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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Note 324 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.

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Mais ce qui le distingue de tous les autres, c'est la façon dont il imagine. Ordinairement, chez un poëte, l'esprit fermente violemment et par saccades; ses idées s'assemblent, se heurtent, se prennent tout d'un coup par masses et par blocs, et jaillissent en mots poignants, perçants, qui les concentrent; il semble qu'elles aient besoin de ces accumulations subites pour imiter l'unité et l'énergie vivante des objets qu'elles reproduisent; du moins presque tous les poëtes environnants, Shakspeare au premier rang, font ainsi. Au plus fort de l'invention, Spenser reste serein. Les visions qui donneraient la fièvre à un autre esprit le laissent paisible. Elles arrivent et se déroulent en lui, aisément, tout entières, sans interruption, sans secousses. Il est épique, c'est-à-dire narrateur, et non point chanteur comme un faiseur d'odes, ou mime comme un auteur de drames. Nul moderne n'est plus semblable à Homère. Comme Homère et les grands narrateurs, il ne rencontre que des images suivies et nobles, presque classiques, si voisines des idées que l'esprit y entre de lui-même et sans s'en apercevoir. Comme Homère, il est toujours simple et clair, il ne sursaute point, il n'omet aucune raison, il ne détourne aucun mot du sens primitif et ordinaire, il garde l'ordre naturel des idées. Comme Homère encore, il a des redondances, des naïvetés, des enfances. Il dit tout, il se laisse aller à des réflexions que chacun a devinées d'avance; il répète à l'infini les grandes épithètes d'ornement. On sent qu'il aperçoit les objets dans une belle lumière uniforme, avec un détail infini, qu'il veut montrer tout ce détail, qu'il n'a jamais peur de voir son heureux songe s'altérer ou disparaître, qu'il en suit les contours, d'un mouvement régulier, sans jamais se presser ni se ralentir. Même il est trop long, trop oublieux du public, trop disposé à s'abandonner et à rêvasser en face des choses. Sa pensée se déploie en vastes comparaisons redoublées, pareilles à celles du vieux conteur ionien. Si un géant blessé tombe, il le trouve semblable à un arbre antique qui a crû sur le plus haut sommet d'une montagne rocheuse, dont l'acier tranchant a déchiré le cœur, et qui, fléchissant tout d'un coup sur son pied qui craque, roule le long des rochers avec un fracas épouvantable; puis à un large château qui, miné par un art perfide, s'enfonce sur ses fondations croulantes, et dont les tours exhaussées et accumulées jusqu'au ciel rendent la chute plus lourde[324]. Il développe toutes les idées qu'il manie. Il étale toutes ses phrases en périodes. Au lieu de se concentrer, il s'épanouit. Pour porter cette ample pensée et son cortége, il ne lui faut pas moins que la stance immense, incessamment renaissante, aux longs vers croisés, aux rimes répétées, dont l'uniformité et l'ampleur rappellent les bruits majestueux qui roulent éternellement dans les bois et dans les campagnes. Pour déployer ces facultés épiques, et pour les déployer dans la région sublime où cette âme se trouve naturellement portée, il ne faut pas moins que l'épopée idéale, c'est-à-dire située hors du réel, avec des personnages qui existent à peine et dans un monde qui ne peut être nulle part.

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