← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 142 — LIVRE I. LES ORIGINES.

Reading edition

S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres mœurs: c'est Robin Hood, un vaillant outlaw, qui vit librement et audacieusement dans la forêt verte, et fait en franc cœur la guerre au shérif et à la loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là. «C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale, avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre, c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les attendre.»—L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique, et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood, de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe est belle—et les feuilles larges et longues,—il est gai en se promenant dans la belle forêt—d'entendre les petits oiseaux chanter.» Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes, donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton. Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher, et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant. «Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,—et rester moi-même en arrière!—N'était la peur de faire éclater mon arc,—Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni leur parent,—eût eu un bien beau spectacle,—de voir comment les deux yeomen arrivèrent l'un contre l'autre—avec leurs lames brunes et brillantes;—de voir comment les deux yeomen se combattirent—deux heures d'un jour d'été.—Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire Guy,—ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe, la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,—et sauve tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'œuvre: «Ce serait une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut de trente pieds,—même un saut de trente et un pieds,—s'appuie le dos contre une broussaille,—et le pied contre une pierre—il combat ainsi toute une longue journée,—toute une longue journée d'été,—jusqu'à ce que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt. «Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage—et j'en rends grâce à mon bâton, non à toi.»—Qui es-tu donc? demande Robin.—«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;—j'ai travaillé longtemps à Nottingham,—et si tu veux y venir, je jure et fais vœu—que je tannerai ta peau pour rien.»—«Grand merci, mon brave, dit le joyeux Robin,—puisque tu es si bon et si libéral;—et si tu veux tanner ma peau pour rien—j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales gourmades les prépare toujours à l'amitié.—C'est ainsi que Robin a essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place. L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte. Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle, l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au manche dans le gosier.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings