← Table of contents
Portraits littéraires, Tome II

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

Reading edition

On pourrait dire de Bernardin qu'il entend la nature de la même manière qu'il entend Virgile, son poëte favori, admirablement tant qu'il se tient aux couleurs, aux demi-teintes, à la mélodie et au sens moral; le lacrymae rerum est son triomphe; mais il devient subtil, superstitieux et systématique quand il descend au menu détail et qu'il cherche, par exemple, dans le conjugis infusus gremio une convenance entre cette fusion (infusus) et le dieu des forges de Lemnos. Le bâton d'olivier, et non de houx ou de tout autre arbrisseau, que porte Damon dans la huitième églogue, lui paraît un symbole bien choisi de ses espérances. De même, en exagérant et subtilisant en mainte occasion au sujet des bienfaits et des prévenances de la nature, il lui arrive d'impatienter à bon droit celui qu'il vient de charmer; à force d'apologie, il rappelle et provoque les objections. Quand on n'est plus dans la première innocence pastorale de l'enfance, il veut trop vous y ramener. Candide, si on a le malheur de l'avoir lu, ou le poëme sur le Désastre de Lisbonne, vous apparaît au revers du feuillet en plus d'une page. Bernardin, si intime dans quelques parties du sentiment de la nature, est superficiel à l'article du mal. Il n'en tient pas compte, il ne l'explique en rien. Dans son vague déisme évangélique, il n'est pas plus chrétien que panthéiste en cela. Un contemporain de Bernardin de Saint-Pierre, spiritualiste comme lui, et protestant également contre les fausses sciences et leurs conclusions négatives, Saint-Martin, a bien autrement de profondeur. S'il est insuffisant à remuer et, pour ainsi dire, à faire frémir avec grâce le voile de la nature, s'il lui est refusé de revêtir d'images transparentes, et accessibles à tous, les vérités qu'il médite, et s'il les ensevelit plutôt sous des clauses occultes, il contredit, sinon avec raison en principe (ce que je ne me permets pas de juger), du moins avec une portée bien supérieure, quelques-unes des douces persuasions propagées par Bernardin; par exemple, que la nature, qui varie à chaque instant les formes des êtres, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur. «La nature, dit Saint-Martin, est faite à regret. Elle semble occupée sans cesse à retirer à elle les êtres qu'elle a produits. Elle les retire même avec violence, pour nous apprendre que c'est la violence qui l'a fait naître.» Et ailleurs: «L'univers est sur son lit de douleurs, et c'est á «nous, hommes, à le consoler.» Saint-Martin croyait que l'homme, s'il pouvait consoler l'univers, pouvait aussi l'affliger, l'aigrir, et, pour nous servir de sa belle locution, que la main de l'homme, s'il n'est pas infiniment prudent, gâte tout ce qu'il touche. Il avait quelquefois de ces manières de dire orientales comme Bernardin en a de si heureuses; mais il les avait plus profondes, tenant plus à la pensée: «L'intelligence de l'homme, dit Saint-Martin, doit être traitée comme les grands personnages de l'Orient qu'on n'aborde jamais sans avoir des présents à leur offrir.» Ils furent tous les deux, Bernardin et Saint-Martin, un moment associés sur une liste (avec Berquin d'ailleurs, Sieyès et Condorcet), comme pouvant devenir précepteurs du fils de Louis XVI. A l'École normale, fondée en 95, Bernardin et Saint-Martin se retrouvèrent, l'un comme professeur de morale, l'autre comme élève-auditeur. Bernardin ne fit qu'une séance d'ouverture, et ajourna ses leçons pour avoir le temps de les écrire62. Saint-Martin, dans sa discussion publique avec Garat, se montra bien supérieur en modération et en arguments à Bernardin dans les aigres disputes que celui-ci soutint ou engagea contre Volney, Cabanis, Morellet, Suard et Parny, à l'Institut. Enfin, pour achever ce petit parallèle, indiquons d'admirables pages qui terminent le Ministère de l'Homme-Esprit (1803), et dans lesquelles le profond spiritualiste et théosophe développe ses propres jugements critiques sur les illustres littérateurs de son temps; Bernardin de Saint-Pierre doit en emporter sa part avec La Harpe et l'auteur du Génie du Christianisme. Il y est montré dans une essentielle discussion que «Milton a copié les amours d'Adam et d'Ève sur les amours de la terre, quoiqu'il en ait magnifiquement embelli les couleurs; mais il n'avait trempé tout au plus qu'à moitié son pinceau dans la vérité.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings