Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
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Mais il me faut pour Bernardin une explication, une apologie plus particulière encore: car il est l'exemple le plus souvent invoqué et le plus désespérant de ce désaccord que je veux amoindrir, si je ne peux le repousser. C'est qu'on doit tenir compte aux natures sensibles de l'irritation plus grande qu'elles reçoivent des contacts et des piqûres. Aux peaux plus fines, l'air mauvais est plus irritant; et si l'on n'y prend garde, il s'ensuit des maladies singulières. Quand la religion précise et pratique n'intervient pas pour tout transformer en épreuve et en sujet de bénédiction, il y a danger que les plus grandes tendresses soient justement celles qui s'infiltrent et s'aigrissent le plus. Racine, qui était aisément caustique autant que tendre, n'échappa peut-être à ce mal d'aigreur que par la vraie dévotion. Qu'on se figure en effet dans ses rapports avec le monde une sensibilité très-fine, très-exquise, qui pénètre vite les motifs cachés, les racines mauvaises des actions, qui saisit la pensée sous l'accent, la fausseté à travers le sourire, qui subodore en quelque sorte les défauts des autres mieux qu'eux-mêmes, et s'en incommode promptement57. Qu'on se figure ce que c'est qu'un talent, une supériorité comme celle de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on porte pendant plus de quarante ans sans pouvoir se la prouver ou à soi-même ou aux autres. Que de chocs dans la foule, qui vous renfoncent douloureusement ce talent ignoré qu'on tient contre son coeur? quel rude cilice qu'un talent pareil tant qu'il est tourné en dedans! et comme il est difficile de ne pas regimber à chaque coudoiement sous ces pointes rentrantes!