Note 53 — LIVRE I. LES ORIGINES.
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Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire voir d'avance la fleur dans le bourgeon.Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur, véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art, nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse, pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de nous par les mœurs, la langue, et dix siècles, on les entend:«L'armée sort[53].—Les oiseaux chantent.—La cigale bruit.—La poutre de la guerre[54] résonne,—la lance choque le bouclier.—Alors brille la lune—errante sous les nuages;—alors se lèvent les œuvres de vengeance,—que la colère de ce peuple—doit accomplir....—Alors on entendit dans la cour—le tumulte de la mêlée meurtrière.—Ils saisissaient de leurs mains—le bois concave du bouclier.—Ils fendirent les os du crâne.—Les toits de la citadelle retentirent,—jusqu'à ce que dans la bataille—tomba Garulf,—le premier de tous les hommes—qui habitent la terre,—Garulf, le fils de Guthlaf.—Autour de lui beaucoup de braves—gisaient mourants.—Le corbeau tournoyait—noir et sombre comme la feuille de saule.—Il y avait un flamboiement de glaives,—comme si tout Finsburg—eût été en feu.—Jamais je n'ai entendu conter—bataille dans la guerre plus belle à voir.»«Ici le roi Athelstan[55],—le seigneur des comtes,—qui donne des bracelets aux nobles,—et son frère aussi—Edmond l'Étheling,—noble d'ancienne race,—ont tué dans la bataille,—avec les tranchants des épées,—à Brunanburh.—Ils ont fendu le mur des boucliers,—ils ont haché les nobles bannières,—avec les coups de leurs marteaux,—les enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite—la nation des Scots,—et les hommes de vaisseaux,—parmi le tumulte de la mêlée,—et la sueur des combattants.—Cependant le soleil là-haut,—la grande étoile,—le brillant luminaire de Dieu,—de Dieu le seigneur éternel,—à l'heure du matin,—a passé par-dessus la terre,—tant qu'enfin la noble créature—s'est précipitée vers son coucher.—Là gisaient les soldats par multitudes,—abattus par les dards;—les hommes du Nord, frappés par-dessus leurs boucliers,—et aussi les Scots—las de la rouge bataille....—Athelstan a laissé derrière lui—les oiseaux criards de la guerre,—le corbeau qui se repaîtra des morts,—le milan funèbre,—le corbeau noir—au bec crochu,—et le crapeau rauque,—et l'aigle qui bientôt—fera festin de la chair blanche—et le faucon vorace qui aime les batailles,—et la bête grise,—le loup du bois.»Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre, d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon, et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules, tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares. L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux, il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.