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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

LIVRE I. LES ORIGINES.

Reading edition

CHAPITRE I. Les Saxons.

I. L'ancienne patrie.—Le sol, la mer, le ciel, le climat.—La nouvelle patrie.—Le pays humide et la terre ingrate.—Influence du climat sur le caractère.

II. Le corps.—La nourriture.—Les mœurs.—Les instincts rudes en Germanie, en Angleterre.

III. Les instincts nobles en Germanie.—L'individu.—La famille.—L'État.—La religion.—L'Edda.—Conception tragique et héroïque du monde et de l'homme.

IV. Les instincts nobles en Angleterre.—Le guerrier et son chef.—La femme et son mari.—Poëme de Beowulf.—La société barbare et le héros barbare.

V. Poëmes païens.—Genre et force des sentiments.—Tour de l'esprit et du langage.—Véhémence de l'impression et aspérité de l'expression.

VI. Poëmes chrétiens.—En quoi les Saxons sont prédisposés au christianisme.—Comment ils se convertissent au christianisme.—Comment ils entendent le christianisme.—Hymnes de Cœdmon.—Hymne des Funérailles.—Poëme de Judith.—Paraphrase de la Bible.

VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les Saxons.—Raisons tirées de la conquête saxonne.—Bède, Alcuin, Alfred.—Traductions.—Chroniques.—Compilations.—Impuissance des latinistes.—Raisons tirées du caractère saxon.—Adhelm.—Alcuin.—Vers latins.—Dialogues poétiques.—Mauvais goût des latinistes.

VIII. Opposition des races germaniques et des races latines.—Caractère de la race saxonne.—Elle persiste sous la conquête normande.

I

II

III

IV

V

VI

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois, dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux; il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la suive.»

«Pour toi une maison fut bâtie—avant que tu fusses né.—Pour toi un moule fut façonné—avant que tu fusses sorti de ta mère;—sa hauteur n'est point marquée,—ni sa profondeur mesurée;—il ne sera point fermé,—si long que soit le temps,—jusqu'à ce que je t'amène—là où tu resteras,—jusqu'à ce que je mesure—toi et les mottes de la terre.—Ta maison n'est pas à haute charpente.—Elle n'est pas haute, elle est basse—quand tu es dedans.—L'entrée est basse.—Les côtés ne sont pas hauts.—Le toit est bâti—tout près de ta poitrine.—Ainsi tu habiteras—dans la terre froide,—obscure et noire,—qui pourrit tout.—Sans portes est cette maison,—et il fait sombre au dedans.—Là, tu es solidement retenu,—et la mort tient la clef.—Hideuse est cette maison de terre,—et il est horrible d'habiter dedans.—Là, tu habiteras,—et les vers avec toi.—Là, tu es déposé,—et tu quittes tes amis.—Tu n'as pas d'ami—qui veuille venir avec toi.—Qui jamais s'enquerra—si cette maison t'agrée!—Qui jamais ouvrira—pour toi la porte,—et te cherchera!—Car bientôt tu deviens hideux,—et odieux à regarder.»

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant dans les œuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers, comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre, la vengeance et le combat:

«Alors and Holopherne—fut échauffé par le vin.—Dans les salles de ses convives,—il poussa des éclats de rire et des cris,—il hurla et rugit,—de sorte que les enfants des hommes—purent entendre de loin—quelle clameur, quelle tempête de cris—poussait le chef terrible,—excité et enflammé par le vin.—Les coupes profondes—furent souvent portées—derrière les bancs.—De sorte que l'homme pervers,—le farouche distributeur de richesses,—lui et ses hommes,—pendant tout le jour—s'enivrèrent de vin,—jusqu'à ce qu'ils fussent tombés,—gisants et soûlés;—toute sa noblesse,—comme s'ils étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

«Elle saisit le païen—fortement par la chevelure,—elle le tira par les membres—vers elle ignominieusement.—Et l'homme malfaisant,—odieux,—fut livré à sa volonté.—La femme aux cheveux tressés—frappa le détestable ennemi—avec l'épée rouge—jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.—De sorte qu'il était gisant,—évanoui et blessé à mort.—Il n'était pas encore mort, ni tout à fait sans vie.—Elle frappa alors violemment,—la femme glorieuse en force!—une seconde fois,—le chien païen,—jusqu'à ce que sa tête—eût roulé sur le sol.—L'ignoble carcasse gisait sans vie;—son âme alla tomber sous l'abîme,—et là fut plongée au fond,—attachée avec du soufre,—blessée éternellement par les vers.—Enchaîné dans les tourments,—durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.—Après sa vie,—englouti dans les ténèbres,—il ne peut plus espérer—qu'il s'échappera de cette maison des vers.—Mais il restera là,—toujours et toujours,—sans fin, dorénavant—dans cette caverne—vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

«Les hommes sous leurs casques—sortent de la sainte cité—dès l'aurore.—Ils font gronder les boucliers.—Ils rugissent bruyamment.—À ce cri se réjouissent—dans les bois le loup maigre—et le corbeau décharné,—l'oiseau avide de carnage;—tous les deux accourent de l'Ouest,—parce que les fils des hommes ont—pensé à leur préparer—leur soûlée de cadavres.—Et vers eux volent dans leurs sentiers—le rapide dévorateur, l'aigle—aux plumes grises;—le milan de son bec recourbé—chante la chanson d'Hilda.—Les nobles guerriers s'avancèrent,—les hommes aux cottes de mailles, vers la bataille,—armés de boucliers,—les bannières gonflées....—Promptement ils firent voler—des pluies de flèches,—serpents d'Hilda,—de leurs arcs de corne.—Il y avait dans la plaine—une tempête de lances.—Furieusement se déchaînaient—les ravageurs de la bataille.—Ils envoyaient leurs dards—dans la foule des chefs....—Eux qui auparavant avaient enduré—les reproches des étrangers,—les insultes des païens,—leur payèrent à ce jeu des épées—tout ce qu'ils avaient souffert.»

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible, puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion était déjà dans leurs légendes païennes, et Cœdmon, pour raconter l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui de Cœdmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux ont leur modèle dans la race; et Cœdmon a trouvé ses originaux dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

«Pourquoi implorerais-je—sa faveur—ou m'inclinerais-je devant lui—avec quelque obéissance?—Je puis être—un Dieu, comme lui.—Debout avec moi!—forts compagnons,—qui ne me tromperez pas dans cette lutte!—Guerriers au cœur hardi,—qui m'avez choisi—pour votre chef!—Illustres soldats!—Avec de tels guerriers, en vérité!—on peut choisir un parti;—avec de tels combattants,—on peut saisir un poste.—Ils sont mes amis zélés,—fidèles dans l'effusion de leur cœur.—Je puis, comme leur chef,—gouverner dans ce royaume,—je n'ai pas besoin de flatter personne,—je ne resterai plus dorénavant—son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil, dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir d'un héros:

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.

VII

«Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante. Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques; toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes, châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

«Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las! Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

«Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté, tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne s'amende.»

Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

«Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de Cyuric.

«614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton, et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.

«678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de soleil.—L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.

«901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

«902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les hommes de Kent et les Danois.

«1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps. Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été autant depuis qu'elle fut bâtie.»

Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs collègues en versification par le raffinement de la facture et le prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem, écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin, se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit saxon.

VIII

CHAPITRE II. Les Normands.

I. Formation et caractère de l'homme féodal.

II. Expédition et caractère des Normands.—Contraste des Normands et des Saxons.—Les Normands sont Français.—Comment ils sont devenus Français.—Leur goût et leur architecture.—Leur curiosité et leur littérature.—Leur chevalerie et leurs amusements.—Leur tactique et leur succès.

III. Forme d'esprit des Français.—Deux traits principaux: les idées distinctes et les idées suivies.—Construction psychologique de l'esprit français.—Narrations prosaïques, manque de coloris et de passion, facilité et bavardage.—Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et délicatesse, finesse et moquerie.—L'ordre et l'agrément.—Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les Français ont apportés dans le monde.

IV. Les Normands en Angleterre.—Leur situation et leur tyrannie.—Ils importent leur littérature et leur langue.—Ils oublient leur littérature et leur langue.—Peu à peu ils apprennent l'anglais.—Peu à peu l'anglais se francise.

V. Ils traduisent en anglais des livres français.—Paroles de sir John Mandeville.—Layamon, Robert de Gloucester, Robert de Brunne.—Ils imitent en anglais la littérature française.—Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de Geste.—Éclat, frivolité et vide de cette culture française.—Barbarie et ignorances de cette civilisation féodale.—La chanson de Geste de Richard Cœur de Lion, et les voyages de sir John de Mandeville.—Pauvreté de la littérature importée et implantée en Angleterre.—Pourquoi elle n'a point abouti sur le continent ni en Angleterre.

