← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 335 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.

Reading edition

Voilà ce que l'on rencontre dans la forêt merveilleuse. Y êtes-vous mal et avez-vous envie de la quitter parce qu'elle est merveilleuse? À chaque détour d'allée, à chaque changement du jour, une stance, un mot fait entrevoir un paysage ou une apparition. C'est le matin, l'aube blanche luit timidement à travers les arbres; des vapeurs bleuâtres s'envolent à l'horizon comme un voile et s'évanouissent dans l'air qui rit; les sources tremblent et bruissent faiblement entre leurs mousses, et dans les hauteurs les feuilles des peupliers commencent à remuer et à battre comme des ailes de papillons. Un chevalier met pied à terre, un vaillant chevalier qui a désarçonné maint Sarrasin et accompli mainte aventure. Il délace son casque, et soudain l'on voit apparaître les joues roses d'une jeune fille et de longs cheveux qui, «comme un voile de soie, tombent jusqu'à terre.» Le soleil joue dans leur nappe ondoyante, et l'on pense en les voyant «à ces cieux qui dans une nuit ardente d'été scintillent empanachés par des traînées de lumières[335].» C'est Britomart, une vierge et une héroïne, comme Clorinde ou Marphise, mais combien plus idéale! Le profond sentiment de la nature, la sincérité de la rêverie, la fécondité de l'inspiration toujours coulante, le sérieux germanique raniment ici les inventions classiques ou chevaleresques qui semblent les plus vieillies et les plus usées. Le défilé des magnificences et des paysages ne s'arrête pas. Des promontoires désolés fendus de plaies béantes; des entassements de roches foudroyées et noircies où viennent se briser les flots rauques; des palais étincelants d'or où des dames, belles comme des anges, nonchalamment penchées sur des coussins de pourpre, écoutent avec un doux sourire les accords d'une musique invisible; de hautes allées silencieuses, où les chênes rangés en colonnades étendent leur ombre immobile sur des touffes de violettes vierges et sur des gazons que n'a jamais foulés un pied humain: à toutes ces beautés de l'art et de la nature, il ajoute les merveilles de la mythologie, et il les décrit avec autant d'amour et d'aussi bonne foi qu'un peintre de la Renaissance ou un poëte ancien. Voici venir sur des nacelles d'écaille la belle Cymoent et ses nymphes traînées par des dauphins agiles comme des hirondelles. Elles glissent sur les vagues brillantes; les cheveux sont dénoués, et le vent fait flotter leurs boucles blondes; une âpre senteur marine emplit l'air; le soleil étend son manteau de lumière sur la plaine d'azur, hérissée de flots innombrables; la mer infinie qui sourit vient baiser les pieds d'argent de ses filles divines[336].—Rien de plus doux et de plus calme que le palais de Morphée. Au plus profond de la terre, il repose, enveloppé dans les molles vapeurs dont Téthys baigne son lit humide; Diane répand les perles de la rosée sur sa tête éternellement penchée: et la Nuit mélancolique a posé sur lui sa robe obscure. Non loin de là, un ruisseau tombe goutte à goutte du haut d'une roche, mêlant son clapotement monotone au bruissement de la pluie fine; et la brise, semblable au long bourdonnement d'un essaim d'abeilles, berce le sommeil immobile du dieu appesanti[337].—Ne voulez-vous pas aussi regarder au coin de cette forêt une bande de satyres dansant sous les feuilles vertes? Ils viennent en sautant comme des chevreaux folâtres, «aussi gais que les oiseaux du joyeux printemps.» La belle Hellénore, qu'ils ont choisie pour reine de mai, accourt aussi toute rieuse et couronnée de lauriers et de fleurs. Le bois retentit du son de leurs flûtes. Leurs pieds de corne usent le frais gazon de la clairière. Ils dansent gaillardement tout le jour avec de brusques mouvements et des mines provoquantes, pendant qu'autour d'eux, leurs troupeaux broutent capricieusement les arbousiers.—À chaque livre, nous voyons passer des processions étranges, mascarades allégoriques et pittoresques, pareilles à celles qui s'étalaient alors à la cour des princes, tantôt celle de Cupidon, tantôt celle des Fleuves, tantôt celle des Mois, ici celle des Vices. Jamais l'imagination ne fut plus prodigue ni plus inventive. L'orgueilleuse Lucifera s'avance sur un char paré de guirlandes et d'or, rayonnante comme l'aurore, entourée d'un peuple de courtisans qu'elle éblouit de sa gloire et de sa splendeur: six bêtes inégales la traînent, et chacune d'elles est montée par un Vice. L'un sur un âne paresseux, vêtu d'une robe noire comme un moine, malade d'oisiveté, laisse tomber sa tête pesante et tient entre les mains un bréviaire qu'il ne lit pas; un autre, sur un pourceau ignoble, se traîne déformé, le ventre gonflé par la luxure, les yeux bouffis de graisse, le cou allongé comme celui d'une grue, habillé de feuilles de vigne qui laissent voir son corps pourri d'ulcères, et tout le long du chemin vomissant le vin et les viandes dont il s'est soûlé. Un autre, assis entre des coffres de fer, sur un chameau chargé d'or, manie des pièces d'argent, déguenillé, les joues creuses, les pieds roidis par la goutte; un autre, sur un loup affamé, grinçant ses dents infectes, mâche un crapaud vénéneux dont le poison suinte le long de ses gencives, et sa tunique décolorée, peinte d'yeux menaçants, cache un serpent replié autour de son corps. Le dernier, couvert d'une robe déchirée et sanglante, s'avance monté sur un lion, brandissant autour de sa tête une torche allumée, les yeux étincelants, le visage pâle comme la cendre, serrant dans sa main fiévreuse la garde de son poignard. Le bizarre et terrible cortége défile, conduit par l'harmonie solennelle des stances, et la musique grandiose des rimes redoublées soutient l'imagination dans le monde fantastique, mêlé d'horreurs et de magnificences, qui vient d'être ouvert à son vol.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings