← Table of contents
Portraits littéraires, Tome II

Note 84 — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 3)

Reading edition

Note 84:

(retour)

On a beaucoup parlé de Sieyès dans ces derniers temps; sa mort l'a remis en scène. M. Mignet, dans un équitable Éloge, l'a caractérisé. Pourtant la forme même de l'éloge académique interdisait certains jugements et certaines révélations. On trouvera le personnage au complet dans ces Mémoires de La Fayette, surtout dans la lettre à M. de Maubourg (tome V), écrite à la veille du 18 brumaire. Il y a là, sur Sieyès, à la page 103, un admirable portrait. Moi-même je trouve, dans des notes fidèlement recueillies auprès d'un des hommes (M. Daunou) qui ont le mieux connu, pratiqué et pénétré Sieyès, la page suivante, que j'apporte ici comme tribut à cette haute mémoire historique. Le temps des parallèles en règle est passé; mais, sans y faire effort, combien de Sieyès à La Fayette le contraste saute aux yeux frappant!

«Sieyès a vécu plusieurs années dans l'intimité de Diderot et de la plupart des philosophes du XVIIIe siècle. Envoyé très-souvent de Chartres à Paris pour les affaires du diocèse ou du chapitre, il jouissait de la capitale en amateur spirituel, en dilettante, et il passait à Chartres, dans ses courts retours, pour un grand dévot, parce qu'il était sérieux. Il s'était fait de 28 à 30,000 livres de bénéfices, grosse fortune pour le temps. Il aimait beaucoup et goûtait la musique, la métaphysique aussi, on le sait, et pas du tout le travail, à proprement parler. Quoiqu'il eût le talent et l'art d'écrire, c'était, vers la fin, Des Renaudes qui lui faisait ses rares discours. Il lisait même très-peu, et sa bibliothèque usuelle se composait à peu près en tout d'un Voltaire complet, qu'il recommençait avec lenteur sitôt qu'il l'avait fini, comme M. de Tracy faisait aussi volontiers; et il disait que tous les résultats étaient là. Réduit d'abord à 6,000 livres par l'Assemblée constituante, il en avait pris son parti, et était resté patriote. Plus tard, réduit à 1,000 livres par un décret, de la Convention, il dit ce jour-là, en sortant, à un collègue en qui il avait confiance: «6,000 livres, passe; mais 1,000, cela est trop peu. Que veut-on que je fasse? Je n'ai rien...» Il avait l'accent méridional de Fréjus, mais point l'accent rude et rauque comme Raynouard; il avait l'esprit doux. Il ne s'ouvrait qu'à ceux dont il se savait compris: dès qu'il s'était aperçu qu'on ne le suivait pas, qu'on ne l'entendait pas, il se refermait, et c'en était fait pour la vie. Dans les comités, qu'il méprisait assez, il ne se communiquait pas, se levait après le premier quart d'heure, se promenait de long en large, et si on le pressait de questions: «Qu'en pensez-vous, citoyen Sieyès?» il répondait en gasconnant: «Mais oui, ce n'est pas mal.» A propos de la Constitution de l'an III, on ne put tirer de lui autre chose; et quand l'un des membres du comité, qui avait sa confiance, alla le consulter confidentiellement, pièce en main, pour obtenir un avis plus intime, Sieyès dit: «Hein! hein! il y a de l'instinct.» Dans les dîners, quand il le voulait et qu'il n'y avait pas de mauvais visage qui le renfonçât, il était le plus charmant convive, et soigneux même de plaire à tous. Toute la dernière moitié de sa vie se passa dans son fauteuil, dans la paresse, dans la richesse, dans la méditation ironique, dans le mépris des hommes, dans l'égoïsme, dans le népotisme. Il était fait pour être cardinal sous Léon X. Exilé, il vécut à la lettre, comme le rat de la fable, dans son fromage de Hollande. Quand ce fou d'abbé Poulle tenta de l'assassiner chez lui, rue Neuve-Saint-Roch, et lui tira un coup de pistolet qui lui perça la main, plusieurs collègues de la Convention l'allaient voir et lui tenir compagnie dans les soirées; on parlait des affaires publiques, des projets renaissants, des espérances meilleures: «Eh! oui, disait Sieyès, faites; oui, pour qu'on vous tire aussi un coup de pistolet comme céla.» L'ambassade de Berlin acheva son reste de républicanisme. Avant le 18 brumaire, il comprit tout ce que Bonaparte était et allait faire. Directeur, il retint un jour seul, après un grand dîner, un membre des Cinq-Cents, républicain des plus probes: «Voyez, lui dit-il, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec lui, car s'il ne le fait avec vous, il le fera avec d'autres; il le fera avec les jacobins, il le fera avec le diable. Mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu'il marche, et lui-même l'aimerait mieux; et puis, vous pourrez un peu le retenir...» Quand Bonaparte lui fit ce fameux cadeau de terre qui l'engloutit, le message arriva à l'assemblée aux mains de Daunou, alors président. Celui-ci, tout effrayé pour Sieyès, en dit un mot à l'oreille aux quelques amis républicains, et il fut convenu de ne pas donner lecture de la pièce sans le consulter. Après la séance, on alla chez lui; on lui exposa le tort qu'il se ferait en acceptant, le don de cette sorte; que c'était un tour de Bonaparte pour le décrier, pour l'absorber; qu'il valait mieux, s'il y tenait, faire voter la chose comme récompense publique. Sieyès repartit alors: «Et moi, je vous dis que, si ça ne se fait pas ainsi, ça ne se fera pas du tout.» On vit alors sa pensée; le lendemain ses amis patriotes votèrent contre la proposition, mais ils étaient peu nombreux et elle passa.—A l'Institut, Sieyès, dans les premiers temps, prenait assez volontiers la parole sur des sujets de métaphysique et de philosophie, à propos des lectures de Cabanis et de Tracy, jamais en matière de science politique: c'était un point, sur lequel ses idées arrêtées, plus ou moins justes ou bizarres, mais à coup sûr profondes, ne souffraient pas de discussion.» (Voir sur Sieyès un article essentiel au tome V des Causeries du Lundi.)

Je ne crois pas m'être trop éloigné de La Fayette en tout ceci; il me semble plutôt avoir multiplié les points de vue autour de lui, et il n'y perd pas.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings