Note 186 — LIVRE I. LES ORIGINES.
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À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à l'aspect de celle qu'il aime.—Toute action de l'amant se termine par penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].» Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,» peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque, exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer, demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir. Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura pour lui l'affection d'une sœur. Pour Troïlus, il est tout tremblant; il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs par le froid de la nuit—fermées, s'inclinent bas sur leur tige.—Mais le soleil brillant les redresse,—et elles s'ouvrent par rangées sous son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son cœur s'épanouit de joie. Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!