plaît moins à ma pensée! L'imagination, vers les murs élancée, Chercha leur saint repos, leur long recueillement; Mais mon âme a besoin d'un plus doux, sentiment. Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse. Toutefois, quand le temps, qui détrompe sans cesse, Pour moi des passions détruira les erreurs, Et leurs plaisirs trop courts souvent mêlés de pleurs; Quand mon coeur nourrira quelque peine secrète; Dans ces moments plus doux, et si chers au poëte, Où, fatigué du monde, il veut, libre du moins, Et jouir de lui-même et rêver sans témoins; Alors je reviendrai, Solitude tranquille, Oublier dans ton sein les ennuis de la ville, Et retrouver encor, sous ces lambris déserts, Les mêmes sentiments retracés dans ces vers.

De tels vers, pour la couleur mélancolique à la fois et transparente, étaient dignes contemporains des belles pages des Études de la Nature.

Eh bien! si de la foule autrefois séparé, Illustre dans les camps ou sublime au théâtre, Son nom charmait encor l'univers idolâtre, Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux?

dernier vers charmant, imité de La Fontaine avant sa conversion; mais depuis quand la mort, pour le chrétien, est-elle un doux sommeil et le cercueil un oreiller? En somme, la religion du Jour des Morts est une religion toute d'imagination, de sensibilité, d'attendrissement (le mot revient sans cesse); c'est un christianisme affectueux et flatté, à l'usage du XVIIIe siècle, de ce temps même où l'abbé Poulle, en chaire, ne désignait guère Jésus-Christ que comme le Législateur des chrétiens. Ici, ce mode d'inspiration, plus acceptable chez un poëte, cette onction sans grande foi, et pourtant sincère, s'exhale à chaque vers, mais elle se déclare surtout admirablement dans le beau morceau de la pièce au moment de l'élévation pendant le sacrifice:

O moment solennel! ce peuple prosterné, Ce temple dont la mousse a couvert les portiques, Ses vieux murs, son jour sombre, et ses vitraux gothiques; Cette lampe d'airain, qui, dans l'antiquité, Symbole du soleil et de l'éternité, Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue; La majesté d'un Dieu parmi nous descendue; Les pleurs, les voeux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautés, qui, sous l'oeil maternel, Adoucissent encor par leur voix innocente De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible, Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre: Il se cache au savant, se révèle au coeur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir.

Il y avait longtemps à cette date que la poésie française n'avait modulé de tels soupirs religieux. Jusqu'à Racine, je ne vois guère, en remontant, que ce grand élan de Lusignan dans Zaïre. M. de Fontanes essayait, avec discrétion et nouveauté, dans la poésie, de faire écho aux accents épurés de Bernardin de Saint-Pierre, ou à ceux de Jean-Jacques aux rares moments où Jean-Jacques s'humilie. Son grand tort est de s'être distrait sitôt, d'avoir récidivé si peu.

Une affinité naturelle poussait Fontanes vers les poëtes anglais: on doit regretter qu'il n'ait pas suivi plus loin cette veine. Il avait bien plus nettement que Delille le sentiment champêtre et mélancolique, qui distingue la poésie des Gray, des Goldsmith, des Cowper: son imagination, où tout se terminait, en aurait tiré d'heureux points de vue, et aurait importé, au lieu du descriptif diffus d'alors, des scènes bien touchées et choisies. Mais il aurait fallu pour cela un plus vif mouvement d'innovation et de découverte que ne s'en permettait Fontanes. Il côtoya la haie du cottage, mais il ne la franchit pas. L'anglomanie qui gagnait le détourna de ce qui, chez lui, n'eût jamais été que juste. De son premier voyage en Angleterre, il rapporta surtout l'aversion de l'opulence lourde, du faste sans délicatesse, de l'art à prix d'or, le dégoût des parcs anglais, de ces ruines factices, et de cet inculte arrangé qu'il a combattu dans son Verger. De l'école française en toutes choses, il ne haïssait pas dans le ménagement de la nature les allées de Le Nôtre et les directions de La Quintinie, comme, dans la récitation des vers, il voulait la mélopée de Racine. En se gardant de l'abondance brillante de Delille, il négligea la libre fraîcheur des poëtes anglais paysagistes, desquels il semblait tout voisin. Son descriptif, à lui, est plutôt né de l'Épître de Boileau à Antoine.

Son étude de Pope et son projet d'un poème sur la Nature le conduisirent aisément à son Essai didactique sur l'Astronomie: M. de Fontanes n'a rien écrit de plus élevé. Je sais les inconvénients du genre: on y est pressé, comme disait en son temps Manilius, entre la gêne des vers et la rigueur du sujet:

.....Duplici circumdalus aestu Carminis et rerum........

Il faut exprimer et chanter, sous la loi du rhythme, des lois célestes que la prose, dans sa liberté, n'embrasse déjà qu'avec peine. Comme si ces difficultés ne se marquaient pas assez d'elles-mêmes, le poëte, dans sa marche logique et méthodique, dans sa pénible entrée en matière et jusque dans ce titre d'Essai, n'a rien fait pour les dissimuler. Mais combien ce défaut peu évitable est racheté par des beautés de premier ordre! et, d'abord, par un style grave, ferme, soutenu, un peu difficile, mais par là-même pur de toute cette monnaie poétique effacée du XVIIIe siècle, par un style de bon aloi, que Despréaux eût contre-signe à chaque page, ce qu'il n'eût pas fait toujours, même pour le style de M. de Fontanes. Cette fois, l'auteur, pénétré de la majesté de son sujet, n'a nulle part fléchi; il est égal par maint détail, et par l'ensemble il est supérieur aux Discours en vers de Voltaire; il atteint en français, et comme original à son tour, la perfection de Pope en ces matières, concision, énergie:

Vers ces globes lointains qu'observa Cassini, Mortel, prends ton essor; monte par la pensée, Et cherche où du grand Tout la borne fut placée. Laisse après toi Saturne, approche d'Uranus; Tu l'as quitté? poursuis: des astres inconnus, A l'aurore, au couchant, partout sèment ta route; Qu'à ces immensités l'immensité s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor: Peut-être ici, fermant ce vaste compas d'or Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'éternel Géomètre a terminé les mondes. Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; à l'instant Un nouveau lieu succède, et l'univers s'étend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu, qui ne cesse point d'agir et d'enfanter, Eût dit: «Voici la borne où je dois m'arrêter!»