VI. Les Saxons en Angleterre.—Persistance de la nation saxonne, et formation de la constitution anglaise.—Persistance du caractère saxon et formation du caractère anglais.

VII. Opposition du héros populaire en France et en Angleterre.—Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin Hood.—Comment le caractère saxon maintient et prépare la liberté politique.—Opposition de l'état des communes en France et en Angleterre.—Théorie de la constitution anglaise par sir John Fortescue.—Comment la constitution de la nation saxonne maintient et prépare la liberté politique.—Situation de l'Église et précurseurs de la Réforme en Angleterre.—Pierre Plowman et Wyclef.—Comment le caractère saxon et la situation de l'Église normande préparent la réforme religieuse.—Inachèvement et impuissance de la littérature nationale.—Pourquoi elle n'a pas abouti.

I

II

III

Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer, c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle, exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.

Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour y importer de nouvelles mœurs et y importer un nouvel esprit, Français de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain, calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses, comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux nations.

IV

Que vous mettiez vos bras sur mi, Si mourrai aux bras mon ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes musquées de la dernière cour!—Vous la trouverez dans leur coloris comme dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant «qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de cœur que montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres, l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;» puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort.

V

Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine, menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier «à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force, parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la langue côte à côte avec les mots français.

VI

VII

Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits authentiques la montrent à l'œuvre. C'est Henri II qui, irrité contre un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Regardez chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les meurtres de la grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale aboutit à la guerre civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La courtoisie chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît comme une draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en ce temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi les prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis. Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice, quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve, n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, toutes les crédulités et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester jamais sous une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou autres.» Il a vu à Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des pieds de l'âne que Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux.» Il décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île où «les gens sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vêtus, fors de peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult diverses femmes et cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, et ont telle vue que si elles regardent un homme par dépit, elles le tuent seulement du regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, et puis c'est tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore dans ce monde. Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les faits les uns au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. «Et tous ceux qui diront un Pater et un Ave Maria à mon intention, je les fais participants, et leur octroie part à tous les saints pèlerinages que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, appropriée au reste. Ni la morale publique ni la science publique n'ont gagné quelque chose à ces trois siècles de culture. Cette culture française, vainement imitée dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le vernis dont elle l'a paré se fane déjà partout ou s'écaille. C'est pis en Angleterre, où il est plus extérieur et plus mal appliqué qu'en France, où des mains étrangères l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir qu'à demi la croûte saxonne, où cette croûte est demeurée fruste et rude. Voilà pourquoi trois siècles durant, pendant tout le premier âge féodal, la littérature des Normands d'Angleterre, composée d'imitations, de traductions, de copies maladroites, est vide.

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CHAPITRE III. La nouvelle langue.

I. Chaucer.—Son éducation.—Sa vie politique et mondaine.—En quoi elle a servi son talent.—Il est le peintre de la seconde société féodale.

II. Comment le moyen âge a dégénéré.—Diminution du sérieux dans les mœurs, dans les écrits et dans les œuvres d'art.—Besoin d'excitation.—Situations analogues de l'architecture et de la littérature.

III. En quoi Chaucer est du moyen âge.—Poëmes romantiques et décoratifs.—Le Roman de la Rose.—Troïlus et Cressida.—Contes de Cantorbéry.—Défilé de descriptions et d'événements.—La Maison de la Renommée.—Visions et rêves fantastiques.—Poëmes d'amour.—Troïlus et Cressida.—Développement exagéré de l'amour au moyen âge.—Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.—L'amour mystique.—La Fleur et la Feuille.—L'amour sensuel.—Troïlus et Cressida.

IV. En quoi Chaucer est Français.—Poëmes satiriques et gaillards.—Contes de Cantorbéry.—La bourgeoise de Bath et le mariage.—Le frère quêteur et la religion.—La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.

