Note 200 — LIVRE I. LES ORIGINES.
Reading edition
D'autres traits sont encore plus gais: voici venir la vraie littérature gauloise, les fabliaux salés, les mauvais tours joués au voisin, non pas enveloppés dans la phrase cicéronienne de Boccace, mais contés lestement et par un homme en belle humeur[200]. Surtout voici venir la malice alerte, l'art de rire aux dépens du prochain. Chaucer l'a mieux que Rutebeuf, et quelquefois aussi bien que la Fontaine. Il n'assomme pas, il pique, en passant, non par haine ou indignation profonde, mais par agilité d'esprit et prompt sentiment des ridicules; il les jette à pleines poignées sur les personnages. Son sergent de loi est plus affairé qu'homme au monde.—Et cependant il paraissait plus affairé qu'il n'était[201].»—Ses trois bourgeois, «pour la sagesse qu'ils ont, sont bien capables d'être aldermen, car ils ont force bétail et rentes;» et croyez que «leurs femmes y auraient bien consenti.»—Le quêteur marche portant devant lui sa valise, «elle est pleine de pardons venus de Rome tout chauds.» La moquerie ici coule de source, à la française, sans effort, ni calcul, ni violence. Il est si agréable et si naturel de dauber sur le prochain! Quelquefois la jolie veine devient si abondante qu'elle fournit toute une comédie, grivoise si l'on veut, mais combien franche et vive! Tel est le portrait de la bourgeoise de Bath, veuve de cinq maris «sans plus[202].» Personne, dans toute la paroisse, qui la devançât à l'offrande; «s'il y en avait une, elle se mettait si fort en colère qu'elle en perdait toute charité.» Quelle langue! Impertinente, vaniteuse, hardie, bavarde effrénée, elle fait taire tout le monde et disserte seule pendant une heure avant d'en venir à son conte. On entend la voix vibrante, soutenue, haute et claire, avec laquelle elle assourdissait ses maris. Elle revient incessamment sur les mêmes idées, elle répète ses raisons, elle les amasse et les entassé, comme une mule entêtée qui court en secouant et en sonnant ses sonnettes, si bien que les auditeurs étourdis restent la bouche ouverte, admirant qu'une seule langue puisse fournir à tant de mots. Le sujet en valait la peine. Elle prouve qu'elle a bien fait de se marier cinq fois, et elle le prouve d'un style clair, en femme expérimentée[203]: «Dieu nous a dit de croître et de multiplier.» Voilà un «gentil texte,» elle a «bien su le comprendre.»—«Je sais aussi que Dieu a dit que mon mari quitterait père et mère et s'attacherait à moi. Mais où Dieu a-t-il fait mention de nombre, et à quel endroit a-t-il défendu de prendre un second ou un huitième mari? Pourquoi donc parlerait-on vilainement de mon cas? Voyez le sage roi Salomon, j'imagine qu'il avait plus d'une femme. Plût à Dieu qu'il me fût permis de changer aussi souvent que lui.... Béni soit Dieu de ce que j'en ai épousé cinq! Bienvenu sera le sixième quand il s'offrira!.... Christ a parlé pour ceux qui veulent vivre parfaitement. Et, seigneurs, avec vos permissions, je n'en suis pas. Je veux donner la fleur de mon âge aux actes et aux fruits du mariage.... Je veux un mari, et je ne le lâcherai pas!» Ici Chaucer a les franchises de Molière, et nous ne les avons plus; sa bourgeoise justifie le mariage aussi médicalement que Sganarelle; force est de tourner la page un peu vite et de suivre, en gros seulement, toute cette odyssée de mariages. L'épouse voyageuse qui a traversé cinq maris sait par quel art on les dompte et raconte comment elle les persécutait de ses jalousies, de ses soupçons, de ses gronderies, de ses querelles, quels soufflets elle donnait et recevait, comment le mari, maté par la continuité de la tempête, baissait la tête à la fin, acceptait le licou et tournait la meule domestique en baudet conjugal et résigné[204]. «Je les faisais frire dans leur propre graisse, de colère et de jalousie. J'allais me promener de nuit, et, au retour, je leur jurais que c'était pour surveiller leurs escapades. Jamais je ne leur laissais le dernier mot.... Quand le pape eût été à leurs côtés, je ne les aurais point épargnés, fût-ce à leur propre table. Pour le quatrième, par Dieu! j'ai été son purgatoire sur terre, c'est pourquoi j'espère que son âme est dans la gloire!» Pour le cinquième, elle le vit pour la première fois à l'enterrement du quatrième, derrière la bière; elle lui trouva la jambe si bien faite, que force lui fut de le prendre pour mari. «Il était vieux, je crois, de vingt hivers, et j'avais quarante ans, si je dois dire la vérité. Mais, grâce à Dieu! j'étais toute fringante, et belle, et riche, et jeune et bien née.» Quel mot! A-t-on jamais peint plus heureusement l'illusion humaine? Comme tout cela est vivant, et quel ton facile! Voilà déjà la satire du mariage; vous la trouverez chez Chaucer à vingt reprises: il n'y a plus, pour épuiser les deux perpétuels sujets de la moquerie française, qu'à joindre à la satire du mariage la satire de la religion.