Note 269 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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Et cependant, parmi ces langueurs de la tradition mystique, l'accent personnel vibre. Dans cet esprit qui imite et qui parfois imite mal, qui tâtonne encore et çà et là laisse entrer dans ses stances polies les vieux mots naïfs ou les allégories usées des hérauts d'armes et des trouvères, voici déjà la mélancolie du Nord, l'émotion intime et douloureuse. Ce trait, qui tout à l'heure, au plus beau moment de la plus riche floraison, dans le magnifique épanouissement de la vie naturelle, répandra une teinte sombre sur la poésie de Sidney, de Spenser, de Shakspeare, maintenant, dès le premier poëte, sépare ce monde païen, mais germanique, de l'autre monde tout voluptueux, qui, en Italie, s'égaye avec la fine ironie, et n'a de goût que pour les arts et le plaisir. Surrey traduit en vers l'Ecclésiaste. N'est-il pas singulier, à cette heure matinale, dans cette aube naissante, de trouver dans sa main un pareil livre? Le désenchantement, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines ne manquent guère dans ce pays et dans cette race; ces hommes ont de la peine à porter la vie et savent parler de la mort. Les plus beaux vers de Surrey témoignent déjà de ce naturel sérieux, de cette philosophie instinctive et grave; ce sont des chagrins qu'il raconte, c'est son cher Wyatt qu'il regrette, c'est Clère, son ami, c'est le jeune duc de Richmond, son compagnon, tous morts avant l'âge. Seul, emprisonné à Windsor, il se rappelle les heureux jours qu'ils y ont passés ensemble, leurs joutes «dans les grandes cours vertes,» les épanchements, les causeries folâtres des longs soirs d'hiver, «le jeu de paume, où, les yeux éblouis par les rayons de l'amour, ils manquaient la balle pour surprendre un regard de leurs dames.»—«Chaque douce place éveille un souvenir amer.» À ces pensées, «le sang quitte son visage, et une pluie de larmes coule sur ses joues pâles.»—«Ô séjour de félicité qui renouvelles ma peine!—réponds-moi: Où est mon noble frère?—lui que dans tes murs tu enfermais chaque nuit;—cher à tant d'autres, plus cher à moi qu'à personne.—Écho, hélas! qui prend pitié de ma peine,—répond par un sourd accent de douleur[269].» Pareillement, dans l'amour, c'est l'abattement d'une âme fatiguée qu'il exprime. «Chaque chose ayant vie, le paysan, le bœuf de labour, le rameur à la galère, tous ont quelques heures de répit, tous, excepté lui, qui s'afflige le jour, qui veille la nuit, qui passe des rêveries tristes aux plaintes, des plaintes aux larmes amères, puis des larmes encore aux plaintes douloureuses, et dont la vie s'use ainsi[270].» Ce qui apporte aux autres la joie lui apporte la peine. «La douce saison qui fait sortir boutons et fleurs—a vêtu de vert la colline et aussi la vallée.—Le rossignol a des plumes nouvelles et chante.—La tourterelle a dit sa chanson à sa compagne.—L'été est venu, car chaque bourgeon à présent s'ouvre.—Le cerf a pendu sa vieille ramure aux pieux de l'enceinte.—Le daim dans la bruyère laisse tomber sa fourrure d'hiver.—Les poissons glissent avec des écailles nouvelles.—Le serpent abandonne toute sa dépouille.—L'agile hirondelle poursuit les petites mouches.—L'abeille affairée à présent compose son miel.—L'hiver est fini, qui était la mort des fleurs;—Et je vois que parmi toutes ces douces choses,—chaque souci diminue; et pourtant ma peine revient[271].» N'importe, il aimera jusqu'au dernier souffle. «Si mon faible corps manque ou défaille,—ma volonté est qu'elle garde toujours mon cœur.—Et quand ce corps sera rendu à la terré, je lui lègue mon ombre lassée pour la servir encore[272]....» Amour infini et pur comme celui de Pétrarque, elle en est digne; au milieu de tous ces vers étudiés ou imités, un admirable portrait se détache, le plus simple et le plus vrai qu'on puisse imaginer, œuvre du cœur cette fois et non de la mémoire, qui, à travers la madone chevaleresque, fait apparaître l'épouse anglaise, et par delà la galanterie féodale montre le bonheur domestique. Surrey seul, inquiet, entend en lui-même la voix ferme d'un bon ami, d'un conseiller sincère, l'Espoir qui lui parle avec assurance, lui jurant qu'elle est[273] «la plus digne et la plus loyale, la plus douce et la plus soumise de cœur qu'un homme puisse trouver sur la terre.» Si l'amour et la foi étaient partis, on pourrait les retrouver en elle. Son cœur n'a d'autre idée que de t'être fidèle; elle ne s'occupe que de toi et de ton bien. «Elle souhaite ta santé et ton bonheur, et t'aime autant et aussi fort qu'une femme peut aimer un homme; elle est à toi et le dit, et prend souci de toi en dix mille façons. Tu es là quand elle parle, quand elle mange, quand elle pleure, quand elle soupire. Le soir elle te dit: Adieu, mon bien-aimé; quoique, Dieu le sait, tu sois bien loin d'elle, elle te répète mainte et mainte fois bonsoir.»—«Elle te nomme souvent son cher bien-aimé—sa consolation, son bonheur, toute sa joie—et conte à son oreiller toute son histoire:—comment tu as fait sa peine et son chagrin,—combien elle soupire après toi, comme il lui tarde de te voir.—Elle dit: Pourquoi es-tu ainsi loin de moi?—Ne suis-je pas celle qui t'aime le mieux?—Ne souhaité-je pas ton aise et ton repos?—Ne cherché-je point comme je puis te plaire?—Pourquoi t'en vas-tu aussi loin de ton bien?—Si je suis celle à qui tu t'intéresses,—pour qui tu vis ainsi dans le tourment;—hélas! tu sais que tu me trouveras ici,—ici où je suis toujours ta chère bien-aimée,—ta plus dévouée, ta plus fidèle,—celle qui t'aime toujours et ne pourra jamais s'en empêcher,—celle qui est à toi et ne songe qu'à toi,—comme toi aussi, je pense, tu songes à elle,—à celle qui entre toutes les femmes—ne respire que pour être toute à toi.» Certainement c'est à sa femme[274] qu'il pense en ce moment, non à quelque Laure imaginaire; le rêve poétique de Pétrarque est devenu la peinture exacte de la profonde et parfaite affection conjugale, telle qu'elle subsiste encore en Angleterre, telle que tous les poëtes, depuis l'auteur de la Nut Brown Maid jusqu'à Dickens[275], n'ont jamais manqué de la représenter.