V. En quoi Chaucer est Anglais et original.—Conception du caractère et de l'individu.—Van Eyck et Chaucer sont contemporains.—Prologue des Contes de Cantorbéry.—Portraits du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.—Liaison des événements et des caractères.—Conception de l'ensemble.—Importance de cette conception.—Chaucer précurseur de la Renaissance.—Il s'arrête en chemin.—Ses longueurs et ses enfances.—Causes de cette impuissance.—Sa prose et ses idées scolastiques.—Comment dans son siècle il est isolé.

VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.—Comment les idées générales ont péri sous la philosophie scolastique.—Pourquoi la poésie périt.—Comparaison de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en Espagne.—Extinction de la littérature anglaise.—Traducteurs.—Rimeurs de chroniques.—Poëtes didactiques.—Rédacteurs de moralités.—Gower.—Occlève.—Lydgate.—Analogie du goût dans les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.—Idée triste du hasard et de la misère humaine.—Hawes.—Barcklay.—Skelton.—Rudiments de la Réforme et de la Renaissance.

I

II

Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie: l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte; l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté l'homme de cœur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société; l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige, s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.

III

En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de galanterie, le roman de la Rose. Null passe-temps plus joli: il s'agit d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux, entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes, toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux, l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et Froissard, s'y emploie de tout son cœur. Il emprunte à Boccace son histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs; tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de son récit.

IV

V

Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:

Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité. Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu. Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un rossignol:

Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle, elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus rien.

Et comme je regardais ce bel endroit, Soudainement je crus respirer une si douce odeur D'églantier, que certainement Il n'y a point, je crois, de cœur au désespoir, Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises, Qui n'eût eu bientôt consolation S'il eût une fois senti cette douce odeur.

Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux, J'aperçus le plus beau néflier Que j'eusse jamais vu dans ma vie, Aussi rempli de fleurs que cela peut être, Et dessus un chardonneret qui sautait joliment De branche en branche, et, à son caprice, mangeait Çà et là les boutons et les douces fleurs.

Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or, des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux pieds de leur reine.

De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata. Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse, les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté première. Puis tout disparut comme un songe.

La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille et s'en revint.

Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse, et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.

Là je m'assis parmi les belles fleurs, Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux Où toute la nuit ils s'étaient reposés. Ils étaient si joyeux de la lumière du jour! Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.

—Ils savaient tous ce service par cœur. Il y avait mainte aimable note. Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés, Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir; Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.

—Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes; Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe, Et toujours deux à deux, ensemble, Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année, En février, le jour de saint Valentin.

—Et la rivière près de laquelle j'étais assis, Faisait un tel bruit en coulant, Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux, Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie Qui pût être entendue par aucun homme.

Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant souffrir comme lui.

«Eh bien, dit-il, use de ce remède: Chaque jour, en ce beau mois de mai, Va regarder la fraîche marguerite, Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir, Cela adoucira grandement ta peine.

—N'oublie jamais d'être fidèle et bon, Et je chanterai une des chansons nouvelles, Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.» Puis il commença bien haut la chanson: «Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»

VI

VII

Voici donc la réflexion qui commence à poindre, et aussi le grand art. Chaucer ne s'amuse plus, il étudie; il cesse de babiller, il pense; il ne s'abandonne plus à la facilité de l'improvisation coulante, il combine. Chaque conte est approprié au conteur; le jeune écuyer raconte une histoire fantastique et orientale; le meunier ivre, un fabliau graveleux et comique; l'honnête clerc, la touchante légende de Griselidis. Tous ces récits sont liés, et beaucoup mieux que chez Boccace, par de petits incidents vrais, qui naissent du caractère des personnages, et tels, qu'on en rencontre en voyage. Les cavaliers cheminent de bonne humeur sous le soleil, dans la large campagne; ils causent. Le meunier a bu trop d'ale et veut parler à toute force. Le cuisinier s'endort sur sa bête, et on lui joue de mauvais tours. Le moine et l'huissier se prennent de querelle à propos de leur métier. L'hôte met la paix partout, fait parler ou taire les gens, en homme qui a présidé longtemps une table d'auberge, et qui a mis souvent le holà entre les criards. On juge les histoires qu'on vient d'écouter; on déclare qu'il y a peu de Griselidis au monde; on rit des mésaventures du charpentier trompé, on fait son profit du conte moral. Le poëme n'est plus, comme dans la littérature environnante, une simple procession, mais un tableau où les contrastes sont ménagés, où les attitudes sont choisies, où l'ensemble est calculé, en sorte que la vie afflue, qu'on s'oublie à cet aspect comme en présence de toute œuvre vivante, et qu'on se prend d'envie de monter à cheval par une belle matinée riante, le long des prairies vertes, pour galoper avec les pèlerins jusqu'à la châsse du bon saint de Cantorbéry.

