Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)
Reading edition
D'autres pages touchantes du Voyage, et qui trahissent bien, dans sa sincérité première, ce talent de coeur tout à fait propre au nouvel écrivain, sont celles où il se reproche comme une faute essentielle de n'avoir pas noté dans son journal les noms des matelots tombés à la mer. Parmi les esquisses déjà neuves et vives, qui plus tard se développeront en tableau, je recommande un coucher de soleil58, dont on retrouve exactement dans les Études, au chapitre des Couleurs, les effets et les intentions, mais plus étendues, plus diversifiées: c'est la différence d'un léger pastel improvisé, et d'une peinture fine et attentive. Bien des pages de Paul et Virginie ne sont que le composé poétique et coloré de ce dont on a dans le Voyage le trait réel et nu. Pour n'en citer qu'un exemple, le pèlerinage de Virginie et de son frère à la Rivière-Noire est fait, dans le Voyage, par Bernardin accompagné de son nègre, et lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois-Mamelles, il faut traverser la rivière à gué, le nègre passe son maître sur ses épaules: dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. Ainsi l'imagination, d'un toucher facile et puissant, transfigure et divinise tout dans la souvenir.