Cette grave et stricte poésie s'anime heureusement, par places, d'un sentiment humain, qui repose de l'aspect de tant de justes orbites et répand une piété toute virgilienne à travers les sphères:

Tandis que je me pends en ces rêves profonds, Peut-être un habitant de Vénus, de Mercure, De ce globe voisin qui blanchit l'ombre obscure, Se livre à des transports aussi doux que les miens. Ah! si nous rapprochions nos hardis entretiens! Cherche-t-il quelquefois ce globe de la terre, Qui, dans l'espace immense, en un point se resserre? A-t-il pu soupçonner qu'en ce séjour de pleurs Rampe un être immortel qu'ont flétri les douleurs?

Et tout ce qui suit.—Le style, dans le détail, arrive quelquefois à un parfait éclat de vraie peinture, à une expression entière et qui emporte avec elle l'objet: on compte ces vers-là dans notre poésie classique, même dans Racine, qui en offre peut-être un moins grand nombre que Boileau:

Quand la lune arrondie en cercle lumineux

Va, de son frère absent, nous réfléchir les feux,

Par l'ombre de la terre elle pâlit frappée.

En terminant cet Essai qui est devenu un chant ou du moins un tableau, le poëte invite de plus hardis que lui à l'étude entière et à la célébration de la nature et des cieux: il se rappelle tout bas ce que Virgile se disait au début du troisième livre des Géorgiques:

Omnia jam vulgala: quis aut Eurysthea durum, Aut illaudati nescit Busiridis aras? Cui non dictus Hylas puer?...... ........................................ ... Tentanda via est, qua me quoque possim Tollere humo, victorque virûm volitare per ora.

Faut-il offrir toujours, sur la scène épuisée,

Des tragiques douleurs la pompe trop usée?

Mais nul poëte depuis n'a tenté ces hauts sentiers, et les descriptifs moins que les autres. Cet Essai sur l'Astronomie, qui n'a pas été classé jusqu'ici comme il le mérite, pourrait presque sembler, par sa juste et belle austérité, une critique en exemple, une contre-partie et un contre-poids que Fontanes aurait voulu opposer aux excès et aux abus de l'école envahissante.

Il a laissé du pur descriptif lui-même; sa Maison rustique (l'ancien Verger refondu) n'est pas autre chose. N'oublions pas pourtant que ce Verger, qui parut en 1788, fort court et un peu pressé entre notes et préface, était encore une protestation indirecte contre la manie du jour, un sous-amendement respectueux au poëme des Jardins. Fontanes se sauvait dans le verger pour faire de là opposition, pour jeter en quelque sorte son caillou de derrière les saules. Il s'élevait fort contre ces colifichets soi-disant champêtres, contre cette négligence acquise à grands frais,

Où la simplicité n'est qu'un luxe de plus.

Ermenonville, avec son Temple de la Philosophie et sa Tour de Gabrielle, ne trouvait pas grâce absolument devant son goût sans fadaise. L'ouvrage d'un Allemand, Hirschfeld, sur les jardins et les paysages, lui fournissait surtout matière à gaieté. Le professeur d'esthétique avait conseillé au bout du verger un étang, d'où monterait en choeur le cri des grenouilles, effectivement si harmonieux de loin le soir, dans la tranquillité des airs. Mais cette harmonie, qui sentait trop Aristophane, et que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas réhabilitée, ne revenait guère à Fontanes, non plus que l'étang bourbeux. Il prenait de là occasion pour se jeter sur le germanisme en littérature, et il en prévoyait dès lors, il en combattait les conséquences en tout genre, avec une vivacité qui prouve encore moins sa prévention extrême que sa promptitude de coup d'oeil et d'avant-goût. Quand vint madame de Staël, elle le trouva tout armé à l'avance et très-averti.

Comme on voit, quand l'hiver a chassé les frimas, Revoler sur les Heurs l'abeille ranimée, Qui six mois dans sa ruche a langui renfermée, Ainsi revole aux champs, Muse, fille du Ciel! De poétiques fleurs compose un nouveau miel; Laisse les vils frelons qui te livrent la guerre A la hâte et sans art pétrir un miel vulgaire; Pour toi, saisis l'instant: marque d'un oeil jaloux Le terrain qui produit les parfums les plus doux; Reposant jusqu'au soir sur la tige choisie, Exprime avec lenteur une douce ambroisie, Épure-la sans cesse, et forme pour les cieux Ce breuvage immortel attendu par les Dieux.

Je suis porté à placer alors la première inspiration de la Grèce sauvée; je conjecture que l'Anacharsis de l'abbé Barthélémy, dont l'impression sur lui fut si vive, et qu'il célébra dans une épître, lui en donna idée par contre-coup. Son poëme de la Grèce sauvée, en effet, eût été pour la couleur le contemporain du Voyage d'Anacharsis, comme sa Chartreuse et son Jour des Morts étaient bien des élégies contemporainesdes Études de la Nature. Arrivé à trente-cinq ans, et songeant à se recueillir enfin dans une oeuvre, Fontanes se disait sans doute un peu pour lui-même ce qu'il écrivait à l'abbé Barthélémy:

Tandis que le troupeau des écrivains vulgaires Se fatigue à chercher des succès éphémères, Et, dans sa folle ambition, Prête une oreille avide à tous les vents contraires De l'inconstante opinion, Le grand homme, puisant aux sources étrangères, Trente ans médite en paix ses travaux solitaires; Au pied du monument qu'il fut lent à finir Il se repose enfin, sans voir ses adversaires, Et l'oeil fixé sur l'avenir.