Pesez ce mot, l'ensemble; selon qu'on y songe ou non, on entre dans la maturité, ou l'on reste dans l'enfance. Tout l'avenir est là. Barbares ou demi-barbares, guerriers des sept royaumes ou chevaliers du moyen âge, jusqu'ici nul esprit n'est monté jusqu'à ce degré. Ils ont eu des émotions fortes, parfois tendres, et les ont exprimées chacun selon le don originel de leur race, les uns par des clameurs courtes, les autres par un babil continu; mais ils n'ont point maîtrisé ou guidé leurs impressions; ils ont chanté ou causé, par impulsion, à l'aventure, selon la pente de leur naturel, laissant aux idées le soin de se présenter et de les conduire, et lorsqu'ils ont rencontré l'ordre, c'est sans l'avoir su ni voulu. Ici, pour la première fois, paraît la supériorité de l'esprit, qui, au moment de la conception, tout d'un coup s'arrête, s'élève au-dessus de lui-même, se juge et se dit: «Cette phrase dit la même chose que la précédente, ôtons-la; ces deux idées ne se suivent pas, lions-les; cette description languit, repensons-la.» Quand on peut se parler ainsi, on a l'idée non pas scolastique et apprise, mais personnelle et pratique, de l'esprit humain, de ses démarches et de ses besoins, comme aussi des choses, de leur structure et de leurs attaches; on a un style, entendez par là qu'on est capable de faire entendre et voir toute chose à tout esprit humain. On est capable d'extraire dans chaque objet, paysage, situation, personnage, les traits spéciaux et significatifs, pour les amasser, les ranger et en composer une œuvre artificielle qui surpasse l'œuvre naturelle par sa pureté et son achèvement. On est capable, comme ici Chaucer, d'aller chercher dans la vieille forêt commune du moyen âge des histoires et des légendes, pour les replanter sur son terrain et leur faire donner une nouvelle pousse. On a le droit et le pouvoir, comme ici Chaucer, de copier et de traduire, parce qu'à force de retoucher on imprime dans ses traductions et dans ses copies son empreinte originale, parce qu'alors on refait ce qu'on imite, parce qu'à travers ou à côté des fantaisies usées et des contes monotones on peut rendre visibles, comme ici Chaucer, les charmantes rêveries d'une âme aimable et flexible, les trente figures maîtresses du quatorzième siècle, la magnifique fraîcheur du paysage humide et du printemps anglais. On n'est pas loin d'avoir une opinion sur la vérité et sur la vie. On est sur le bord de la pensée indépendante et de la découverte féconde. Chaucer y est. À cent cinquante ans de distance, il touche aux poëtes d'Élisabeth par sa galerie de peintures, et aux réformateurs du seizième siècle par son portrait du bon curé.

Qui l'a arrêté et qui, autour de lui, arrête aussi les autres? On démêle l'obstacle dans ses dissertations, dans son ponte de Melibœus, du Curé, dans son Testament de l'Amour; en effet, tant qu'il écrit en vers, il est à son aise; sitôt qu'il entre dans la prose, une sorte de chaîne s'enroule autour de ses pieds pour l'arrêter. Son imagination est libre et son raisonnement est esclave. Les rigides divisions scolastiques, l'appareil mécanique des arguments et des réponses, les ergo, les citations latines, l'autorité d'Aristote et des Pères viennent peser sur sa pensée naissante. Son invention native disparaît sous la discipline imposée. La servitude est si pesante, que, même dans son Testament de l'Amour, parmi les plus touchantes plaintes et les plus cuisantes peines, la belle dame idéale qu'il a toujours servie, la médiatrice céleste qui lui apparaît dans une vision, l'Amour pose des thèses, établit «que la cause d'une cause est cause de la chose causée,» et raisonne aussi pédantesquement qu'à Oxford. À quoi peut aboutir le talent, même le génie, quand de lui-même il se met dans de pareilles entraves? Quelle suite de vérités originales et de doctrines neuves peut-on trouver et prouver, lorsque, dans un conte moral comme celui de Mélibée et de sa femme Prudence, on se croit obligé d'établir une controverse en forme, de citer Sénèque et Job pour interdire les larmes, d'alléguer Jésus qui pleure pour autoriser les larmes, de numéroter chaque preuve, d'appeler à l'aide Salomon, Cassiodore et Caton, bref d'écrire un livre d'école? Il n'y a aux mains du public que la pensée agréable et brillante; les idées sérieuses et générales n'y sont pas; elles sont en d'autres mains qui les détiennent. Sitôt que Chaucer aborde la réflexion, à l'instant saint Thomas, Pierre le Lombard, les manuels de péchés, les traités de la définition et du syllogisme, le troupeau des anciens et des Pères descendent de leur rayon, entrent dans sa cervelle, parlent à sa place, et l'aimable voix du trouvère devient, sans qu'il s'en doute, la voix dogmatique et soporifique d'un docteur. En fait d'amour et de satire, il a de l'expérience et il invente; en fait de morale et de philosophie, il a de l'érudition et se souvient. C'est pour un instant, et par un élan isolé, qu'il est entré dans la grande observation et dans la véritable étude de l'homme; il ne pouvait s'y tenir, il ne s'y est point assis, il n'y a fait qu'une promenade poétique, et personne ne l'y a suivi. Le niveau du siècle est plus bas; lui-même s'y rabat le plus souvent; c'est parmi les conteurs comme Froissart qu'on le trouve, parmi les jolis diseurs comme Charles d'Orléans, parmi les versificateurs bavards et vides comme Gower, Lydgate, Occlève. Point de fruits, mais des fleurs passagères et frêles, beaucoup de branches inutiles, encore plus de branches mourantes ou mortes, voilà cette littérature: c'est qu'elle n'a plus de racine; après trois cents ans d'efforts, un lourd instrument souterrain a fini par la couper. Cet instrument est la philosophie scolastique.

VIII

C'est qu'il y a une philosophie sous toute littérature. Au fond de chaque œuvre d'art est une idée de la nature et de la vie; c'est cette idée qui mène le poëte; soit qu'il le sache, soit qu'il l'ignore, il écrit pour la rendre sensible, et les personnages qu'il façonne comme les événements qu'il arrange ne servent qu'à produire à la lumière la sourde conception créatrice qui les suscite et les unit. C'est la noble vie du paganisme héroïque et de la Grèce heureuse qui apparaît chez Homère. C'est la douloureuse et violente vie du catholicisme exalté et de l'Italie haineuse qui apparaît chez Dante; en sorte que de chacun d'eux on pourrait tirer une théorie de l'homme et du beau. Il en est ainsi des autres; c'est pourquoi, selon les variations, la naissance, la floraison, le dépérissement ou l'inertie de la conception maîtresse, la littérature varie, naît, fleurit, dégénère ou finit. Quiconque plante l'une, plante l'autre; quiconque sape l'une, sape l'autre. Mettez dans tous les esprits d'un siècle une grande idée neuve de la nature et de la vie, de telle façon qu'ils la sentent et la créent de tout leur cœur et de toutes leurs forces; et vous les verrez, saisis du besoin de l'exprimer, inventer des formes d'art et des groupes de figures. Arrachez de tous les esprits d'un siècle toute grande idée neuve de la nature et de la vie, et vous les verrez, privés du besoin d'exprimer les pensées capitales, copier, se taire, ou radoter.

Ainsi peu à peu, par degrés, la conception qui féconde et régit les autres s'est desséchée; la profonde source d'où ruissellent toutes les eaux poétiques est vide; la science ne fournit plus rien au monde. Quelles œuvres le monde peut-il encore produire? Comme plus tard l'Espagne, renouvelant le moyen âge, après avoir éclaté splendidement et follement par la chevalerie et la dévotion, par Lope et Calderon, par saint Ignace et sainte Thérèse, s'énerva elle-même par l'inquisition et la casuistique, et finit par tomber dans le silence de l'abêtissement; ainsi le moyen âge, devançant l'Espagne, après avoir étalé l'héroïsme insensé des croisades et les extases poétiques du cloître, après avoir produit la chevalerie et la sainteté, saint François d'Assise, saint Louis et Dante, s'alanguit sous l'inquisition et la scolastique, pour s'éteindre dans les radotages et le néant.

