Note 330 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
Reading edition
Quel monde pouvait fournir des matériaux à une fantaisie si haute? Il n'y en avait qu'un, celui de la chevalerie, car nul n'est plus éloigné du réel. Solitaire et indépendant dans son château, affranchi de tous les liens que la société, la famille, le travail, imposent d'ordinaire aux actions humaines, l'homme féodal avait tenté toutes les aventures; mais il avait encore moins fait qu'imaginé; l'audace de ses actions avait été surpassée par la folie de ses rêves; faute d'un emploi utile et d'une règle acceptée, sa tête avait travaillé du côté du déraisonnable et de l'impossible, et la persécution de l'ennui avait agrandi chez lui, outre mesure, le besoin d'excitation. Sous cet aiguillon, sa poésie était devenue une fantasmagorie. Insensiblement les inventions étranges avaient végété et pullulé dans les cervelles, les unes par-dessus les autres, comme des lierres qui s'entrelacent autour d'un arbre, et le tronc primitif avait disparu sous leur luxe et leur encombrement. Les délicates imaginations de la vieille poésie galloise, les débris grandioses des épopées germaniques, les merveilleuses splendeurs de l'Orient conquis, tous les souvenirs que quatre siècles d'aventures avaient éparpillés dans les esprits des hommes s'étaient amoncelés en un grand rêve, et les géants, les nains, les monstres, tout le pêle-mêle des créatures imaginaires, des exploits surhumains et des magnificences insensées, s'étaient groupés autour d'un sentiment unique, l'amour exalté et sublime, comme des courtisans prosternés aux pieds de leur roi. Ample et flottante matière, où les grands artistes du siècle, Arioste, le Tasse, Cervantes, Rabelais, viennent tailler leurs poëmes. Mais ils sont trop de leur temps pour être d'un temps qui est passé. Ils refont une chevalerie, mais ce n'est point une chevalerie vraie. Le fin Arioste, l'ironique épicurien, en charme ses yeux et s'en égaye en voluptueux, en sceptique qui jouit deux fois du plaisir, parce que le plaisir est doux et qu'il est défendu. À côté de lui, le pauvre Tasse, sous la conduite d'un catholicisme violent, ressuscité et factice, parmi les clinquants d'une poésie vieillie, travaille sur le même sujet, maladivement, avec un grand effort et avec un succès mince. Pour Cervantes, qui est un chevalier, il a beau aimer la chevalerie pour sa noblesse, il en sent la folie et la rabat par terre, sous les coups de bâton, parmi les mésaventures d'hôtellerie. Plus grossièrement, plus franchement, un rude plébéien, Rabelais, avec un éclat de rire, la noie dans sa joie et dans sa bourbe. Seul, Spenser la prend au sérieux et naturellement. Il est au niveau de tant de noblesse, de grandeurs et de rêves. Il n'est point encore assis et enfermé dans cette espèce de bon sens exact qui va fonder et rétrécir toute la civilisation moderne. Il habite de cœur dans la poétique et vaporeuse contrée dont chaque jour les hommes s'éloignent davantage. Il en aime jusqu'au langage; il reprend les vieux mots, les tours du moyen âge, la diction de Chaucer[330]. Il entre de plain-pied dans les plus étranges songes des anciens conteurs, sans étonnement, comme un homme qui de lui-même en trouve encore de plus étranges. Châteaux enchantés, monstres et géants, duels dans les bois, demoiselles errantes, tout renaît sous sa main, la fantaisie du moyen âge avec la générosité du moyen âge, et c'est justement parce que ce monde est invraisemblable que ce monde lui convient.