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Portraits littéraires, Tome II

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

Reading edition

Delille est le metteur en vers par excellence. Tout ce qui pouvait passer en vers lui semblait bon à prendre. Les vers même tous faits, il les dérobait sans scrupule à qui lui en lisait, et il les glissait dans ses poèmes. Il en prit un certain nombre à Segrais, à Martin, pour ses Géorgiques, et Clément en a fait le relevé. Il en prit à l'abbé Du Resnel de fort beaux pour l'Homme des Champs 46, à Racine fils pour le Paradis perdu. Il disait quelquefois après une lecture: «Allons, il n'y a rien là de bon à prendre.» Mais la prose surtout, la prose était pour lui de bonne prise. On aurait dit d'un petit abbé féodal qui courait sus aux vilains: rime en arrêt, il courait sus aux prosateurs. Aveugle. non pas comme Homère ni comme Milton, mais comme La Motte, au rebours de celui-ci qui mettait les vers de ses amis en prose, Delille mettait leur prose en vers. Il venait de réciter à Parseval-Grandmaison un morceau dont l'idée était empruntée de Bernardin de Saint-Pierre, ce que Parseval remarqua: «N'importe! s'écria Delille; ce qui a été dit en prose n'a pas été dit.» Les élèves descriptifs de Delille avaient tous, plus ou moins, contracté cette habitude, cette manie de larcin, et M. de Chateaubriand raconte agréablement que Chênedollé lui prenait, pour les rimer, toutes ses forêts et ses tempêtes; l'illustre rêveur lui disait: «Laissez-moi du moins mes nuages!»

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