Notes in this chapter

Note 1 · Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de Note 2 · De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viaNote 3 · Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur mondeNote 4 · Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des seNote 5 · Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du couranNote 6 · Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par Note 7 · Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur au delà, cette grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie spirituellNote 8 · Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines, qu'elleNote 9 · Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom, Cœdmon, peut-être l'ancien Cœdmon, l'inventeur du premier hymne, en toNote 10 · «Il n'y avait encore—rien qui fût,—sauf l'obscurité,—comme d'une caverne;—mais le vaste abîme—s'ouvrait profond et obscur,—étranger à son SeNote 11 · «Est-ce là le lieu étroit[67]—où mon maître m'enferme?—Bien différent, en effet, des autres—que nous connaissions—là-haut dans le royaume duNote 12 · C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau fructueuxNote 13 · C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'artNote 14 · Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait leNote 15 · Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses sœurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisatioNote 16 · Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société s'était faitNote 17 · Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille bNote 18 · Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuplNote 19 · Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue sNote 20 · Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse Note 21 · Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si visNote 22 · Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus précieNote 23 · Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non voluptueux, fNote 24 · Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu chercNote 25 · C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle soit bNote 26 · Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le patois nNote 27 · Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histNote 28 · Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; Note 29 · Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. CommNote 30 · Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits. Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère duNote 31 · Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse, puisNote 32 · Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentalNote 33 · Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un enfantNote 34 · S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La protectiNote 35 · Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI, exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus ancieNote 36 · C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquellNote 37 · «Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple Note 38 · Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occuNote 39 · C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du goût Note 40 · «Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pourNote 41 · Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les hérétNote 42 · Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et Note 43 · Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les mœurs, dans les œuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au lieuNote 44 · Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les templNote 45 · Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes couleurNote 46 · Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisieNote 47 · À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait Note 48 · Et comme le jeune rossignol étonné, Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson, S'il entend la voix d'un pâtre, Ou quelque chose quNote 49 · La voix changée, de pure crainte, Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne, Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge, TantôtNote 50 · Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour, Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée? Et merci à vous, SeigneuNote 51 · Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!» Et il répondit: «Cresside, ma dame, Vivez-voNote 52 · Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et bien-aiNote 53 · Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verduNote 54 · —Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux, Il me sembla que j'entendais soudainement des voix, Les plus douces et les plNote 55 · Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs nNote 56 · Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une prairie. L'amour entre dans son cœur avec l'air chaud et suave; la camNote 57 · C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez PétraNote 58 · D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, nonNote 59 · Elle y est, et Rabelais n'en a pas de plus salée. Le moine que peint Chaucer est un papelard[205], un égrillard qui connaît mieux les bonnesNote 60 · Cette ironie si vive est déjà dans Jean de Meung. Mais Chaucer la pousse plus loin et la met en action; son moine quête de maison en maison,Note 61 · La femme lui dit que son enfant est mort il y a quinze jours. À l'instant il fabrique un miracle; peut-on mieux gagner son argent? Il a eu rNote 62 · Nous voilà descendus à la farce populaire; quand on veut s'amuser à tout prix, on va comme ici chercher la gaieté jusque dans la gaudriole, Note 63 · Aussi bien est-il temps d'en venir à Chaucer lui-même; par delà les deux grands traits qui le rangent dans son siècle et dans son école, il Note 64 · Il ne fait qu'y toucher. Il s'est avancé de quelques pas au delà du seuil de l'art, mais il s'est arrêté au bout du vestibule. Il a entr'ouvNote 65 · Que sont-elles devenues, ces pensées capitales? Quel travail les a élaborées? Quelles recherches les ont nourries? Ce n'est pas le zèle qui Note 66 · Car regardez les questions qu'ils y agitent. Ils ont l'air de marcher et ils piétinent en place. On dirait, à les voir suer et peiner, qu'ilNote 67 · Faut-il citer toutes ces bonnes gens qui parlent sans avoir rien à dire? On les trouvera dans Warton[223]: des traducteurs par douzaines, quNote 68 · Voulez-vous écouter le plus illustre, le grave Gower, «moral Gower,» comme on l'appelle[224]? Sans doute, de loin en loin, il y a en lui queNote 69 · Après Gower, Occlève, et Lydgate[227]. «Mon père Chaucer m'aurait volontiers instruit, dit Occlève, mais j'étais lourd et j'apprenais peu ou
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