LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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CHAPITRE I. La Renaissance païenne.
§ 1. LES MŒURS.
I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la dissolution de la société antique.—Comment et pourquoi recommence l'invention humaine.—Forme d'esprit de la Renaissance.—Que la représentation des objets est alors imitative, figurée et complète.
II. Pourquoi le modèle idéal change.—Amélioration de la condition humaine en Europe.—Amélioration de la condition humaine en Angleterre.—La paix.—L'industrie.—Le commerce.—Le pâturage.—L'agriculture.—Accroissement de la richesse publique.—Les bâtiments et les meubles.—Les palais, les repas et les habits.—Les pompes de la cour.—Fêtes sous Élisabeth.—Masques sous Jacques Ier.
III. Les mœurs populaires;—Pageants.—Théâtres.—Fêtes de village.—Expansion païenne.
IV. Les modèles.—Les anciens.—Traduction et lecture des auteurs classiques.—Sympathie pour les mœurs et les dieux de l'antiquité.—Les modernes.—Goût pour les idées et les écrits des Italiens.—Que la poésie et la peinture en Italie sont païennes.—Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à la vie présente.
§ 2. LA POÉSIE.
I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie saxon.
II. Les précurseurs.—Le comte de Surrey.—Sa vie féodale et chevaleresque.—Son caractère anglais et personnel.—Ses poëmes sérieux et mélancoliques.—Sa conception de l'amour intime.
III. Son style.—Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.—Ses procédés, son habileté, sa perfection précoce.—L'art est né.—Défaillances, imitation, recherche.—L'art n'est pas complet.
IV. Croissance et achèvement de l'art.—L'Euphuès et la mode.—Le style et l'esprit de la Renaissance.—Surabondance et dérèglement.—Comment les mœurs, le style et l'esprit se correspondent.—Sir Philip Sidney.—Son éducation, sa vie, son caractère.—Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa véhémence.—Son Arcadie.—Exagération et maniérisme des sentiments et du style.—Sa Défense de la poésie.—Son éloquence et son énergie.—Ses sonnets.—En quoi les corps et les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des passions modernes.—L'amour sensuel.—L'amour mystique.
V. La poésie pastorale.—Abondance des poëtes.—Naturel et force de la poésie.—État d'esprit qui la suscite.—Sentiment de la campagne.—Renaissance des dieux antiques.—Enthousiasme pour la beauté.—Peinture de l'amour ingénu et heureux.—Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe, Warner, Breton, Lodge, Greene.—Comment la transformation du public a transformé l'art.
VI. La poésie idéale.—Spenser.—Sa vie.—Son caractère.—Son platonisme.—Ses Hymnes à l'amour et à la beauté.—Abondance de son imagination.—En quoi elle est épique.—En quoi elle est féerique.—Ses tâtonnements.—Le Calendrier du berger.—Ses Petits poëmes.—Son chef-d'œuvre.—La Reine des fées.—Son épopée est allégorique et pourtant vivante.—Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe païen.—Comment elle les relie.
VII. La Reine des fées.—Les événements impossibles.—Comment ils deviennent vraisemblables.—Belphœbe et Chrysogone.—Les peintures et les paysages féeriques et gigantesques.—Pourquoi ils doivent être tels.—La caverne de Mammon et les jardins d'Acrasia.—Comment Spenser compose.—En quoi l'art de la Renaissance est complet.
§ 3. LA PROSE.
I. Fin de la poésie.—Changements dans la société et dans les mœurs.—Comment le retour à la nature devient l'appel aux sens.—Changements correspondants dans la poésie.—Comment l'agrément remplace l'énergie.—Comment le joli remplace le beau.—La mignardise.—Carew.—Suckling.—Herrick.—L'affectation.—Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley.—Commencement du style classique et de la vie de salon.
II. Comment la poésie aboutit à la prose.—Liaison de la science et de l'art.—En Italie.—En Angleterre.—Comment le règne du naturalisme développe l'exercice de la raison naturelle.—Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs, politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.—Abondance des talents et rareté des beaux livres.—Surabondance, recherche, pédanterie du style.—Originalité, précision, énergie et richesse du style.—Comment, à l'inverse des classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu.
III. Robert Burton.—Sa vie et son caractère.—Confusion et énormité de son érudition.—Son sujet, l'Anatomie de la mélancolie.—Divisions scolastiques.—Mélange des sciences morales et médicales.
IV. Sir Thomas Browne.—Son esprit.—Son imagination est d'un homme du Nord.—Hydriotaphia, Religio medici.—Ses idées, ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la Renaissance.—Pseudodoxia.—Effets de cette activité et de cette direction de l'esprit public.
V. François Bacon.—Son esprit.—Son originalité.—Concentration et splendeur de son style.—Ses comparaisons et ses aphorismes.—Les Essais.—Son procédé n'est pas l'argumentation, mais l'intuition.—Son bon sens utilitaire.—Point de départ de sa philosophie.—Que l'objet de la science est l'amélioration de la condition humaine.—Nouvelle Atlantide.—Comment cette idée est d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.—Elle achève la Renaissance.—Comment cette idée amène une nouvelle méthode.—L'Organum.—À quel point Bacon s'est arrêté.—Limites de l'esprit du siècle.—Comment la conception du monde, qui était poétique, devient mécanique.—Comment la Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.
§ 1. LES MŒURS.
I
Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts, car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les cœurs cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son œuvre la conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs de l'illuminé.
Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent, les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires, et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au dehors par une œuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des fondateurs, des créateurs, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite, partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.
II
«Trois choses, dit Harrison, sont à remarquer chez les fermiers. La première est la multitude des cheminées nouvellement bâties. Dans leur jeune âge, il n'y en avait pas plus de deux, ou tout au plus trois dans la plupart des villes de l'intérieur du royaume. La seconde est l'amélioration des ameublements, qui est grande, quoique non encore générale; car, disent-ils, nos pères (oui, et nous-mêmes aussi), nous avons couché bien souvent dans des grabats de paille, sur de grosses nattes, avec un drap seulement, avec des couvertures faites de poils grossiers ou de lambeaux recousus, et une bonne bûche ronde sous notre tête pour traversin ou oreiller. S'il arrivait que le maître du logis, dans les sept années qui suivaient son mariage, eût acheté un matelas ou un lit de bourre, et aussi un sac de menue paille pour reposer sa tête, il se croyait aussi bien logé que le seigneur de la ville.... Les oreillers, disaient-ils, ne semblaient faits que pour les femmes en couches. La troisième chose est le changement de la vaisselle de bois en pots d'étain, et des cueillers de bois en argent ou en étain; car si commune était dans l'ancien temps cette vaisselle de bois, qu'un homme aurait eu de la peine à trouver quatre pièces d'étain (desquelles peut-être une salière) dans la maison d'un bon fermier.»
III
IV
§ 2. LA POÉSIE.
I
Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver, sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de l'antique Cœdmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.
II
III
IV
V
Surabondance et dérèglement, ce sont là les deux traits de cet esprit et de cette littérature, traits communs à toutes les littératures de la Renaissance, mais plus marqués ici qu'ailleurs, parce que la race qui est germanique n'est pas contenue comme les races latines par le goût des formes harmonieuses et préfère la forte impression à la belle expression. Il faut choisir dans cette foule de poëtes; en voici un, l'un des premiers, qui montrera par ses écrits comme par sa vie les grandeurs et les folies des mœurs régnantes et du goût public; sir Philip Sidney, neveu du comte de Leicester, un grand seigneur et un homme d'action, accompli en tout genre de culture, qui, après une éducation approfondie d'humaniste, a voyagé en France, en Allemagne et en Italie, a lu Aristote et Platon, étudié à Venise l'astronomie et la géométrie, médité les tragédies grecques, les sonnets italiens, les pastorales de Montemayor, les poëmes de Ronsard, s'intéressant aux sciences, entretenant un commerce de lettres avec le docte Hubert Languet; avec cela, homme du monde, favori d'Élisabeth, ayant fait jouer en son honneur une pastorale flatteuse et comique, véritable «joyau de la cour,» arbitre, comme d'Urfé, de la haute galanterie et du beau langage; par-dessus tout chevaleresque de cœur et de conduite, ayant voulu courir avec Drake les aventures maritimes, et, pour tout combler, destiné à mourir jeune et en héros. Il était général de la cavalerie et avait sauvé l'armée anglaise à Gravelines; peu de temps après, blessé mortellement et mourant de soif, comme il se faisait apporter de l'eau, il vit à côté de lui un soldat encore plus blessé qui regardait cette eau avec angoisse: «Donnez-la à cet homme, dit-il, il en a plus besoin que moi.» Joignez à cela la véhémence et l'impétuosité du moyen âge, une main prête à l'action et posée incessamment sur la garde de l'épée ou du poignard. «Monsieur Molineux, écrivait-il au secrétaire de son père, si j'apprends jamais que vous ayez lu une de mes lettres sans mon consentement ou sans l'ordre de mon père, je vous planterai ma dague dans le corps, et comptez-y, car je parle sérieusement.» C'est le même homme qui déclarait aux adversaires de son oncle qu'ils «mentaient par la gorge,» et, pour soutenir son dire, leur assignait un rendez-vous à trois mois en n'importe quel endroit de l'Europe. L'énergie sauvage de l'âge précédent subsiste intacte, et c'est pour cela que la poésie trouve dans ces âmes vierges une prise si forte; les moissons humaines ne sont jamais si belles que lorsque la culture ouvre un sol neuf. Passionné de plus, mélancolique et solitaire, il est tourné naturellement vers la rêverie noble et ardente, et il est si bien poëte qu'il l'est en dehors de ses vers.
VI
Raconterai-je son époque pastorale, l'Arcadie? Ce n'est qu'un délassement, une sorte de roman poétique écrit à la campagne pour l'amusement de sa sœur, œuvre de mode, et qui, comme chez nous le Cyrus et la Clélie, n'est point un monument, mais un document. Ces sortes de livres ne montrent que les dehors, l'élégance et la politesse courante, le jargon du beau monde, bref, ce qu'il faut dire devant les dames; et néanmoins on y voit la pente de l'esprit public: dans la Clélie, le développement oratoire, l'analyse fine et suivie, la conversation abondante de gens tranquillement assis sur de beaux fauteuils; dans l'Arcadie, l'imagination tourmentée, les sentiments excessifs, le pêle-mêle d'événements qui conviennent à des hommes à peine sortis de la vie demi-barbare. En effet, à Londres, on se tire encore des coups de pistolet dans les rues, et sous Henri VIII, sous son fils et sous ses filles, des reines, un protecteur, les premiers des nobles s'agenouilleront sous la hache du bourreau. La vie armée et périlleuse a résisté longtemps en Europe à l'établissement de la vie pacifique et tranquille, et il a fallu transformer la société et le sol pour changer les hommes d'épée en bourgeois; ce sont les grandes routes de Louis XIV et son administration réglée, comme plus tard les chemins de fer et les sergents de ville qui nous ont ôté les habitudes de l'action violente et le goût des aventures dangereuses. Comptez qu'encore à ce moment les têtes sont remplies d'images tragiques. L'Arcadie de Sidney en renferme assez pour défrayer six poëmes épiques. «C'était un jeu, dit Sidney, je déchargeais mon cerveau de jeune homme.» Dans les vingt-cinq premières pages, vous trouvez un naufrage, une histoire de pirates, un prince à demi noyé recueilli par les bergers, un voyage en Arcadie, des déguisements, la retraite d'un roi qui s'est confiné dans une solitude avec sa femme et ses enfants, la délivrance d'un jeune seigneur prisonnier, une guerre contre les Ilotes, une paix conclue, et bien d'autres choses. Continuez, et vous verrez des princesses enfermées par une méchante fée qui les fouette et les menace de mort si elles refusent d'épouser son fils, une belle reine condamnée à périr par le feu si des chevaliers qu'on désigne ne viennent pas la délivrer, un prince perfide torturé en punition de ses méfaits, puis jeté du haut d'une pyramide, des combats, des surprises, des enlèvements, des voyages, bref, tout l'attirail des romans les plus romanesques. Voilà pour le sérieux; l'agréable est pareil; la fantaisie règne partout. La pastorale invraisemblable sert d'intermède, comme dans Shakspeare ou dans Lope, à la tragédie invraisemblable. Incessamment vous voyez danser des bergers; ils sont fort courtois, bons poëtes et métaphysiciens subtils. Plusieurs sont des princes déguisés qui font la cour à des princesses. Ils chantent infiniment et forment des danses allégoriques; deux troupes s'avancent, les serviteurs de la Raison et les serviteurs de la Passion; on décrit tout au long leurs chapeaux, leurs rubans et leurs tuniques. Ils se querellent en vers, et leurs répliques pressées, renvoyées coup sur coup, alambiquées, font un tournoi d'esprit. Qui se soucie du naturel et du possible en ce siècle? Il y a des fêtes pareilles pour les entrées d'Élisabeth, et vous n'avez qu'à regarder les estampes des Sadler, de Martin de Vos et de Goltzius pour y trouver ce mélange de beautés sensibles et d'énigmes philosophiques. La comtesse de Pembroke et ses dames sont charmées d'imaginer cette profusion de costumes et de vers, cet opéra sous les arbres; on a des yeux au seizième siècle, des sens qui cherchent leur contentement dans la poésie, le même contentement que dans les mascarades et dans la peinture. En ce moment l'homme n'est pas encore une pure raison; la vérité abstraite ne lui suffit pas; de riches étoffes tortillées et ployées, le soleil qui les lustre, une prairie pleine de marguerites blanches, des dames en robe de brocart, les bras nus, une couronne sur la tête, des concerts d'instruments derrière le feuillage, voilà ce que le lecteur veut qu'on lui présente; il ne s'inquiète pas des contrastes, et trouve volontiers un salon au milieu des champs.
