Note 60 — LIVRE I. LES ORIGINES.
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Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur au delà, cette grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci, tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux, épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique, qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau; ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu tout-puissant. C'est le cœur tout seul qui parle ici, un grand cœur barbare. Cœdmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons—le gardien du royaume céleste,—et les conseils de son esprit,—le père glorieux des hommes!—comment, de toute merveille,—l'éternel Seigneur!—il a établi le commencement.—Il a formé d'abord,—pour les enfants des hommes,—le ciel comme un toit,—le saint Créateur!—Puis le gardien du genre humain!—l'éternel Seigneur!—c'est la région du milieu—qu'il fit ensuite,—c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!» Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu, pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture, qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux; moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné, profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,—notre aide et notre secours—resplendissant de félicité!—Toutes choses se courbent devant toi!—devant la gloire de ton esprit.—D'une seule voix, elles appellent le Christ!—Toutes s'écrient:—«Tu es saint, saint,—le roi des anges du Ciel,—notre Seigneur,—et tes jugements sont—justes et vastes,—ils règnent éternellement partout—dans la multitude de tes ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux, Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible, et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].