L'effet sur la Convention fut grand. On a comparé cet énergique langage à celui du paysan du Danube en plein Sénat romain. L'art pourtant, qui se dérobait, y était d'autant moins étranger. Fontanes avait adroitement emprunté et prodigué les formes sacramentelles du jour: «Une grande Commune a mérité l'indignation nationale: mais qu'avec l'aveu de ses égarements vous parvienne aussi l'expression de ses douleurs et de son repentir! Ce repentir est vrai, profond, unanime; il a devancé le moment de la chute des traîtres qui nous ont égarés.» Mais toute cette phraséologie obligée de peuple magnanime et de traitres n'était qu'une précaution oratoire pour amener la Convention à entendre face à face ceci:

«Les premiers députés (après le siège de Lyon) avaient pris un arrêté, à la fois juste, ferme et humain: ils avaient ordonné que les chefs conspirateurs perdissent seuls la tête, et qu'à cet effet on instituât deux Commissions qui, en observant les formes, sauraient distinguer le conspirateur du malheureux qu'avaient entraîné l'aveuglement, l'ignorance et surtout la pauvreté. Quatre cents têtes sont tombées dans l'espace d'un mois, en exécution des jugements de ces deux Commissions. De nouveaux juges ont paru et se sont plaints que le sang ne coulât point avec assez d'abondance et de promptitude. En conséquence, ils ont créé une Commission révolutionnaire, composée de sept membres, chargée de se transporter dans les prisons et de juger, en un moment, le grand nombre de détenus qui les remplissent. A peine le jugement est-il prononcé, que ceux qu'il condamne sont exposés en masse au feu du canon chargé à mitraille. Ils tombent les uns sur les autres frappés «par la foudre, et, souvent mutilés, ont le malheur de ne perdre, à la première décharge, que la moitié de leur vie. Les victimes qui respirent encore, après avoir subi ce supplice, sont achevées à coups de sabres et de mousquets. La pitié même d'un sexe faible et sensible a semblé un crime: deux femmes ont été traînées au carcan pour avoir imploré la grâce de leurs pères, de leurs maris et de leurs enfants. On a défendu la commisération et les larmes. La nature est forcée de contraindre ses plus justes et ses plus généreux mouvements, sous peine de mort. La douleur n'exagère point ici l'excès de ses maux; ils sont attestés par les proclamations de ceux qui nous frappent. Quatre milles têtes sont encore dévouées au même supplice; elles doivent être abattues avant la fin de frimaire. Des suppliants ne deviendront point accusateurs: leur désespoir est au comble, mais le respect en retient les éclats; ils n'apportent dans ce sanctuaire que des gémissements et non des murmures.»

Celui-ci ne fut pas arrêté, ou du moins il ne le fut que durant trois fois vingt-quatre heures, et par mégarde, comme s'étant trouvé dans la voiture de M. de Langeac, son ami, à qui on en voulait. Il put obtenir d'être relâché avant qu'on insistât sur son nom. Il quitta Paris et passa le reste de la Terreur caché à Sevran, près de Livry, chez madame Dufrenoy, et aussi aux Andelys, qu'il revit alors, comme nous l'attestent les vers touchants, et un peu faibles, de son Vieux Château.

Dans ce petit poëme et dans quelques autres pièces qui le suivent en date, comme les Pyrénées, le style de M. de Fontanes, il faut le dire, se détend sensiblement, ne se tient plus à cette ferme hauteur qu'avait marquée l'Essai sur l'Astronomie. La facilité fâcheuse du XVIIIe siècle l'emporte. Chaque manière (même la bonne, la meilleure, si l'on veut) est voisine d'un défaut. Quand les poëtes de l'époque classique n'y prennent pas garde, ils deviennent aisément prosaïques et languissants, comme les autres de l'école contraire tendent très-vite, s'ils ne se soignent, au boursouflé, au bigarré, ou à l'obscur. L'Art poétique de Boileau, bien autrement poétique par l'exécution que par les préceptes; les préceptes et la pratique courante de Voltaire, à force de soumettre la poésie à la même raison que la prose et au pur bon sens, allaient à remplacer l'inspiration et l'expression poétique par ce qui n'en doit être que la garantie et la limite. On s'est jeté aujourd'hui dans un excès tout contraire, et l'image tient le dé du style poétique, comme c'était la raison précédemment. Mais ni la raison, à proprement parler, ni l'image, en ceci, ne doivent régir. L'expression en poésie doit être incessamment produite par l'idée actuelle, soumise à l'harmonie de l'ensemble, par le sentiment ému, s'animant, au besoin, de l'image, du son, du mouvement, s'aidant de l'abstrait même, de tout ce qui lui va, se créant, en un mot, à tout instant sa forme propre et vive, ce que ne fait pas la pure raison. Mais, cela dit, et même dans ce poëme du Vieux Château, où le style de Fontanes est si peu ce que le style poétique devrait être toujours, une création continue; même là, de douces notes se font entendre; ces négligences, ces répétitions d'aimé, d'amour,—d'amant, qui reviennent tant de fois à la dernière page, ont leur grâce touchante: le secret de l'âme se trahit mieux en ces temps de langueur du talent. Or, ce qu'on suit dans cette série, aujourd'hui complète, des poésies de Fontanes, soit durant les Terreurs de 93 et de 97, soit plus tard aux années de sa pompe et de ses grandeurs, c'est le courant d'une âme d'honnête homme, d'une âme affectueuse et excellente, qui se conserve jusqu'au bout et ne tarit pas; les poésies qu'on publie, même les moins vives, en sont la biographie la plus intime, trop longtemps dérobée. Elles me semblent une source couverte, discrète, familière, trop rare seulement, qui bruissait à peine sous le marbre des degrés impériaux, qui cherchait par amour les gazons cachés, et qui, depuis la Forêt de Navarre jusqu'à l'ode sur la Statue de Henri IV, dans tout son cours voilé ou apparent, ne cessa d'être fidèle à certains échos chéris.