VII
Beaux yeux, douces lèvres, cher cœur, ai-je pu, Fou que je suis, espérer jouir de vous par l'aide de l'Amour, Puisqu'il trouve lui-même en vos beautés Sa grande force, ses jeux choisis, sa retraite tranquille?
Car, s'il voit quelqu'un qui ose le contredire, Il regarde avec ces yeux. Ah! tout d'un coup Chaque âme dépose ses armes au pied de l'Amour, Heureuse s'il lui permet de mourir pour elle.
Quand il veut jouer, il va sur ces lèvres, Rougissant, honteux d'être amoureux d'elles; Avec chaque lèvre il baise l'autre. Mais quand il veut chercher une retraite paisible, Loin de tout le monde, ce cœur est sa demeure, Sachant bien que nul homme ne viendra l'y trouver.
VIII
IX
X
Un jour M. Jourdain, devenu mamamouchi et ayant appris l'orthographe, manda chez lui les plus illustres écrivains du siècle. Il s'installa dans un fauteuil, leur indiqua du doigt des pliants, et leur dit:
«J'ai lu, Messieurs, vos petites drôleries. Elles m'ont réjoui; je veux vous donner de l'ouvrage. J'en ai donné dernièrement au petit Lulli, votre confrère. C'est par mon commandement qu'il a introduit dans les concerts la trompette marine, instrument harmonieux dont personne ne s'était encore avisé et qui est d'un si bel effet. J'entends que vous suiviez mes idées comme il les a suivies, et je vous commande un poëme en prose. Vous savez que tout ce qui n'est point prose est vers, et que tout ce qui n'est point vers est prose. Quand je dis: «Nicolle, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit,» je fais de la prose. Prenez cette phrase pour modèle. Ce style est beaucoup plus agréable que le jargon de lignes non finies que vous appelez des vers. Quant au sujet, ce sera moi-même. Vous peindrez la robe de chambre à ramages que je viens de mettre pour vous recevoir, et ce petit déshabillé de velours vert que je porte dessous pour faire le matin mes exercices. Vous noterez que l'indienne coûte un louis l'aune. Cette description bien troussée vous fournira des dictons assez jolis, et enseignera au public le prix des choses. Je veux aussi que vous parliez de mes glaces, de mes tapis, de mes tentures. Mes fournisseurs vous donneront leurs mémoires; ne manquez pas de les insérer dans votre œuvre. J'aurais plaisir à y revoir tout au long et tout au naturel la boutique de mon père, bon gentilhomme qui vendait du drap à ses amis pour les obliger, la cuisine de ma servante Nicole, les gentillesses de Brusquet, le petit chien de mon voisin M. Dimanche. Vous pourrez aussi expliquer mes affaires domestiques; rien de plus intéressant pour le public que d'apprendre comme on gagne un million. Dites-lui aussi que ma fille Lucile n'a pas épousé ce petit drôle de Cléonte, mais bien M. Samuel Bernard, qui a fait fortune dans les fermes, a carrosse et sera ministre du roi. Pour cela, je vous payerai généreusement un demi-louis la toise d'écriture. Revenez dans un mois, et me montrez ce que mes idées vous auront fourni.»
Nous sommes les fils de M. Jourdain, et depuis le commencement du siècle nous tenons ce discours aux artistes; les artistes nous écoutent. De là notre roman bourgeois et notre roman réaliste. Je supplie le lecteur de les oublier, de s'oublier lui-même, de se faire pour un instant poëte, gentilhomme, homme du seizième siècle. À moins d'enterrer le M. Jourdain qui vit en chacun de nous, aucun de nous ne pourra entendre Spenser.
XI
XII
Voilà pour le cœur; pour le reste, il est poëte, c'est-à-dire par excellence créateur et rêveur, créateur et rêveur de la façon la plus naturelle, la plus instinctive, la plus soutenue. On a beau décrire cet état intérieur des grands artistes, il reste toujours à décrire. C'est une sorte de végétation qui se fait dans leur esprit; à tout moment un bouton s'y lève, puis sur celui-ci un autre, puis encore un autre, chacun enfantant, pullulant et fleurissant de lui-même, en sorte qu'au bout d'un instant on voit une plante entière verdoyante, bientôt un massif, et enfin une forêt. Un personnage leur apparaît, puis une action, puis un paysage, puis une enfilade d'actions, de personnages et de paysages qui se font, se complètent et s'agencent par un développement involontaire, comme il nous arrive lorsqu'en songe nous contemplons un cortége de figures qui, par leur propre force, se déploient et s'ordonnent devant nos yeux. Cette source de formes vivantes et changeantes est intarissable chez Spenser; toujours il imagine; c'est là son état naturel. Il semble qu'il n'ait qu'à clore ses paupières pour éveiller les apparitions; elles affluent en lui, elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées. Maintes fois, en suivant leur nuée inépuisable, j'ai pensé à ces vapeurs qui sortent incessamment de la mer, et montent, et chatoient, entremêlant leurs volutes d'or et de neige, pendant qu'au-dessous d'elles de nouvelles brumes s'élèvent, et au-dessous de celles-là d'autres encore, sans que jamais la resplendissante procession puisse se ternir ou s'arrêter.
