Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
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Chez les hommes qui jouent un grand rôle historique, il y a plusieurs aspects successifs et comme plusieurs plans selon lesquels il les faut étudier. Le premier aspect qui s'offre, et auquel trop souvent on s'en tient dans l'histoire, est le côté extérieur, celui du rôle même avec sa parade ou son appareil, avec sa représentation. La Fayette a eu si longtemps un rôle extérieur, et l'a eu si constant, si en uniforme j'ose dire, qu'on s'est habitué, pour lui plus que pour aucun autre personnage de la Révolution, à le voir par cet aspect; habit national, langage et accolade patriotique, drapeau, pour beaucoup de gens La Fayette n'a été que cela. Ceux qui l'ont davantage approché et entendu ont connu un autre homme. Esprit fin, poli, conversation souvent piquante, anecdotique; et, plus au fond encore, pour les plus intimes, peinture vive et déshabillée des personnages célèbres, révélations et propos redits sans façon, qui sentaient leur XVIIIe siècle, quelque chose de ce que les charmantes lettres à sa femme, aujourd'hui publiées, donnent au lecteur à entrevoir, et de ce que le rôle purement officiel ne portait pas à soupçonner. Ce côté intérieur, chez La Fayette, ne déjouait pas l'autre, extérieur, et ne le démentait pas, comme il arrive trop souvent pour les personnages de renom; il y avait accord au contraire, sur beaucoup de points, dans la continuité des sentiments, dans la tenue et la dignité sérieuse des manières, et par une simplicité de ton qui ne devenait jamais de la familiarité. Pourtant ces fonds de causerie spirituelle, de connaissance du monde et d'expérience en apparence consommée, eussent pu sembler en train d'échapper par un bout à l'uniforme prétention du rôle extérieur, si, plus au fond encore, et sur un troisième plan, pour ainsi dire, ne s'était levée, d'accord avec l'apparence première, la conviction inexpugnable, comme une muraille formée par la nature sur le rocher (arx animi). Au pied de cette conviction née pour ainsi dire avec lui et qui dominait tout, les réminiscences railleuses, les désappointements déjà tant de fois éprouvés, les expériences faites par lui-même de la corruption mondaine et humaine, venaient mourir. Il y avait arrêt tout court. C'est bien. Mais à l'abri de la forteresse, et à côté d'une légitime confiance en ce qui ne périt jamais, en ce qui se renouvelle dans le monde de fervent et de généreux, ne se glissait-il pas un coin de crédulité? Cet homme qui savait si bien tant de choses et tant d'hommes, et qui les avait pratiqués avec tact, celui-là même qui racontait si merveilleusement et par le dessous Mirabeau, Sieyès et les autres, qui leur avait tenu tête en mainte occasion, qui avait démêlé le pour et le contre en Bonaparte, et qui l'a jugé en des pages si parfaitement judicieuses69, ce même La Fayette, ne l'avons-nous pas vu disposé à croire au premier venu soi-disant patriote, qui lui parlait un certain langage? Là est le point faible, tout juste à côté de l'endroit fort. Ce trop de confiance sans cesse renaissante à l'égard de ceux qu'il n'avait pas encore éprouvés, il l'avait en partie parce qu'il croyait en effet, et en partie peut-être parce que c'était dans son rôle, dans sa convenance politique et morale (à son insu), de voir ainsi, de ne pas trop approfondir ce qui faisait groupe autour du drapeau, son idole; nous y reviendrons. Quoi qu'il en soit (rare éloge et peut-être applicable à lui seul entre les hommes de sa nuance qui ont fourni au long leur carrière), chez La Fayette le rôle extérieur et l'inspiration intérieure se rejoignaient, se confirmaient pleinement, constamment; l'homme d'esprit, poli et fin, intéressant à entendre, qu'on rencontrait en l'approchant, ne faisait qu'une agréable diversion entre le personnage public toujours prochain et l'intérieur moral toujours présent, et n'allait jamais jusqu'à interrompre ni à laisser oublier la communication de l'un à l'autre.