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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 44 — LIVRE I. LES ORIGINES.

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Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme de cœur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors, tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45]. L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles, et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la grandeur du cœur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont de braves cœurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!—Il ne pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son cœur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit—qu'il le baise et l'embrasse,—et qu'il pose sur ses genoux—ses mains et sa tête,—comme jadis parfois,—dans les anciens jours,—lorsqu'il jouissait de ses dons.—Alors il se réveille,—le mortel sans amis.—Il voit devant lui—les routes désertes,—les oiseaux de la mer qui se baignent,—étendant leurs ailes,—le givre et la neige qui descendent, mêlés de grêle.—Alors sont plus pesantes—les blessures de son cœur.»—«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous deux—que rien ne nous séparerait,—sauf la mort seule.—Maintenant ceci est changé,—et notre amitié est—comme si elle n'avait jamais été.—Il faut que j'habite ici—bien loin de mon ami bien-aimé,—que j'endure des inimitiés.—On me contraint à demeurer—sous les feuillages de la forêt,—sous le chêne, dans cette caverne souterraine.—Froide est cette maison de terre.—J'en suis tout lassé.—Obscurs sont les vallons—et hautes les collines,—triste enceinte de rameaux—couverte de ronces,—séjour sans joie....—Mes amis sont dans la terre.—Ceux que j'aimais dans leur, vie,—le tombeau les garde.—Et moi ici avant l'aube,—je marche seul—sous le chêne,—parmi ces caves souterraines....—Bien souvent ici le départ de mon seigneur—m'a accablé d'une lourde peine.» Parmi les mœurs périlleuses et le perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage, l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et les mœurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme, c'est le cœur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi, pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.» Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi, «avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté, tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté, mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre, dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la grande puissance de vouloir.C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière de leur prince: l'on y voit leurs mœurs, leurs sentiments, comme les sentiments et les mœurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère. C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie, comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,» la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes, dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie, sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,» et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale tonnait.—La bière était répandue....—Ils étaient tous deux de furieux,—d'âpres et forts combattants.—La maison résonnait.—Alors ce fut une grande merveille—que la salle à boire—pût résister aux deux taureaux de la guerre,—et qu'il ne croulât point à terre—le beau palais. Le bruit s'éleva—encore une fois.—Pour les Danois du Nord,—ce fut une terreur affreuse—pour tous ceux qui du mur—entendirent ce hurlement,—entendirent l'ennemi de Dieu—chanter son chant lugubre,—son chant de défaite—et se lamenter de sa blessure....—L'infâme maudit—subissait la blessure mortelle.—Il y avait à son épaule—une grande plaie visible.—Les muscles avaient été arrachés,—les jointures des os avaient craqué.—La victoire dans la bataille—était pour Beowulf.—Grendel était contraint—de fuir, atteint à mort,—dans son refuge des marais,—de chercher sa lugubre demeure.—Il savait bien—que la fin de sa vie—était venue,—que le nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un homme, Œschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge, dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord» que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles, jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait, et là, il vit en face «la louve de l'abîme,—la puissante femme de la mer.—Il donna l'assaut de la guerre—avec sa lame de bataille.—Il n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,—le glaive chanta bien haut—une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,—une vieille épée gigantesque,—fidèle de tranchant,—bonne et prête à servir,—ouvrage des géants.—Il la saisit par la poignée,—le guerrier des Scyldings;—violent et terrible, tournoyait le glaive.—Désespérant de sa vie,—il frappa furieusement;—il l'atteignit rudement—à l'endroit du col;—il brisa les anneaux de l'échine,—la lame pénétra à travers toute la chair maudite.—Elle s'affaissa sur le sol,—l'épée était sanglante.—L'homme se réjouit dans son œuvre.—La lumière entra.—Il y avait une clarté dans la salle, comme lorsque du ciel,—luit doucement—la lampe du firmament.» Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.C'est là sa première œuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes—commanda qu'on lui fît—«un bouclier bigarré—tout de fer,» sachant bien qu'un bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le prince des anneaux—était trop fier—pour chercher la grande bête volante—avec une troupe,—avec beaucoup d'hommes.—Il ne craignait pas pour lui-même cette bataille.—Il ne faisait point cas—de l'inimitié du ver,—de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une caverne, «un enfoncement sous la terre—près de la vague de l'Océan,—près du clapotement de l'eau,—qui au dedans était pleine—d'ornements en relief et de bracelets.—Il s'assit sur le promontoire,—le roi rude à la guerre,—et dit adieu—aux compagnons de son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf, qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver devient furieux,—l'ignoble étranger perfide,—tout bigarré de vagues de feu....—Brûlant et féroce dans la guerre,—il accrocha tout le col du roi—avec ses griffes empoisonnées.—Il s'ensanglanta—du sang de la vie.—Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur, sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,—comment avec ses arches de pierre—l'éternelle caverne—se tenait au dedans—ferme sur des piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple—cinquante hivers. Il n'y avait pas un roi—de tous mes voisins—qui osât me rencontrer—avec des hommes de guerre,—m'attaquer avec la peur.—J'ai bien tenu ma terre.—Je n'ai point cherché des embûches de traître;—je n'ai point juré—injustement beaucoup de serments.—À cause de tout cela, je puis,—quoique malade de mortelles blessures,—avoir de la joie....—Maintenant, va tout de suite—voir le trésor—sous la pierre grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,—je l'ai acheté,—vieux que je suis, par ma mort.—Il pourra servir—dans les besoins de mon peuple....—Je me réjouis d'avoir pu,—avant de mourir, acquérir un tel trésor—pour mon peuple....—À présent, je n'ai plus besoin de demeurer ici plus longtemps.»C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros. Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il l'est simplement et par ses œuvres. Il a été fidèle à son prince, puis à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit, derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament, commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.

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