Note 163 — LIVRE I. LES ORIGINES.
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C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes. Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,—il ne put jamais savoir en quel endroit,—et comme il regardait en l'air,—du côté du soleil,—il vit une tour sur une hauteur,—royalement bâtie,—une profonde vallée au-dessous,—et là-dedans un donjon,—avec de profonds fossés noirs,—et terribles à voir.» Puis, entre les deux, une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes sortes,—pauvres et riches,—travaillant et s'agitent,—comme le veut le monde;—quelques-uns à la charrue—labouraient avec un grand effort,—pour ensemencer et planter,—et peinaient durement,—gagnant ce que des prodigues venaient détruire et engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans les places saintes, et emploient au service du diable l'église de Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de rues,—un meneur de fêtes, un acheteur de terres,—qui éperonne son palefroi, de manoir en manoir,—avec une meute à ses talons, comme un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies, «fièvres et fluxions,—toux et maux de cœur,—crampes et maux de dents,—rhumatismes et rougeoles,—teignes et gales de la tête,—inflammations et tumeurs—et enflures brûlantes,—frénésies et maladies ignobles,—fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au secours! voici la Mort terrible,—qui vient pour nous détruire tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes, les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en poussière,—rois et chevaliers, empereurs et papes.—Maint seigneur qui vivait pour le plaisir, cria haut,—mainte aimable dame, et maîtresse de chevaliers,—pâma et mourut dolente par les dents de la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme, l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,» lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le cœur[168],» et c'est le cœur, c'est la foi intérieure, c'est la vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.