XIII
Est-ce assez de la chevalerie pour lui fournir sa matière? Ce n'est là qu'un monde, et il y en a un autre. Par delà les preux, images glorifiées des vertus morales, il y a les dieux, modèles achevés de la beauté sensible; par delà la chevalerie chrétienne, il y a l'olympe païen; par delà l'idée de la volonté héroïque qui ne trouve son contentement que dans les aventures et le danger, il y a l'idée de la force sereine qui d'elle-même se trouve en harmonie avec les choses. Ce n'est pas assez d'un idéal pour un pareil poëte; auprès de la beauté de l'effort, il met la beauté du bonheur; il les assemble toutes les deux, non par un parti pris de philosophe et avec des intentions d'érudit comme Gœthe, mais parce qu'elles sont toutes deux belles, et çà et là, au milieu des armures et des passes d'armes, il dispose les satyres, les nymphes, Diane, Vénus, comme des statues grecques parmi les tourelles et les grands arbres d'un parc anglais. Rien de forcé dans cet assemblage; l'épopée idéale, comme un ciel supérieur, accueille et concilie les deux mondes; un beau songe païen y continue un beau songe chevaleresque; l'important, c'est qu'ils soient beaux l'un et l'autre. À cette hauteur, le poëte a cessé de voir les différences des races et des civilisations. Il peut mettre ce qu'il voudra dans son tableau; pour toute raison il dira: «Cela allait bien;» et il n'y a pas de raison meilleure. Sous les chênes aux feuilles luisantes, au vieux tronc profondément enfoncé dans la terre, il peut voir deux chevaliers qui se pourfendent, et un instant après une bande de Faunes qui viennent danser. Les flaques de lumière qui viennent s'étaler sur les mousses de velours, sur les gazons humides d'une forêt anglaise, peuvent éclairer les cheveux dénoués, les blanches épaules de nymphes. Ne l'avez-vous pas vu dans Rubens? Et que signifient les disparates dans l'heureuse et sublime illusion du rêve? Y a-t-il encore des disparates? Qui s'en aperçoit? qui les sent? Qui ne sent, au contraire, qu'à bien parler il n'y a qu'un monde, celui de Platon et des poëtes; que les choses réelles n'en sont que les ébauches, les ébauches mutilées, incomplètes et salies, misérables avortons épars çà et là sur la route du temps, comme des tronçons de glaise à demi formés, puis délaissés, qui gisent dans l'atelier d'un artiste; qu'après tout, les forces et les idées invisibles qui incessamment renouvellent les êtres réels n'atteignent leur accomplissement que dans les êtres imaginaires, et que le poëte, pour exprimer toute la nature, est obligé d'embrasser dans ses sympathies toutes les formes idéales par lesquelles la nature s'est exprimée? Voilà la grandeur de cette œuvre: il a pu prendre toute la beauté, parce qu'il ne s'est soucié que de la beauté.
XIV
Le lecteur sent bien qu'on ne peut pas lui raconter un pareil poëme. En effet, ce sont six poëmes, chacun de douze chants, où l'action se dénoue, se renoue incessamment, s'embrouille et recommence, et je crois que toutes les imaginations de l'antiquité et du moyen âge y sont entassées. Le chevalier chevauche entre les arbres, et, au carrefour des allées, rencontre d'autres chevaliers qu'il combat; tout d'un coup du fond d'une caverne paraît un monstre demi-femme et demi-serpent, entouré de sa progéniture hideuse; plus loin un géant aux trois corps, puis un dragon grand comme une colline, aux griffes tranchantes, aux ailes gigantesques. Trois jours durant, il le combat, et, renversé deux fois, il ne revient à lui que par le secours d'une eau merveilleuse. Après cela, il y a des peuplades sauvages qu'il faut vaincre, des châteaux entourés de flammes qu'il faut forcer. Cependant les demoiselles errent au milieu des forêts sur des palefrois blancs, exposées aux entreprises des mécréants, parfois gardées par un lion qui les suit, ou délivrées par une bande de satyres qui les adorent. Les sorciers multiplient leurs prestiges; les palais étalent leurs festins; les champs clos accumulent leurs tournois; les dieux marins, les nymphes, les fées, les rois, entre-croisent les fêtes, les surprises et les dangers.
C'est une fantasmagorie, dira-t-on. Qu'importe, si nous la voyons? Et nous la voyons, car Spenser la voit. Sa bonne foi nous gagne. Il est si fort à son aise dans ce monde, que nous finissons par nous y trouver comme chez nous. Il n'a point l'air étonné des choses étonnantes; il les rencontre si naturellement qu'il les rend naturelles; il défait les mécréants comme si de sa vie il n'avait fait autre chose. Vénus, Diane et les dieux antiques habitent à sa porte et entrent chez lui sans qu'il y prenne garde. Sa sérénité devient la nôtre. Nous devenons crédules et heureux par contagion et autant que lui. Le moyen de faire autrement? Est-ce qu'il est possible de ne pas croire un homme qui nous peint les choses avec un détail si juste et des couleurs si vives? Voici que tout d'un coup il vous décrit une forêt; est-ce qu'au même instant vous n'y êtes pas avec lui? Les hêtres au corps blanchâtre, les chênes «dans tout l'orgueil de l'été,» y enfoncent leurs piliers et épanouissent leurs dômes; des clartés tremblent sur l'écorce, et vont se poser sur le sol, sur les fougères qui rougissent, sur les bas buissons qui, tout d'un coup frappés par la traînée lumineuse, luisent et chatoient. À peine si les pas s'entendent sur la couche épaisse de feuilles amoncelées; et de loin en loin, sur les hautes graminées, les gouttes de rosée scintillent. Cependant un son de cor arrive à travers la feuillée: comme il vibre doucement et tout à la fois joyeusement dans ce grand silence! Il retentit plus fort; le galop d'une chasse approche, et là-bas, à travers l'allée, voici venir une nymphe, la plus chaste et la plus belle qui soit au monde. Spenser la voit; bien plus, devant elle il est à genoux.
