← Table of contents
Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 249 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.

Reading edition

Ce n'est pas la possession, c'est l'acquisition qui donne aux hommes la joie et le sentiment de leur force; ils remarquent davantage un petit bonheur qui est nouveau qu'un grand bonheur qui est ancien; ce n'est pas quand tout est bien, c'est quand tout est mieux qu'ils voient la vie en beau et sont tentés d'en faire une fête. C'est pourquoi, en ce moment, ils en font une fête, une magnifique parade, si semblable à un tableau, qu'elle produit la peinture en Italie, si semblable à une représentation, qu'elle produit le drame en Angleterre. À présent que la hache et l'épée des guerres civiles ont abattu la noblesse indépendante, et que l'abolition du droit de maintenance a ruiné la petite royauté solitaire de chaque grand baron féodal, les seigneurs quittent leurs noirs châteaux, forteresses crénelées, entourées d'eaux stagnantes, percées d'étroites fenêtres, sortes de cuirasses de pierre qui n'étaient bonnes qu'à garder la vie de leurs maîtres. Ils affluent dans les nouveaux palais à dômes et à tourelles, couverts d'ornements tourmentés et multipliés, garnis de terrasses et d'escaliers monumentaux, munis de jardins, de jets d'eau, de statues, palais de Henri VIII et d'Élisabeth, demi-gothiques et demi-italiens[249], dont la commodité, l'éclat, la symétrie annoncent déjà des habitudes de société et le goût du plaisir. Ils viennent à la cour, ils quittent leurs mœurs: les quatre repas qui suffisaient à peine à la voracité antique se réduisent à deux; les gentilshommes sont bientôt des raffinés, qui mettent leur gloire dans la recherche et la singularité de leurs amusements et de leur parure. On les voit se vêtir magnifiquement d'étoffes éclatantes, avec le luxe de gens qui, pour la première fois, froissent la soie et font chatoyer l'or: pourpoints de satin écarlate, manteaux de zibeline de mille ducats, souliers de velours brodés d'or et d'argent, couverts de roses ou de rubans, bottes à collets rabattus d'où sortent des flots de dentelles, brodées de figures d'oiseaux, d'animaux, de constellations, de fleurs en argent, en or, en pierres précieuses, chemises ornementées qui coûtent dix livres sterling. «C'est une chose ordinaire de mettre mille chèvres et cent bœufs à un habit et de porter tout un manoir sur son dos[250].» Les habits de ce temps ressemblent à des châsses. Quand Élisabeth mourut, on trouva trois mille habillements dans ses garde-robes. Faut-il parler des gigantesques collerettes des dames, de leurs robes bouffantes, de leurs corsages tout roides de diamants? Singulier signe du temps, les hommes étaient plus changeants et plus parés qu'elles. «Telle est notre inconstance, dit Harrison, qu'aujourd'hui on n'aime rien que la mode espagnole, tandis que demain on ne trouve élégants et agréables que les colifichets français. Un peu plus tard, il n'y a d'habits que ceux qui sont dans le goût allemand. Tantôt c'est la façon turque que généralement on préfère, tantôt ce sont les robes mauresques, les manches barbaresques et les culottes courtes françaises. Et si les modes sont diverses, ce serait un monde que de dire le prix, la recherche, l'excès, la vanité, la pompe, la variété, et finalement l'instabilité et la folie qu'on rencontre à tous les étages.» Folie soit, mais poésie aussi. Il y a autre chose qu'un amusement de freluquets dans cette mascarade splendide de costumes. Le trop-plein de la séve intérieure se répand de ce côté, comme aussi dans les drames et les poëmes. C'est une verve d'artistes qui les mène. Il y a une pousse incroyable de formes vivantes dans leurs cervelles. Ils font comme leurs graveurs, qui, dans leurs frontispices, prodiguent les fruits, les fleurs, les figures agissantes, les animaux, les dieux, et versent et entassent tout le trésor de la nature sur tous les coins de leur papier. Ils ont besoin de jouir du beau; ils veulent être heureux par les yeux; ils sentent naturellement par contre-coup le relief et l'énergie de toutes les formes. Depuis l'avénement de Henri VIII jusqu'à la mort de Jacques Ier on ne voit que processions, tournois, entrées de villes, mascarades. Ce sont d'abord les banquets royaux, l'étalage des couronnements, les larges et bruyants plaisirs de Henri VIII. Wolsey lui donne des fêtes[251] «de façon si coûteuse et si splendide, que c'est un ciel de les regarder. Il n'y manque ni dames ni demoiselles bien habiles et bien adroites pour danser avec les seigneurs masqués ou pour garnir la salle au moment qu'il faut. Il y a aussi toute sorte de musique et d'harmonie, avec de belles voix d'hommes et d'enfants. «Le roi vient un jour le surprendre à table, suivi de douze seigneurs déguisés en bergers avec des habits de drap d'or et de satin cramoisi, précédé de porteurs de torches, «avec un tel bruit de tambours et de flûtes, que rarement on en vit de pareil[252].» Sur-le-champ on sert un nouveau banquet «de deux cents plats différents, très-recherchés et d'invention coûteuse. Et ainsi ils passent la nuit, banquetant, dansant, et en d'autres réjouissances, au grand contentement du roi et de la noblesse assemblée.» Comptez, si vous pouvez[253], les fêtes mythologiques, les réceptions théâtrales, les opéras joués en plein air pour Élisabeth, Jacques et leurs grands seigneurs. À Kenilworth les fêtes durèrent dix-neuf jours. Tout y est: pédanteries, nouveautés, jeux populaires, spectacles sanglants, farces grossières, tours de force et d'adresse, allégories, mythologie, chevalerie, commémorations rustiques et nationales. En pareil temps, dans cet élan universel et dans ce subit épanouissement, les hommes s'intéressent à eux-mêmes, trouvent leur vie belle, digne d'être représentée et mise en scène tout entière; ils jouent avec elle, ils jouissent en la voyant, ils en aiment les hauts, les bas, ils en font un objet d'art. La reine est reçue par une sibylle, puis par des géants du temps d'Arthur, puis par la Dame du Lac. Sylvain, Pomone, Cérès et Bacchus, chaque divinité tour à tour lui présente les prémices de son royaume. Le lendemain, un homme sauvage, vêtu de mousse et de lierre, dialogue devant elle et en son honneur avec Écho. On fait combattre treize ours contre des chiens. Un sauteur italien fait des tours merveilleux devant toute la compagnie. La reine assiste à un mariage rustique, puis à une sorte de combat comique entre les paysans de Coventry, qui représentent la défaite des Danois. Au moment où elle revient de la chasse, Triton, sortant du lac, la supplie, au nom de Neptune, de délivrer la Dame enchantée, poursuivie par sir Bruce Sans-Pitié. Aussitôt la Dame apparaît, entourée de nymphes, bientôt suivie de Protée que porte un énorme dauphin. Cachée dans le dauphin, une troupe de musiciens chante avec le chœur des divinités marines les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste reine d'Angleterre.—Vous voyez que la comédie n'est pas seulement au théâtre; les grands et la reine elle-même deviennent acteurs. Les besoins de l'imagination sont si vifs que la cour devient une scène. Sous Jacques Ier, tous les ans, au jour des Rois, la reine, les principales dames et les premiers nobles jouaient un opéra, appelé Masque, sorte d'allégorie mêlée de danses, rehaussée par des décorations et des costumes éclatants, et dont les tableaux mythologiques de Rubens peuvent seuls indiquer la splendeur. «Des lords vêtus à la façon des statues antiques, portant sur la tête des couronnes persanes, avec des enroulements d'or tournés en dedans, le front ceint d'un bandeau de gaze incarnat et argent; le justaucorps en drap incarnat d'argent coupé de manière à dessiner le nu, à la façon de la cuirasse grecque, rattaché sur la poitrine par une large ceinture de drap d'or brodé qui s'agrafait avec des bijoux; les manteaux de soie colorée, les uns couleur du ciel, les autres couleur de perle, les autres couleur de flamme ou bronzés[254]: les dames en corsage de drap blanc d'argent, brodé de figures de paons et de fruits; au-dessous, un vêtement lâche, froncé, incarnat, rayé d'argent, divisé par une ceinture d'or, et, sous celui-ci, un autre vêtement flottant de drap azuré d'argent, galonné d'or; leurs cheveux négligemment noués sous une riche et précieuse couronne ornée de toutes sortes de diamants choisis; sur le haut, un voile transparent qui tombait jusqu'à terre; leurs chaussures d'azur et d'or garnies de rubis et de diamants.» J'abrége la description, qui ressemble à celle des contes de fées. Songez que toutes ces parures, ce chatoiement des étoffes, ce rayonnement de pierreries, cette splendeur des chairs nues, s'étalaient journellement pour le mariage des grands, aux accents hardis d'un épithalame païen. Pensez aux festins qu'introduisait alors le comte de Carlisle, où l'on servait d'abord une table remplie de mets recherchés aussi haut qu'un homme pouvait atteindre, pour la jeter aussitôt et la remplacer par une autre table pareille. Cette prodigalité de magnificences, ces somptueuses folies, ce débridement de l'imagination, cet enivrement des yeux et des oreilles, cet opéra joué par les maîtres du royaume marquent, comme la peinture de Rubens, de Jordaëns et de la Flandre contemporaine, un si franc appel aux sens, un si complet retour à la nature, que notre âge refroidi et triste est hors d'état de se les figurer[255].

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings