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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 196 — LIVRE I. LES ORIGINES.

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C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque. S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries, de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du Roman de la Rose, et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante, les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout. Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible, et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat, avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut! laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime, on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son cœur les avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas...., pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec le plaisir.

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