Son visage était si beau, qu'il ne semblait point de chair,—mais peint célestement du brillant coloris des anges,—clair comme le ciel, sans défaut, ni tache,—avec un parfait mélange de toutes les belles couleurs;—Et dans ses joues se montrait une rougeur vermeille,—comme des roses répandues sur un parterre de lis,—exhalant des parfums d'ambroisie,—et nourrissant les sens d'un double plaisir,—capables de guérir les malades et de ranimer les morts.
Dans ses beaux yeux luisaient deux lampes vivantes,—allumées là-haut à la lumière de leur céleste créateur.—Ils dardaient des rayons de feu—si merveilleusement perçants et lumineux,—qu'ils éblouissaient les yeux assez hardis pour la regarder.—Le dieu aveugle avait souvent tenté d'y allumer—ses feux impudiques, mais sans le pouvoir;—car, avec une majesté imposante et une colère redoutée,—elle brisait ses dards libertins, et éteignait les vils désirs.
Sur ses paupières se tenaient maintes Grâces,—à l'ombre de ses sourcils égaux,—pour la pourvoir de doux regards et de beaux sourires,—et chacune d'elles la douait d'une grâce,—et chacune d'elles humblement à ses pieds s'inclinait.—Un si glorieux miroir de grâce céleste,—souverain monument où s'adressent tous les vœux mortels,—comment une plume fragile décrira-t-elle son divin visage,—avec la crainte de manquer d'art et d'outrager sa beauté?
Aussi belle, et mille et mille fois plus belle—elle parut quand elle se montra aux regards.—Elle était vêtue, à cause de la chaleur de l'air brûlant,—toute d'une tunique de soie, blanche comme un lis,—couturée de maintes broderies tressées,—parsemée sur le haut, tout entière,—d'aiguillettes d'or splendide qui étincelaient—comme des étoiles scintillantes; et la bordure—était toute lisérée de franges d'or.
Au-dessous du genou son vêtement pendait un peu,—et ses jambes droites étaient magnifiquement serrées—en des brodequins dorés de cuir précieux,—tout bardés de lames d'or, où étaient gravées—des figures bizarres et splendidement émaillées.—Par-devant, ils étaient attachés sous son genou—avec un riche joyau où s'entrelaçaient—les bouts de tous les nœuds, de sorte que nul ne pouvait voir—comment dans leurs replis serrés ils se confondaient.
Elles ressemblaient à deux beaux piliers de marbre—qui supportent un temple des dieux,—que tout le peuple orne de guirlandes vertes—et honore dans ses assemblées de fête.—Avec une grâce imposante et un port de princesse,—elle ralentissait leur démarche quand elle voulait garder sa majesté.—Mais quand elle jouait avec les nymphes des bois,—ou qu'elle chassait le léopard fuyant,—elle les mouvait agilement, et volait dans les campagnes.
Et dans sa main elle avait un épieu acéré,—et sur son dos un arc et un carquois brillant,—rempli de flèches aux têtes d'acier, dont elle abattait—les bêtes sauvages dans ses jeux victorieux,—attaché par un baudrier d'or, qui sur le devant—traversait sa poitrine de neige, et séparait ses seins délicats; comme les jeunes fruits en mai,—ils commençaient à se gonfler un peu, et nouveaux encore,—à travers son vêtement léger, ils ne faisaient qu'indiquer leur place.
Ses boucles blondes, frisées comme des fils d'or,—tombaient sur ses épaules, négligemment répandues,—et, quand le vent soufflait au milieu d'elles,—flottaient comme un étendard largement déployé,—et bien bas derrière elles descendaient en désordre.—Et que ce fût art, ou hasard aveugle,—à mesure qu'à travers la forêt fleurie elle courait impétueuse,—dans ses cheveux épars les douces fleurs se posaient d'elles-mêmes,—et les fraîches feuilles verdoyantes et les boutons s'y entrelaçaient.
XV
XVI
Et cependant c'est peu que tout cela. Quoi que puissent fournir la mythologie et la chevalerie, elles ne suffisent pas aux exigences de cette conception poétique. Le propre de Spenser, c'est l'énormité et le débordement des inventions pittoresques. Comme Rubens, il crée de toutes pièces, en dehors de toute tradition, pour exprimer de pures idées. Comme chez Rubens, l'allégorie chez lui enfle les proportions hors de toute règle, et soustrait la fantaisie à toute loi, excepté au besoin d'accorder les formes et les couleurs. Car, si les esprits ordinaires reçoivent de l'allégorie un poids qui les opprime, les grandes imaginations reçoivent de l'allégorie des ailes qui les emportent. Dégagées par elle des conditions ordinaires de la vie, elles peuvent tout oser, en dehors de l'imitation, par delà la vraisemblance, sans autre guide que leur force native et leurs instincts obscurs. Trois jours durant sir Guyon est promené par l'esprit maudit, Mammon le tentateur, dans le royaume souterrain, à travers des jardins merveilleux, des arbres chargés de fruits d'or, des palais éblouissants et l'encombrement de tous les trésors du monde. Ils sont descendus dans les entrailles de la terre et parcourent ses cavernes, abîmes inconnus, profondeurs silencieuses. Un démon épouvantable marche derrière lui à pas monstrueux sans qu'il le sache, prêt à l'engloutir au moindre signe de convoitise. L'éclat de l'or illumine des formes hideuses, et le métal rayonnant brille d'une beauté plus séduisante dans l'obscurité du cachot infernal.
La forme du donjon au dedans était grossière et rude,—comme une caverne énorme taillée dans une falaise rocheuse.—De la voûte raboteuse descendaient des arceaux déchirés—bosselés d'or massif et de glorieux ornements,—et chaque poutre était chargée de riche métal,—tellement qu'elles semblaient vous menacer d'une ruine pesante;—et par-dessus eux Arachné avait porté haut sa toile industrieuse et étendu ses lacs subtils,—enveloppés de fumée impure et de nuages plus noirs que le jais.
Le toit, le plancher et les murs étaient tout d'or,—mais couverts de poussière et de rouille antique,—et cachés dans l'obscurité, de sorte que personne n'en pouvait voir—la couleur; car la lumière joyeuse du jour—ne se déployait jamais dans cette demeure,—mais seulement une douteuse apparence de clarté pâle,—comme est une lampe dont la vie s'évanouit,—ou comme la lune enveloppée dans la nuit nuageuse—se montre au voyageur qui marche plein de crainte et de morne effroi.
Dans cette chambre il n'y avait rien qu'on pût voir,—sinon de grands coffres énormes et de fortes caisses de fer,—toutes serrées de doubles nœuds, tellement que personne—ne pouvait espérer les forcer par violence et par vol.—De chaque côté ils étaient placés tout du long.—Mais tout le sol était jonché de crânes—et d'ossements d'hommes morts épars tout à l'entour,—dont les vies, à ce qu'il semblait, avaient été là répandues,—et dont les vils squelettes étaient restés sans sépulture.
.... Puis le démon le mena en avant et le conduisit bientôt—à une autre chambre, dont la porte, tout d'un coup,—s'ouvrit devant lui comme si elle eût su obéir d'elle-même;—là avaient été placées cent cheminées—et cent fournaises toutes brillantes et brûlantes;—près de chaque fournaise se tenaient maints démons,—créatures déformées, hideuses à regarder,—et chaque démon appliquait sa peine industrieuse—à fondre le métal d'or prêt à être éprouvé.
L'un, avec un soufflet énorme, aspirait l'air sifflant,—puis, avec le vent comprimé, enflammait la braise;—l'autre ramassait les brandons mourants—avec des pinces de fer, et les arrosait souvent—de flots liquides pour apprivoiser la rage du furieux Vulcain,—qui, les maîtrisant, reprenait sa première ardeur.—Quelques-uns enlevaient l'écume qui sortait du métal,—d'autres agitaient l'or fondu avec de grandes pelles;—et chacun d'eux peinait, et chacun d'eux suait.
Il le mena ensuite, à travers un sombre passage étroit,—jusqu'à une large porte toute bâtie d'or battu;—la porte était ouverte; mais là attendait—un puissant géant aux enjambées roides et hardies,—comme s'il eût voulu défier le Très-Haut.—Dans sa main droite il tenait une massue de fer;—mais il était lui-même tout entier en or,—ayant pourtant le sentiment et la vie, et il savait bien manier—son arme maudite quand il abattait ses ennemis acharnés.
.... Ils entrèrent dans une chambre grande et large,—comme quelque grande salle d'assemblée, ou comme un temple solennel.—Maints grands piliers d'or supportaient—le toit massif et soutenaient de prodigieuses richesses,—et chaque pilier était richement décoré—de couronnes, de diadèmes et de vains titres,—que portaient les princes mortels pendant qu'ils régnaient sur la terre.
Nul rêve de peintre n'égale ces visions, ce flamboiement de la fournaise sur les parois des cavernes, ces lumières vacillantes sur la foule, ce trône et cet étrange scintillement de l'or qui partout luit dans l'ombre. C'est que l'allégorie pousse au gigantesque. Quand il s'agit de montrer la tempérance aux prises avec les tentations, on est porté à mettre toutes les tentations ensemble. Il s'agit d'une vertu générale, et comme elle est capable de toutes les résistances, on lui demande à la fois toutes les résistances; après l'épreuve de l'or, celle du plaisir: ainsi se suivent et s'opposent les spectacles les plus grandioses et les plus délicieux, tous au delà de l'humain, les gracieux à côté des terribles, les jardins fortunés à côté du souterrain maudit:
Le portail de branches entrelacées et de fleurs penchées—était embrassé par une vigne courbée en arches,—dont les grappes pendantes semblaient inviter—tous les passants à goûter leur vin délicieux.—Elles s'inclinaient d'elles-mêmes vers les mains,—comme si elles s'offraient pour être cueillies:—quelques-unes d'une pourpre sombre pareille à l'hyacinthe;—d'autres comme des rubis, riantes et doucement vermeilles;—d'autres, comme de belles émeraudes encore vertes.
Au milieu du jardin était une fontaine—de la plus riche substance qu'il puisse y avoir sur la terre,—si pure et si transparente, que l'on eût pu voir—le flot d'argent courant dans chacun de ses canaux.—Très-splendidement elle était décorée—de curieux dessins et de figures d'enfants nus,—dont les uns semblaient, avec une gaieté rieuse,—voler çà et là et s'ébattre en jeux folâtres,—pendant que les autres se baignaient dans l'eau délicieuse.
Et sur toute la fontaine une traînée de lierre de l'or le plus pur—s'étendait avec sa teinte naturelle.—Car le riche métal était coloré de telle sorte—que l'homme qui l'eût vu sans être bien averti—l'eût pris sûrement pour du vrai lierre.—Bien bas jusqu'au sol rampaient ses bras lascifs,—qui, se baignant dans la rosée d'argent,—trempaient craintivement dans l'eau leurs fleurs laineuses;—et leurs gouttes de cristal semblaient des pleurs d'amour.
Un nombre infini de courants incessamment sortaient—de cette fontaine, doux et beaux à voir.—Ils tombaient dans un ample bassin—et arrivaient promptement en si grande abondance—qu'on eût cru voir un petit lac.—Sa profondeur n'excédait pas trois coudées,—si bien qu'à travers ses flots on pouvait voir le fond,—tout pavé par-dessous de jaspe étincelant,—et la fontaine voguait droit dans cette mer.