On a donc publié de lui le Vieux Château, le poëme des Pyrénées, en vue de sa biographie d'âme, sinon de leur mérite même, et quoique ce soit un peu comme si l'on publiait pour la première fois le Voyageur de Goldsmith après que Byron est venu.

Dans un autre discours de rentrée, il maintenait, contrairement au préjugé régnant, la prééminence du siècle de Louis XIV, et des grands siècles du goût en général, non-seulement à titre de goût, mais aussi à titre de philosophie:

«Chez les Latins, si vous exceptez Tacite, les auteurs qu'on appelle du second âge, inférieurs pour l'art de la composition, les convenances, l'harmonie et les grâces, ont aussi bien moins de substance et de vigueur, de vraie philosophie et d'originalité, que Virgile, Horace, Cicéron et Tite-Live. La France offre les mêmes résultats. A l'exception de trois ou quatre grands modernes qui appartiennent encore à demi au siècle dernier, vous verrez que Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Molière, Pascal, Fénelon, La Bruyère et Bossuet, ont répandu plus d'idées justes et véritablement profondes que ces écrivains à qui on a donné l'orgueilleuse dénomination de penseurs, comme si on n'avait pas su penser avant eux avec moins de faste et de recherche.»

La théorie littéraire de Fontanes est là; son originalité, comme critique, consiste, sur cette fin du XVIIIe siècle, à déclarer fausse l'opinion accréditée, «si agréable, disait-il, aux sophistes et aux rhéteurs, par laquelle on voudrait se persuader que les siècles du goût n'ont pas été ceux de la philosophie et de la raison.» C'était proclamer, au nom des Écoles centrales, précisément le contraire de ce que Garat venait de prêcher aux Écoles normales. Il devançait dans sa chaire et préparait honorablement la critique littéraire renouvelée, que le Génie du Christianisme devait bientôt illustrer et propager avec gloire. Ainsi, en parlant un jour des moeurs héroïques de l'Odyssée, il les comparait aux moeurs des patriarches, et rapprochait Éliézer et Rebecca de Nausicaa. Vite on le dénonça là-dessus dans un journal comme contre-révolutionnaire, et on l'y accusa de recevoir des rois de grosses sommes pour professer de telles doctrines.

Fontanes, comme Racine, comme beaucoup d'écrivains d'un talent doux, affectueux, tendre, avait tout à côté l'épigramme facile, acérée. Chez lui la goutte de miel lent et pur était gardée d'un aiguillon très-vigilant. S'il ne montrait d'ordinaire que de la sensibilité dans le talent, il portait de la passion dans le goût. Il était, ai-je dit, de l'école française en tout point: et en effet, tout ce qui, à quelque degré, tenait au germanisme, à l'anglomanie, à l'idéologie, à l'économisme, au jansénisme, tout ce qui sentait l'outré, l'obscur, l'emphatique, se liait dans son esprit par une association rapide et invincible; il voyait de très-loin et très-vite: son imagination faisait le reste. En somme, toutes les antipathies qu'on se figure que Voltaire aurait eues si vives durant la Révolution et de nos jours, Fontanes les a eues et nous les représente, et non par routine ni par tradition, mais bien vives, bien senties, bien originales aussi; il était né tel. De la famille de Racine par le coeur et par les vers, il touchait à Voltaire par l'esprit et par le ton courant. Très-aisément son tact fin tressaillait offensé, irrité: son accent se faisait moqueur; et, en même temps, sa veine de poëte sensible, et son imagination plutôt riante, n'en souffraient pas. Qu'on approuve ou non, il faut convenir que tout cela constitue en M. de Fontanes un ensemble bien varié et qui se tient, une nature, un homme enfin.

Mais le pressentiment le plus notable de Fontanes, à cette date, est son goût déclaré pour le général Bonaparte, alors conquérant de l'Italie. Le 15 août 1797, il lui adresse, dans le Mémorial, une lettre trop piquante de verve et trop perçante de pronostic, pour qu'on ne la reproduise pas. C'est un de ces petits chefs-d'oeuvre de la presse politique, comme il s'en est tant dépensé et perdu en France depuis la Satire Ménippée jusqu'à Carrel: sauvons du moins cette page-là. Le bruit venait de se répandre dans Paris qu'une révolution républicaine avait éclaté à Rome et y avait changé la forme du gouvernement.

«A BONAPARTE.

«Brave général,

«Tout a changé et tout doit changer encore, a dit un écrivain politique de ce siècle, à la tête d'un ouvrage fameux.

Vous hâtez de plus en plus l'accomplissement de cette prophétie de Raynal. J'ai déjà annoncé que je ne vous craignais pas, quoique vous commandiez quatre-vingt mille hommes et qu'on veuille nous faire peur en votre nom. Vous aimez la gloire, et cette passion ne s'accommode pas de petites intrigues, et du rôle d'un conspirateur subalterne auquel on voudrait vous réduire. Il me paraît que vous aimez mieux monter au Capitole, et cette place est plus digne de vous. Je crois bien que votre conduite n'est pas conforme aux règles d'une morale très-sévère; mais l'héroïsme a ses licences: et Voltaire ne manquerait pas de vous dire que vous faites votre métier d'illustre brigand comme Alexandre et comme Charlemagne. Cela peut suffire à un guerrier de vingt-neuf ans.

