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Portraits littéraires, Tome II

Note (retour) — C.-A. SAINTE-BEUVE (continued 2)

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Bernardin, qui ne cherchait pas seulement des lieux rêvés d'avance et embellis, mais qui voulait des hommes heureux et sages, alla donc de mécomptes en mécomptes. Il est certain que son caractère en souffrit et qu'une aigreur désormais incurable se glissa au revers de cette imagination tendre, à travers cette sensibilité charmante. Bernardin, cet écrivain si aimant, ce bienfaisant initiateur de toutes les jeunes âmes à l'intelligence de la nature, ce père de Virginie et de Paul, si béni dans ses enfants, était-il donc un homme dur, tracassier, comme l'ont dit, non pas seulement des libellistes, mais des témoins honnêtes et graves; comme le disait Andrieux, par exemple, en forçant sa faible voix: «C'était un homme dur, méchant?» Avait-il en effet contracté, dans le cours d'une vie dépendante et gênée, des habitudes de sollicitation peu dignes? Avait-il conçu dans ses querelles avec les savants, et sous prétexte de défendre Dieu contre les athées, des haines violentes qui s'exhalaient en toute circonstance 55? était-il de peu d'esprit, à part son talent, et, comme il est dit dans d'illustres Mémoires où chaque trait porte, d'un caractère encore au-dessous de son esprit? Cela serait triste à penser; un tel désaccord entre le caractère et le talent, entre la vie pratique et les oeuvres, concevable après tout dans des hommes de génie plus ou moins ironiques ou égoïstes, ne se peut admettre aisément chez celui dont le talent a pour inspiration et pour devise principale l'amour des hommes, la miséricorde envers les malheureux, toutes les vertus du coeur et de la famille. M. Hugo, dans sa belle pièce de la Cloche, a donné de ces désaccords une explication poétique qui s'étend à beaucoup de cas, mais qui ne satisfait point encore pour Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent a d'autres effets que ceux d'un timbre éclatant et sonore. Le talent, je le sais, est bien à l'origine un talent gratuit, une sorte de prédestination non méritée, une grâce en un mot dans toute la rigueur du sens augustinien et janséniste, indépendamment de la volonté et des oeuvres ordinaires de la vie. C'est, au sein de l'individu doué, un de ces mystères qui marquent combien la seule observation psychologique rencontre en d'autres termes les mêmes problèmes que la théologie. Particularisons le mystère. Bernardin de Saint-Pierre, retiré du monde après tant de recherches errantes, tant d'irritations et d'aigreurs, écrivant, au haut de son pauvre logis de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, sous ces mêmes toits autrefois sanctifiés par Rollin, les belles pages de ses Études qu'il mouille de larmes, Bernardin est bon, et ne ment assurément ni aux autres ni à lui-même. Les susceptibilités et les souillures se noient dans un quart d'heure de ces larmes qui, comme la prière, abreuvent, purifient, baptisent de nouveau une âme. Il est seul; son chien couché est à ses pieds; sa vue s'étend vers un horizon immense par delà les fumées du soir, jusqu'à la colline qui sera bientôt celle des tombeaux56; il n'a pu sortir de tout le jour, de toute la semaine, faute de quelque argent qui lui permît de prendre une voiture, et il n'a pas reçu la plus petite lettre de son protecteur, M. Hennin; qu'importe? il tient la plume, la grâce céleste descend, la magie commence, la première beauté de coeur a brillé. Sitôt que ce talent se lève, c'est comme une lune qui idéalise tout, môme les monceaux et les terres pelées et les vilainies informes aux faubourgs des villes; au dedans de lui, au dehors, un manteau lumineux et velouté s'étend sur toutes choses.

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