Note 32 — LIVRE I. LES ORIGINES.
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Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en Germanie, on les trouve tels, sévères de mœurs, avec des inclinations graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif, l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils sont des hommes. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame. Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde. Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté, se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà; qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui, il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu, inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de Rome, et consacrera la foi du cœur[39]. Ses dieux ne sont point enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40], mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et que l'héroïsme est le souverain bien.Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le commencement des siècles,—quand Ymer s'établit.—Il n'y avait ni sables, ni mers, ni ondes fraîches.—On ne trouvait ni terres, ni ciel élevé.—Il y avait le gouffre béant,—mais de l'herbe nulle part.»—Il n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.» Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris, qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers, sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage. Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis «dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne d'Yggdrasil.—Il frissonne, le vieil arbre.—Le Iote Loki brise ses liens.—Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,—jusqu'à ce que le feu de Surtr—ait dévoré l'arbre.—Le nocher Hrymr s'avance de l'Orient, un bouclier le couvre.—Izrmungandr se roule—avec une rage de géant.—Le serpent soulève les flots,—l'aigle bat des ailes,—l'oiseau au bec pâle déchire les cadavres.—Le navire Naglfar est lancé.—Surtr arrive du Midi avec les épées désastreuses.—Le soleil resplendit sur les glaives des dieux héros.—Les montagnes de rochers s'ébranlent,—les géantes tremblent.—Les ombres foulent le chemin de l'enfer,—le ciel s'entr'ouvre.—Le soleil commence à noircir,—la terre s'affaisse dans la mer.—Elles disparaissent du ciel,—les étoiles brillantes.—La fumée tourbillonne—autour du feu destructeur du monde.—La flamme gigantesque joue—contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a enfoncé son épée dans le cœur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:«Jeune homme, jeune homme!—de quel jeune homme es-tu né?—de quelle race d'hommes es-tu?—Car tu as trempé et rougi dans Fafnir—ton épée, cette épée étincelante.—Ton fer s'est arrêté dans mon cœur.»«C'est mon cœur qui m'a poussé.—Ce sont mes mains qui ont accompli l'œuvre,—mes mains et mon fer aigu.—Rarement il devient brave—et aguerri aux blessures,—celui qui tremble—au moment du danger!»Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui arrache le cœur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant Sigurd, qui faisait rôtir le cœur, porte sans y penser son doigt sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin, mange le cœur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle, amoureuse de lui, «demeurait assise seule,—à la chute du jour,—et ouvertement,—se dit en elle-même:—J'aurai Sigurd,—ou je mourrai,—Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,—je l'aurai dans mes bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit, Brynhild,—la fille de Budli,—cette fois-là seulement,—de tout son cœur,—lorsque du lit,—on put entendre—le cri éclatant de la veuve.» Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice, et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare. «Alors parla Gjaflogd,—sœur de Gjuki:—«Je sais que sur la terre—je suis entre toutes la plus dénuée de joie.—De cinq maris—j'ai souffert la perte,—et aussi de deux filles,—de trois sœurs,—de huit frères;—pourtant me voilà, et je survis seule.»—Alors parla Herborgd,—reine de la terre des Huns:—«Moi j'ai à raconter—un deuil plus cruel.—Mes sept fils,—dans la région de l'Est,—et mon mari le huitième—sont morts dans la bataille.—Mon père et ma mère,—mes quatre frères,—le vent a joué avec eux—dans la mer.—Le flot a battu—le plancher de leur vaisseau.—Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs corps,—moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,—moi-même j'étais forcée—de faire leurs funérailles.—Tout cela, je l'ai souffert—en une année,—et pendant ce temps,—nul d'entre les hommes—ne m'a apporté de consolation.—Cependant j'étais enchaînée—et captive de guerre,—quand six mois de cette année se furent écoulés.—J'étais forcée de parer—la femme d'un chef de guerre—et de lui attacher sa chaussure—chaque matin. Elle me menaçait—par jalousie, et me frappait de rudes coups.»—Tout cela est vain, nulle parole ne peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun, sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle, avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié, et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main—le cœur de mon frère Högni,—le cœur sanglant,—arraché de la poitrine du puissant cavalier,—du fils de roi,—avec un poignard émoussé.»—Ils arrachèrent le cœur—de la poitrine de l'esclave Hjalli.—Ils le mirent sanglant sur un plat—et le portèrent à Gunnar....—Alors parla Gunnar,—le chef des hommes:—«Ici est le cœur—de Hjalli le lâche.—Il ne ressemble pas au cœur de Högni le brave.—Il tremble beaucoup—maintenant qu'il est sur le plat.—Il tremblait davantage—quand il était dans sa poitrine.»—....«Högni rit—lorsqu'on coupa jusqu'à son cœur,—jusqu'au cœur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.—Il ne pensa pas du tout à pleurer.—Ils mirent le cœur sanglant dans un plat—et le portèrent à Gunnar.—Gunnar, d'un visage serein, parla ainsi,—le vaillant Niflung!—«Voici le cœur—d'Högni le brave!—Il ne ressemble pas au cœur—de Hjalli le lâche.—Il tremble peu—maintenant qu'il est dans le plat.—Il tremblait beaucoup moins—quand il était dans sa poitrine.—Que n'es-tu,—Atli,—aussi loin de mes yeux—que tu seras toujours loin—de nos colliers, de notre trésor!—À moi seul est confié maintenant—tout le trésor caché,—toute la richesse des Niflungs.—Car Högni n'est plus parmi les vivants.—Je n'étais point rassuré—tant que nous vivions tous deux.—Mais maintenant je suis tranquille,—car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi, à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe. Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son cœur dans celui de sa sœur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli, elle lui donne à manger leurs cœurs dans du miel, un jour qu'il revient du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de Sigurd, ni sur ses frères «au cœur d'ours,» ni sur «ses tendres enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare; avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie sous les idées morales, on le verra dans les puritains.