Les oiseaux joyeux abrités dans le riant ombrage,—accordaient leurs notes suaves avec le chœur des voix.—Les angéliques voix tremblantes et tendres—répondaient aux instruments avec une divine douceur.—Les instruments unissaient leur mélodie argentine—au sourd murmure des eaux tombantes.—Les eaux tombantes, variant leurs bruissements mesurés,—tantôt haut, tantôt bas, appelaient la brise;—et la molle brise murmurante leur répondait à tous bien bas.
Sur un lit de roses Acrasie était couchée,—alanguie par la chaleur ou prête pour son doux péché;—un voile l'habillait ou plutôt la laissait déshabillée,—un voile transparent tout d'argent et de soie,—qui ne cachait rien de sa peau d'albâtre,—mais la montrait plus blanche, si plus blanche elle pouvait être.—Arachné n'eût su ourdir un filet plus subtil,—et les toiles brillantes que nous voyons souvent tissées—par les fils de la rosée séchée ne volent pas plus légèrement dans l'air.
N'y a-t-il ici que des féeries? Il y a ici des tableaux tout faits, des tableaux vrais et complets, composés avec des sensations de peintre, avec un choix de couleurs et de lignes: les yeux ont du plaisir. Cette Acrasie couchée a la pose d'une déesse et d'une courtisane de Titien. Un artiste italien copierait ces jardins, ces eaux courantes, ces Amours sculptés, ces traînées de lierre qui serpente chargé de feuilles luisantes et de fleurs laineuses. Tout à l'heure, dans les profondeurs infernales, les clartés avec leur long ruissellement étaient belles, demi-noyées par les ténèbres, et le trône exhaussé dans la vaste salle entre les piliers, au milieu de la multitude fourmillante, reliait autour de lui toutes les formes en ramenant sur lui tous les regards. Le poëte est ici et partout coloriste et architecte. Si fantastique que soit son monde, ce monde n'est point factice; s'il n'est pas, il pourrait être; même il devrait être; c'est la faute des choses si elles ne s'arrangent pas de manière à l'effectuer; pris en lui-même, il a cette harmonie intérieure par laquelle vit une chose réelle, même une harmonie plus haute, puisque, à la différence des choses réelles, il est tout entier jusque dans le moindre détail construit en vue de la beauté. L'art est venu, voilà le grand trait du siècle, le trait qui distingue ce poëme de tous les récits semblables entassés par le moyen âge. Incohérents, mutilés, ils gisaient comme des débris ou des ébauches que les mains débiles des trouvères n'avaient pas su assembler en un monument. Enfin les poëtes et les artistes paraissent et avec eux le sentiment du beau, c'est-à-dire la sensation de l'ensemble. Ils comprennent les proportions, les attaches et les contrastes; ils composent. Entre leurs mains, l'esquisse brouillée, indéterminée, se limite, s'achève, se détache, se colore et devient un tableau. Chaque objet ainsi pensé et imaginé acquiert l'être définitif en acquérant la forme vraie; après des siècles, on le reconnaîtra, on l'admirera, on sera touché par lui; bien plus, on sera touché par son auteur. Car, outre les objets qu'il peint, l'artiste se peint lui-même. Sa pensée maîtresse se marque dans la grande œuvre qu'elle produit et qu'elle conduit. Spenser est supérieur à son sujet, l'embrasse tout entier, l'accommode à son but, et c'est pour qu'il y imprime la marque propre de son âme et de son génie. Chaque récit est ménagé en vue d'un autre, et tous en vue d'un certain effet qui s'accomplit; c'est pour cela que de ce concert une beauté se dégage, celle qui est dans le cœur du poëte, et que toute son œuvre a travaillé à rendre sensible; beauté noble et pourtant riante, composée d'élévation morale et de séductions sensibles, anglaise par le sentiment, italienne par les dehors, chevaleresque par sa matière, moderne par sa perfection, et qui manifeste un moment unique et admirable, l'apparition du paganisme dans une race chrétienne et le culte de la forme dans une imagination du Nord.
§ 3. LA PROSE.
I
II
Il semble qu'arrivée là la Renaissance ait atteint son terme, et que, pareille à une plante épuisée et flétrie, elle n'ait plus qu'à laisser la place au nouveau germe qui commence à lever sous ses débris. Voici pourtant que du vieux tronc défaillant sort un rejeton vivant et inattendu. Au moment où l'art languit, la science pousse; c'est à cela qu'aboutit tout le travail du siècle. Les deux fruits ne sont point disparates; au contraire, ils viennent de la même séve, et ne font que manifester par la diversité de leurs formes deux moments distincts de la végétation intérieure qui les a produits. Tout art se termine par une science, et toute poésie par une philosophie. Car la science et la philosophie ne font que traduire par des formules précises la conception originale que l'art et la poésie rendent sensibles par des figures imaginaires; une fois que l'idée d'un siècle s'est manifestée en vers par des créations idéales, elle arrive naturellement à s'exprimer en prose par des raisonnements positifs. Ce qui avait frappé les hommes au sortir de l'oppression ecclésiastique et de l'ascétisme monacal, c'était l'idée païenne de la vie naturelle et librement épanouie; ils avaient retrouvé la nature enfouie derrière la scolastique, et ils l'avaient exprimée dans des poëmes et des peintures, par de superbes corps florissants en Italie, par des âmes véhémentes et abandonnées en Angleterre, avec une telle divination de ses lois, de ses instincts et de ses formes, qu'on pouvait tirer de leurs tableaux et de leur théâtre une théorie complète de l'âme et du corps. L'enthousiasme passé, la curiosité commence. Le sentiment de la beauté fait place au besoin de la vérité. La théorie enfermée dans les œuvres d'imagination s'en dégage. Les yeux restent attachés sur la nature, non plus pour l'admirer, mais pour la comprendre. De la peinture on passe à l'anatomie, du drame à la philosophie morale, des grandes divinations poétiques aux grandes vues scientifiques; les unes continuent les autres, et c'est le même esprit qui perce dans toutes les deux; car ce que l'art avait représenté et ce que la science va observer, ce sont les choses vivantes, avec leur structure complexe et complète, remuées par leurs forces intérieures, sans aucune intervention surnaturelle. Artistes et savants, tous partent, sans s'en douter, de la même idée maîtresse, c'est que la nature subsiste par elle-même, que chaque être enferme dans son sein la source de son action, que les causes des événements sont des lois innées dans les choses: idée toute-puissante d'où sortira la civilisation moderne et qui en ce moment en Angleterre et en Italie, comme autrefois en Grèce, à côté de l'art complet suscite les vraies sciences; après Vinci et Michel Ange, l'école des anatomistes, des mathématiciens, des naturalistes, qui aboutit à Galilée; après Spenser, Ben Jonson et Shakspeare, l'école des penseurs qui entourent Bacon et préparent Harvey.
