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Portraits littéraires, Tome II

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

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Je ne puis m'empêcher, chemin faisant, de relever encore en La Fayette tout ce qui se dénote dans le sens précédent, tout ce que trahit, en chaque occasion, son âme avide d'estime et honorablement chatouilleuse. Dès que la France se déclare pour l'Amérique, il pense à quitter les drapeaux américains pour rejoindre ceux de son pays: «J'avais fait le projet, écrit-il au duc d'Ayen, aussitôt que la guerre se déclarerait, d'aller me ranger sous les étendards français; j'y étais poussé par la crainte que l'ambition de quelque grade, ou l'amour de celui dont je jouis ici, ne parussent être les raisons qui m'avaient retenu. Des sentiments si peu patriotiques sont bien loin de mon coeur.»Mais il ne lui suffit pas que ces sentiments soient loin de son coeur; il ne saurait souffrir qu'on les lui pût attribuer. Tel est le La Fayette primitif, avant que les leçons si positives de la Révolution française et l'exemple des égarements de l'opinion soient venus le modérer à la surface bien plus que le modifier profondément. Les anciens chevaliers, les gentilshommes français avaient pour culte l'honneur. Chevalier et gentilhomme, La Fayette eut, autant qu'aucun, cet idéal délicat; mais il arriva au moment où il allait y avoir confusion et transformation de l'idole de l'honneur en cette autre idole de la popularité, et il devança ce moment. Au lieu de viser, comme les simples et fidèles gentilshommes, à la bonne opinion de ses pairs, il visa à la bonne opinion de tout le monde, de ce qu'on appelait le peuple, c'est-à-dire de ses pairs aussi; il y avait, certes, de la nouveauté et de la grandeur d'âme dans cette ambition, dût-il y entrer quelque méprise. Quand il revient pour la première fois d'Amérique, La Fayette, reçu, complimenté à la cour, exilé pour la forme, est fêté à Paris. Les ministres le consultent, les femmes l'embrassent73, la reine lui fait avoir le régiment de Royal-dragons. Cependant on se lasse, comme toujours; les baisers cessent: «Les temps sont un peu changés, écrit-il (trois ou quatre ans après), mais il me reste ce «que j'aurais choisi, la faveur populaire et la tendresse des personnes que j'aime.» Cette faveur populaire, qui sonnait si flatteusement à son oreille, et qui représentait pour lui ce qu'était l'honneur à un Bayard, fut jusqu'à la fin son idole favorite. Il la sacrifia dans certains cas à ce qu'il crut de son devoir et de ses serments (ce qui est très-méritoire); mais, par une sorte d'illusion propre aux amants, il ne crut jamais la sacrifier tout entière ni la perdre sans retour; il mourut bien moins en la regrettant qu'en la croyant posséder encore.

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