«Je me promènerais, je le répète, avec la plus grande sécurité, dans votre camp peuplé de braves comme vous, et je conviens qu'il serait fort agréable de vous voir de près, de suivre votre politique, et même de la deviner quand vous garderiez le silence.

«Savez-vous que, dans mon coin, je m'avise de vous prêter de grands desseins? Ils doivent, si je ne me trompe, changer les destinées de l'Europe et de l'Asie.

«Toute mon imagination fermente depuis qu'on m'annonce que Rome a changé son gouvernement. Cette nouvelle est prématurée sans doute; mais elle pourra bien se réaliser tôt ou tard.

«Vous aviez montré pour la vieillesse et le caractère du chef de l'Église des égards qui vous avaient honoré. Mais peut-être espériez-vous alors que la fin de sa carrière amènerait plus vite le dénoûment préparé par vos exploits et votre politique. Les Transtévérins se sont chargés de servir votre impatience, et le Pape, dit-on, vient de perdre toute sa puissance temporelle; je m'imagine que vous transporterez le siège de la nouvelle république lombarde au milieu de cette Rome pleine d'antiques souvenirs, et qui pourra s'instruire encore sous vous à l'art de conquérir le reste de l'Italie. «On prétend qu'à ce propos le ministre Acton disait naguère au roi de Naples:—Sire, les Français ont déjà la moitié du pied dans la botte. Encore un coup, et ils l'y feront entrer tout entier.—Acton pourrait bien avoir raison: qu'en dites-vous?

«Mais je soupçonne encore de plus vastes combinaisons. Le théâtre de l'Italie est déjà trop étroit pour la grandeur de vos vues. Je rêve souvent à vos correspondances avec les anciens peuples de la Grèce, et même avec leurs prêtres, avec leurs papas; car, en habile homme, vous avez soin de ne pas vous brouiller avec les opinions religieuses.

«Ainsi, je ne serais point étonné que vous eussiez conçu le projet hardi de planter à la fois l'étendard français sur les murs du Vatican et sur les tours du Sérail, dans la capitale des États chrétiens et dans celle de Mahomet. Ce serait, il faut en convenir, une étrange manière de renouveler l'empire d'Orient et celui d'Occident. Mais vous m'avez accoutumé aux prodiges, et ce qu'il y a de plus invraisemblable est toujours ce qui s'exécute le plus facilement depuis l'origine de la Révolution française.

«Que dire alors du ministre ottoman et de celui de Sa Sainteté, qui sont reçus le même jour au Directoire, qui se visitent fraternellement, et qui s'amusent à l'Opéra français, à nos jardins de Bagatelle et de Tivoli, tandis qu'on s'occupe en secret du sort de Rome et de Constantinople?

«En vérité, brave Général, vous devez bien rire quelquefois, du haut de votre gloire, des cabinets de l'Europe et des dupes que vous faites.

«Vous préparez de mémorables événements à l'histoire. Il faut l'avouer, si les rentes étaient payées, et si on avait de l'argent, rien ne serait plus intéressant au fond que d'assister aux grands spectacles que vous allez donner au monde. L'imagination s'en accommode fort, si l'équité en murmure un peu.

«Une seule chose m'embarrasse dans votre politique. Vous créez partout des constitutions républicaines. Il me semble que Rome, dont vous prétendez ressusciter le génie, avait des maximes toutes contraires. Elle se gardait d'élever autour d'elle des républiques rivales de la sienne. Elle aimait mieux s'entourer de gouvernements dont l'action fût moins énergique, et fléchît plus aisément sous sa volonté. Souvenons-nous de ces vers d'une belle tragédie:

Ces lions, que leur maître avait rendus plus doux, Vont reprendre leur rage et s'élancer sur nous; ............................................... Si Rome est libre enfin, c'est fait de l'Italie, etc.

«Mais peut-être avez-vous là-dessus, comme sur tout le veste, votre arrière-pensée, et vous ne me la direz pas.

«J'ai cru pouvoir citer des vers dans une lettre qui vous est adressée: vous aimez les lettres et les arts. C'est un nouveau compliment à vous faire. Les guerriers instruits sont humains; je souhaite que le même goût se communique à tous vos lieutenants qui savent se battre aussi bien que vous. On dit que vous avez toujours Ossian dans votre poche, môme au milieu des batailles: c'est, en effet, le chantre de la valeur. Vous avez, de plus, consacré un monument à Virgile dans Mantoue, sa patrie. Je vous adresserai donc un vers de Voltaire, en le changeant un peu:

J'aime fort les héros, s'ils aiment les poètes.

«Je suis un peu poète; vous êtes un grand capitaine. Quand vous serez maître de Constantinople et du Sérail, je vous promets de mauvais vers que vous ne lirez pas, et les éloges de toutes les femmes, qui vaudront mieux que les vers pour un héros de votre âge. Suivez vos grands projets, et ne revenez surtout à Paris que pour y recevoir des fêtes et des applaudissements. F.»

Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de réveiller en Fontanes le poète, qui se dissipait trop dans cette vie de polémique et de parti. Laissant madame de Fontanes à Paris, il se déroba à la déportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait déjà connu en 89. C'est à l'illustre ami de nous dire en ses Mémoires (et il l'a fait) cette liaison étroitement nouée dans l'exil, ces entretiens à voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume. Fontanes n'hésita pas un seul instant à reconnaître l'étoile à ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels émigrés, le chevalier de Panat et ce monde léger du XVIIIe siècle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rêveur et sauvage, Fontanes leur disait: «Laissez, messieurs, «patience! il nous passera tous.» Et à son jeune ami il répétait: «Faites-vous illustre.» M. de Chateaubriand, à son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, après avoir repris vivement à la Grèce sauvée, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: «Vous possédez le plus «beau talent poétique de la France, et il est bien malheureux «que votre paresse soit un obstacle qui retarde la «gloire. Songez, mon ami, que les années peuvent vous surprendre, «et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité «est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être «que quelques cartons. C'est une vérité indubitable «qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez «cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui «seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples «et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touché «de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous «songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?» Ainsi au poète mélancolique, délicat, pur, élevé, noble, mais un peu désabusé, parlait l'ardent poète avec grandeur.

Ces paroles, tombant dans les heures fécondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupé de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extrêmes; il ressaisissait en idée la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme à nu et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait acheté près de la Bourse, à Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnêtes fermiers du Holstein les Contes moraux de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit à Klopstock?); et dans ces pays où son genre d'études était peu goûté, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance était peu propre à le réconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait à sa Grèce sauvée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachés en France (et La Harpe l'avait été quelque temps chez madame de Fontanes même), il songeait impatiemment à rentrer: «Je viens «de lire une partie du décret; quelque sévère qu'il soit, je «persiste dans mes idées. Je me cacherai, et je travaillerai «au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un très-petit nombre «d'années à employer pour l'imagination, je veux en user «mieux que des précédentes. Je veux finir mon poème. «Peut-être me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je «laisse quelque monument après moi...» Son cri perpétuel, en écrivant à madame de Fontanes et à son ami Joubert, était: «Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des «livres en France!... Je ne veux que terminer dans une «cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé. «Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur «bon plaisir.» Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les déportés, on avait désigné l'île de Corfou, ce ciel de la Grèce tout d'un coup lui sourit: «J'ai été vivement «tenté d'écrire à cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il «pût refuser a un poète déporté, qui mettrait sous ses yeux «plusieurs chants (il y avait donc dès lors plusieurs chants) «d'un poème sur la Grèce, un exil à Corfou, puisqu'il y veut «envoyer d'autres individus frappés par le même décret. Ceci «vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est «pas mieux que Hambourg?» Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant à tirer son épopée du naufrage, me fait l'effet de Camoëns qui soulève ses Lusiades d'un bras courageux: par malheur, la Grèce sauvée ne s'en est tirée qu'en lambeaux.

Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes années de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouvé et des grandeurs.

Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grèce en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, enfermé dans un poêle, comme dit Descartes, Fontanes écrivait à son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentré dans sa patrie, il lui aurait préparé une ruche et des fleurs à côté des siennes; et l'ami poëte lui répondait: «Si je suis la seconde personne à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (l'autre personne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens désormais que je vous suis attaché pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d'Outougami: nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux.» Ainsi se croisaient dans un poétique échange les souvenirs de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles images.

Le 18 brumaire trouva Fontanes déjà rentré en France, et qui s'y tenait d'abord caché. Je conjecture que la Maison rustique, transformation heureuse de l'ancien Verger, est le fruit aimable de ce premier printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas à vouloir éclaircir sa situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse, la vivacité et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de Fontanes avec le grand personnage.

«A BONAPARTE.

12 nivôse an VIII.»

On ne s'étonne plus, quand on connaît cette lettre, qu'un mois après le premier Consul ait songé à Fontanes pour le charger de prononcer l'éloge funèbre de Washington aux Invalides (20 pluviôse, 9 février 1800).

Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa limpide manière. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du Consul? A coup sûr, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus chères. Une parole modérée, pacifique, compatissante, pieuse au sens antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'était, dans ce Temple de Mars, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent à travers l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de Romulus: «Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires à la politique qu'à l'humanité, où l'on prodiguait l'insulte au malheur, le mépris à de grandes ruines et la calomnie à des tombeaux.» Attestant les Ombres du grand Condé, de Turenne et de Catinat, présentes sous ce dôme majestueux, l'orateur les réunissait en idée à celle du héros libérateur: «Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la même cause pendant leur vie, la même renommée les réunit quand ils ne sont plus. Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent éternellement.» Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime plus forte encore que la gloire; la modération, la simplicité, le désintéressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant le triomphe des armes en Washington. En face de ces hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractère de la grandeur et de la domination, il proclamait, comme non moins utile au gouvernement des États qu'à la conduite de la vie, le bon sens trop méprisé, cette qualité que nous présente le héros américain dans un degré supérieur, et qui donne plus de bonheur que de gloire à ceux qui la possèdent comme à ceux qui en ressentent les effets: «Il me semble que, des hauteurs de ce magnifique dôme, Washington crie à toute la France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai vaincu pour l'indépendance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la première moitié de ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux éloges de la postérité.»—Une allusion délicate, rapide, naturellement amenée, allait jusqu'à offrir aux mânes de Marie-Antoinette, devant tous ces témoins qu'il y associait, un commencement d'expiation.

Si, d'ailleurs, on voulait chercher dans ce discours à inspiration généreuse et clémente, qui remplit éloquemment son objet, une étude approfondie de Washington, et le détail creusé de son caractère, on serait moins satisfait; on ne demandait pas cela alors; l'orateur, dans sa justesse qui n'excède rien, s'est tenu au premier aspect de la physionomie connue: et puis Washington, dans sa bouche, n'est qu'un beau prétexte. Si l'on voulait même y chercher aujourd'hui de ces traits de forme qui devinent et qui gravent le fond, ce génie d'expression qui crée la pensée, cette nouveauté qui demeure, on courrait risque de n'être plus assez juste pour la rapidité, le goût, la mesure, la netteté, l'élévation sans effort, l'éclat suffisant, le nombre, tout cet ensemble de qualités appropriées, dont la réunion n'appartient qu'aux maîtres.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 79: (retour) Au chant XXI de l'Iliade, Achille est représenté s'enfuyant à toutes jambes devant le Scamandre furieux et débordé: «CommeNote 2 · Le témoin véridique, de qui le mot m'est venu, n'en avait entendu que la lettre, et n'en saisissait ni le poétique ni le figuratif. Depuis, Note 3 · Note 80: (retour) Tome IV.Note 4 · Note 81: (retour) Sur La Fayette et sa conduite en ces années difficiles, il est essentiel de consulter le Mémorial de Gouverneur Morris (édNote 5 · Quant aux reproches en sens opposé, et pour avoir défendu la Constitution et la royauté de 91 contre les émeutes, ils ne s'adressent pas à lNote 6 · Note 82: (retour) Sieyès avait divisé sa vie politique depuis 89 en trois époques. «Durant toute la tenue de l'Assemblée législative jusqu'àNote 7 · Note 83: (retour) Après un tableau du règne de la Terreur, Sieyès ajoutait: «Que faire, encore une fois, dans une telle nuit? attendre le joNote 8 · Note 84: (retour) On a beaucoup parlé de Sieyès dans ces derniers temps; sa mort l'a remis en scène. M. Mignet, dans un équitable Éloge, l'aNote 9 · «Il n'appartient point à mon sujet d'examiner la troisième époque de la vie politique de Sieyès 82. Je suis encore plus loin de chercher à aNote 10 · Note 85: (retour) Chez celui-ci, en effet, l'humilité chrétienne, au-dessus de laquelle, comme beauté morale, il n'y a rien, a pourtant prisNote 11 · A partir de 92 jusqu'en 1814, la portion de ces Mémoires, qui ne comprend pas moins d'un volume, est d'un intérêt et d'une nouveauté qu'on dNote 12 · Note 86: (retour) Tome IV.Note 13 · Note 87: (retour) Souvenirs au sortir de prison.Note 14 · Dans un écrit intitulé Souvenirs au sortir de prison86, La Fayette récapitule et rassemble ses propres sentiments mûris, ses jugements des hNote 15 · Note 88: (retour) Voir son Histoire de la Régence.Note 16 · Mais ce qu'on écrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait coNote 17 · Note 89: (retour) Tome V, page 99.Note 18 · Note 90: (retour) Tome V, page 476.Note 19 · Ces réserves que je pose, je ne me permets de les appliquer à La Fayette lui-même qu'avec réserve. Je crois avec madame de Tessé que sa facuNote 20 · Note 91: (retour) Elles avaient été citées de préférence par la plupart des journaux.Note 21 · Les vertus de famille, la bonté morale et l'excellence du coeur pour tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante Note 22 · Note 92: (retour) La plupart des femmes d'émigrés avaient, en 1793, rempli la formalité d'un divorce simulé, pour mettre à l'abri une portioNote 23 · «Voilà bien des souvenirs que j'aime à déposer dans votre sein, mon cher ami; mais il ne nous reste que des souvenirs de cette femme adorablNote 24 · Note 93: (retour) Voici le texte du cantique récité par madame de La Fayette à l'aspect d'Olmütz, quand elle vint partager la captivité du gNote 25 · «Quelquefois on l'entendait prier dans son lit. Il y eut, une des dernières nuits, quelque chose de céleste à la manière dont elle récita deNote 26 · Note 94: (retour) Dans le cimetière de Piepus.Note 27 · «C'est lundi que cette angélique femme a été portée, comme elle l'avait demandé, auprès de la fosse où reposent sa grand'mère, sa mère et saNote 28 · Note 95: (retour) Tome V.Note 29 · La Fayette rentre en scène en 1815, et, à part deux ou trois années de retraite encore au commencement de la seconde Restauration, on peut dNote 30 · Note 96: (retour) Tome VI, page 135 et suiv.Note 31 · Cet instant d'embarras à part, la conduite de La Fayette rentre bien vite dans sa rectitude incontestée, et elle se rapporte, durant toute lNote 32 · Note 97: (retour) Cette Notice a été écrite en vue de l'édition des Oeuvres.Note 33 · Pour nous, appelé aujourd'hui à parler de M. de Fontanes, nous ne faisons en cela qu'accomplir un désir déjà bien ancien. Quelle qu'ait été Note 34 · Note 98: (retour) Acte III, scène IV.Note 35 · Je n'aie au moins jamais profané mon malheur98!Note 36 · Note 99: (retour) Mercure, fructidor an VIII.Note 37 · Fontanes eut le temps de voir beaucoup d'Alembert: laissons-le dire là-dessus: «Tout homme, écrit-il au Mercure à propos de Beaumarchais99, Note 38 · Note 100: (retour) Je veux Être tout a fait exact: outre cette même pièce du Cri de mon Coeur, le Journal des Dames de 1777 (par conséquent Note 39 · Mais à l'instant la terre s'entr'ouvre, l'Ombre de son père en sort et le rappelle à la raison, à la constance, à la vertu, lui montre une sNote 40 · Note 101: (retour) Almanach des Muses.Note 41 · Note 102: (retour) Almanach des Muses, 1782.Note 42 · Dans les premiers temps de son séjour à Paris, Fontanes travailla beaucoup, et il conçut, ébaucha ou même exécuta dès lors presque tous les Note 43 · Note 103: (retour) Je trouve dans l'Esprit des Journaux, août 1787, une Épître en vers à M. de Fontanes, attribuée à un M. de C..., qui n'esNote 44 · C'est en cet intervalle de 1780 à 1792 qu'il convient d'examiner dans son premier jour Fontanes: il prend place alors; sa vraie date est là.Note 45 · Note 104: (retour) Septembre 1783.