Note 280 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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Insensiblement la croissance se fait, et à la fin du siècle tout est changé. Un style nouveau, étrange, surchargé, s'est formé, et va régner jusqu'à la Restauration, non-seulement dans la poésie, mais aussi dans la prose, même dans les discours de cérémonie et dans les prédications théologiques[280], si conforme à l'esprit du temps, qu'on le rencontre en même temps par toute l'Europe, chez Ronsard et d'Aubigné, chez Calderon, Gongora et Marini. En 1580 parut Euphuès, l'anatomie de l'esprit, par Lyly, qui en fut le manuel, le chef-d'œuvre, la caricature, et qu'une admiration universelle accueillit[281]. «Notre nation, dit Édouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel anglais. Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui aujourd'hui ne sait point parler français.» Les dames savaient par cœur toutes les phrases d'Euphuès, singulières phrases recherchées et raffinées, qui sont des énigmes, dont l'auteur semble chercher de parti pris les expressions les moins naturelles et les plus lointaines, toutes remplies d'exagérations et d'antithèses, où les allusions mythologiques, les réminiscences de l'alchimie, les métaphores botaniques et astronomiques, tout le fatras et tout le pêle-mêle de l'érudition, des voyages, du maniérisme, roule dans un déluge de comparaisons et de concetti. Ne le jugez pas par la grotesque peinture que Walter Scott en a faite; son sir Percy Shafton n'est qu'un pédant, un copiste froid et terne; et c'est la chaleur, l'originalité qui donnent à ce langage un tour vrai et un accent; il faut se l'imaginer non pas mort et inerte, tel que nous l'avons aujourd'hui dans les vieux livres, mais voltigeant sur les lèvres des dames et des jeunes seigneurs en pourpoint brodé de perles, vivifié par leur voix vibrante, leurs rires, l'éclair de leurs yeux, et le geste des mains qui jouaient avec la coquille de l'épée ou tortillaient le manteau de satin. Ils sont en verve, leur tête est pleine et comblée, et ils s'amusent, comme font aujourd'hui des artistes nerveux et ardents à leur aise dans un atelier. Ils ne parlent point pour se convaincre ou se comprendre, mais pour contenter leur imagination tendue, pour épancher leur séve regorgeante[282]. Ils jouent avec les mots, ils les tordent, ils les déforment, ils jouissent des subites perspectives, des contrastes heurtés qu'ils font jaillir coup sur coup l'un sur l'autre et à l'infini. Ils jettent fleur sur fleur, clinquant sur clinquant; tout ce qui brille leur agrée; ils dorent et brodent et empanachent leur langage, comme leurs habits. De la clarté, de l'ordre, du bon sens, nul souci; c'est une fête et c'est une folie; l'absurdité leur plaît. Rien de plus piquant pour eux qu'un carnaval de magnificences et de grotesques; tout s'y coudoie, une grosse gaieté, un mot tendre et triste, une pastorale, une fanfare tonnante de capitan démesuré, une gambade de pitre. Les yeux, les oreilles, tous les sens curieux, exaltés, ont leur contentement dans le cliquetis des syllabes, dans le chatoiement des beaux mots colorés, dans le choc inattendu des images drolatiques ou familières, dans le roulement majestueux des périodes équilibrées. Chacun se fait alors ses jurons, ses élégances, son langage. «On dirait, dit Heylin, qu'ils ont honte de leur langue maternelle, et ne la trouvent pas assez nuancée pour exprimer les caprices de leur esprit.» Nous ne nous figurons plus cette invention, cette hardiesse de la fantaisie, cette fécondité continue de la sensibilité frémissante; il n'y a point de vraie prose alors; la poésie qui déborde envahit tout. Un mot n'est point un chiffre exact, comme chez nous, un document qui, de cabinet en cabinet, transmet une pensée précise; c'est une portion dans une action complète, dans un petit drame; quand ils le lisent, ils ne se le figurent pas seul, ils l'imaginent avec le son de la voix sifflante ou criante, avec le plissement des lèvres, avec le froncement des sourcils, avec l'enfilade de peintures qui se pressent derrière lui et qu'il évoque dans un éclair. Chacun le mime et le prononce à sa façon et y imprime son âme. C'est un chant qui, comme un vers de poëte, contient mille choses par delà son sens littéral, et manifeste la profondeur, la chaleur et les scintillements de la source dont il est sorti. Car en ce temps-là, même quand l'homme est médiocre, son œuvre est vivante: quelque chose palpite dans les moindres écrits de ce siècle; la force et la fougue créatrice lui sont propres; à travers les emphases et les affectations, elles percent; ce Lyly lui-même, si tourmenté, qui semble écrire exprès en dépit du bon sens, est parfois un vrai poëte, un chanteur, un homme capable de ravissements, un voisin de Spencer et de Shakspeare, un de ces songeurs éveillés qui voient intérieurement «des fées dansantes, la joue empourprée des déesses, et ces forêts enivrées, amoureuses, qui ferment leurs sentiers pour retenir dans leurs buissons les pas légers des jeunes filles[283].» Que le lecteur m'aide et s'aide; je ne suis pas capable autrement de lui faire entendre ce que les hommes de ce temps-là ont eu le bonheur de sentir.