Une étonnante irruption de faits, l'Amérique découverte, l'antiquité ranimée, la philologie restaurée, les arts inventés, les industries développées, la curiosité humaine promenée sur tout le passé et sur tout le globe, sont venus fournir la matière, et la prose a commencé. Sidney, Wilson, Asham et Puttenham ont cherché les règles du style; Hackluit et Purchas ont rassemblé l'encyclopédie des voyages et la description de tous les pays; Holinshed, Speed, Raleigh, Stowe, Knolles, Daniel, Thomas More, lord Herbert fondent l'histoire; Camden, Spelman, Cotton, Usher et Selden instituent l'érudition; une légion de travailleurs patients, de collectionneurs obscurs, de pionniers littéraires amassent, rangent et trient les documents que sir Robert Cotton et sir Thomas Bodley emmagasinent dans leurs bibliothèques, tandis que des utopistes, des moralistes, des peintres de mœurs, Thomas More, Joseph Hall, John Earle, Owen Felltham, Burton, décrivent et jugent les caractères de la vie, poussent leur file par Fuller, sir Thomas Browne et Isaac Walton, jusqu'au milieu du siècle suivant, et s'accroissent encore des controversistes et des politiques qui, avec Hooker, Taylor, Chillingworth, Algernon Sidney, Harrington, étudient la religion, la société, l'Église et l'État. Ample et confuse fermentation, d'où se dégagent beaucoup de pensées, mais d'où sortent peu de beaux livres. La belle prose, telle qu'on l'a vue à la cour de Louis XIV, chez Pollion, dans les gymnases d'Athènes, telle que les peuples rhétoriciens et sociables savent la faire, manque tout à fait. Ceux-ci n'ont pas l'esprit d'analyse qui est l'art de suivre pas à pas l'ordre naturel des idées, ni l'esprit de conversation qui est le talent de ne jamais ennuyer ou choquer autrui. Leur imagination est trop peu réglée et leurs mœurs sont trop peu polies. Les plus mondains, même Sidney, disent rudement ce qu'ils pensent et comme ils le pensent. Au lieu d'atténuer, ils exagèrent. Ils hasardent tout et ils n'omettent rien. Ils ne quittent les compliments outrés que pour les plaisanteries brutales. Ils ignorent l'enjouement mesuré, la fine moquerie, la flatterie délicate. Ils se plaisent aux grossiers calembours, aux allusions sales. Ils prennent pour de l'esprit des charades entortillées, des images grotesques. Grands seigneurs et grandes dames, ils causent en gens mal élevés, amateurs de bouffons, de parades et de combats d'ours. Chez d'autres, comme Overbury ou sir Thomas Browne, la poésie déborde dans la prose si abondamment, qu'elle couvre le discours d'images et fait oublier les idées sous les tableaux. Ils chargent leur style de comparaisons fleuries, qui s'engendrent l'une l'autre et montent l'une par-dessus l'autre, de telle façon que le sens disparaît et qu'on ne voit plus que l'ornement. Enfin, le plus souvent, ils sont pédants, encore tout roidis par la rouille de l'école; ils divisent et subdivisent, ils posent des thèses, des définitions; ils argumentent solidement et lourdement, ils citent leurs auteurs en latin, et même en grec; ils équarrissent des périodes massives, ils assomment doctement leur adversaire, et par contre-coup le lecteur. Ils ne sont jamais au niveau de la prose, mais toujours au-dessus et au-dessous, au-dessus par leur génie poétique, au-dessous par la pesanteur de leur éducation et par la barbarie de leurs mœurs. Mais ils pensent sérieusement et par eux-mêmes; il sont réfléchis; ils sont convaincus et touchés de ce qu'ils disent. Jusque dans les compilateurs on sent une force et une loyauté d'esprit qui donnent confiance et font plaisir. Leurs écrits ressemblent aux puissantes et pesantes gravures des contemporains, aux cartes d'Hofnagel par exemple, si âpres et si instructives; leur conception est poignante et précise; ils ont le don d'apercevoir chaque objet non d'une façon générale, comme les classiques, mais en particulier et singulièrement. Ce n'est point l'homme abstrait, le citadin tel qu'il est partout, le paysan en soi qu'ils se représentent; mais Jacques ou Thomas, Smith ou Brown, de telle paroisse, dans tel comptoir, avec tel geste et tel habit, distinct de tous les autres; bref, ils voient non l'idée, mais l'individu. Figurez-vous le remue-ménage qu'une telle disposition produit dans la tête humaine, combien l'ordre régulier des idées s'en trouve dérangé, comme chaque objet, avec le pêle-mêle infini de ses formes, de ses propriétés, de ses appendices, va désormais s'accrocher par cent attaches imprévues aux autres, et amener devant l'esprit une file et une famille; quel relief en prendra le langage, quels mots familiers, pittoresques, saugrenus y éclateront coup sur coup; comme la verve, l'imprévu, l'originalité, les inégalités de l'invention y feront saillie. Figurez-vous en même temps quelle prise cette forme d'esprit a sur les choses, combien de faits elle concentre en chaque conception, quel amas de jugements personnels, d'autorités étrangères, de suppositions, de divinations, d'imaginations elle déverse sur chaque objet, avec quelle fécondité hasardeuse et créatrice elle enfante les vérités et les conjectures. Il y a là un fourmillement extraordinaire de pensées et de formes, souvent avortées, plus souvent encore barbares, quelquefois grandioses. Mais dans cette surabondance quelque chose de viable et de grand se dégage, la science, et il n'y a qu'à regarder de près une ou deux de ces œuvres pour voir la créature nouvelle éclore parmi les ébauches et les débris.
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FIN DU PREMIER VOLUME.