—La Harpe envoya son article sous forme de lettre, parce qu'il s'était retiré de la rédaction du Mercure dNote 46 · La traduction de l'Essai sur l'Homme, si perfectionnée depuis, mais déjà fort estimable, et enrichie de son excellent discours préliminaire,Note 47 · Note 105: (retour) Essai sur l'Homme, dans la première édition.Note 48 · Note 106: (retour) Dans son assez bonne Épître au comte de Schowaloff qui est destinée à célébrer son abdication du Mercure et comme sa retrNote 49 · Des fruits dont sa vigueur hâle l'heureux prodige105;Note 50 · «Hâter le prodige des fruits est une métaphore très-obscure. C'est peut-être la seule fois que l'auteur s'est rapproché du style à la mode, Note 51 · Note 107: (retour) Dans une église de Naples, à Sainte-Claire, je crois, se voit un élégant tombeau de jeune fille par Jean de Nola, avec deNote 52 · Le Jour des Morts offre plus de composition que la Chartreuse; c'est moins une méditation, une rêverie, et davantage un tableau. Il dut plaiNote 53 · Note 108: (retour) Almanach des Muses, 1783.—Fontanes, dans son voyage à Londres, d'octobre 1785 à janvier 1780, vit beaucoup le poëte MasonNote 54 · Dans le Jour des Morts, il s'était souvenu de Gray et de son Cimetière de Campagne; il se rapproche encore du mélancolique Anglais par un ChNote 55 · Note 109: (retour) Cassini.Note 56 · Il109 vous dira pourquoi, d'un crêpe enveloppée,Note 57 · Note 110: (retour) On pourrait aussi croire que le poëte s'est ressouvenu de Manilius, qui exprime la même pensée en maint endroit de son poNote 58 · Des sentiers moins battus s'ouvrent devant nos pas.110Note 59 · Note 111: (retour) Numéro du 13 février 1790.Note 60 · Note 112: (retour) M. de Boisjolin, traducteur de la Forêt de Windsor dans sa jeunesse, et rédacteur du Mercure avant 89, longtemps sous-préNote 61 · On voit que M. de Fontanes n'était pas un homme de révolution; aussi la nôtre de 89 ne l'enleva point d'un entier élan. A trente ans passés,Note 62 · Note 113: (retour) Un premier incident d'étiquette signala leur présence au sein de la Convention: dans le Moniteur du 2 nivôse an II, qui rNote 63 · Mais, au moment où il reportait son regard vers l'idéal avenir, les orages s'amoncelaient et ne laissaient plus d'horizon. Fontanes se mariaNote 64 · Note 114: (retour) Il le nomma au sein du Comité de sûreté générale.—On peut voir au tome XXX de l'Histoire parlementaire de la Révolution fNote 65 · Les murmures, les frémissements éclatèrent; ce furent un moment ceux de la pitié. Il est vrai qu'ils durèrent peu. En vain Camille DesmoulinNote 66 · Note 115: (retour) Il le dut surtout à la proposition et à l'instance généreuse de Marie-Joseph Chénier, qui, dans un camp politique opposé,Note 67 · La Terreur passée, Fontanes put reparaître, et son nom le désigna aussitôt à d'honorables choix dans l'oeuvre de reconstruction sociale qui Note 68 · Note 116: (retour) Une grande partie de ce paragraphe a été replacée, depuis, dans l'Éloge de Washington.Note 69 · «La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre républiNote 70 · Note 117: (retour) Dans l'Introduction qui précède sa Correspondance avec Bonaparte.Note 71 · Fontanes ne se renfermait pas, à cette époque, dans son enseignement; il prenait par sa plume une part plus active et plus hasardeuse au mouNote 72 · Note 118: (retour) Mémorial du 1er juillet 1797, article sur les francs-maçons et les illuminés.—Fontanes, dans son voyage à Genève, avait éNote 73 · Note 119: (retour) 11 et 12 août.Note 74 · Note 120: (retour) 13 juillet.Note 75 · Note 121: (retour) 20 juin.Note 76 · Note 122: (retour) Article du 22 juillet et numéro du 1er septembre.Note 77 · C'était, durant les mois qui précédèrent cette journée, une grande polémique universelle, dans laquelle se signalaient, parmi les monarchienNote 78 · Note 123: (retour) Elle prit soin, par exemple, de citer un vers du Jour des Morts au liv. IV, chap. III, de Corinne.Note 79 · Or, il n'aimait pas les femmes savantes, les femmes politiques, les femmes philosophes. S'il ne faisait dès lors que prévoir et redouter ce Note 80 · Note 124: (retour) Mémorial, 22 août 1797.Note 81 · Pour revenir au Mémorial, l'ensemble de la rédaction de Fontanes dans cette feuille nous montre un esprit dès lors aussi mûr en tout que disNote 82 · Note 125: (retour) Ambassadeur à Constantinople.Note 83 · «Une insurrection des Grecs contre les Turcs qui les oppriment est un événement très-probable, si on vous laisse faire, et si Aubert-DubayetNote 84 · Note 126: (retour) Les Mémoires du savant botaniste de Candolle, récemment publiés (1862), contiennent une anecdote singulière sur Fontanes,Note 85 · Si Bonaparte lut la lettre (comme c'est très-possible), son goût pour Fontanes doit remonter jusque-là126.Note 86 · Note 127: (retour) La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le siège et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possédait fut écraséeNote 87 · «Je suis opprimé, vous êtes puissant, je demande justice. La loi du 22 fructidor m'a indirectement compris dans la liste des écrivains dépor
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