Note 264 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande œuvre, c'est dans les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants, de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un «Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu, qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le cœur des tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui, que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues; on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière, mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes; et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou le lancer.