Note 352 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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Car, dans le mélange, il y a un ferment efficace, le sentiment poétique qui remue et anime l'érudition énorme, qui refuse de s'en tenir aux secs catalogues, qui, interprétant chaque fait, chaque objet, y démêle ou y devine une âme mystérieuse, et trouble tout l'homme en lui représentant comme une énigme grandiose le monde qui s'agite en lui et hors de lui. Figurons-nous un esprit parent de celui de Shakspeare, devenu érudit et observateur au lieu d'être acteur et poëte, qui, au lieu de créer, s'occupe à comprendre, mais qui, comme Shakspeare, s'applique aux choses vivantes, pénètre leur structure intime, s'attache à leurs lois réelles, imprime passionnément et scrupuleusement en lui-même les moindres linéaments de leur figure; qui en même temps projette au delà de l'observation positive ses divinations pénétrantes, entrevoit derrière les apparences sensibles je ne sais quel monde obscur et sublime, et tressaille avec une sorte de vénération devant la grande noirceur vague et peuplée à la surface de laquelle tremblote notre petit univers. Tel est sir Thomas Browne, naturaliste, philosophe, érudit, médecin et moraliste, presque le dernier de la génération qui porta Jérémie Taylor et Shakspeare. Nul penseur ne témoigne mieux de la flottante et inventive curiosité du siècle. Nul écrivain n'a mieux manifesté la splendide et sombre imagination du Nord. Nul n'a parlé avec une émotion plus éloquente de la mort, de l'énorme nuit de l'oubli, de l'engloutissement où toute chose sombre, de la vanité humaine, qui, avec de la gloire ou des pierres sculptées, essaye de se fabriquer une immortalité éphémère. Nul n'a produit au jour, par des expressions plus éclatantes et plus originales, la séve poétique qui coule dans tous les esprits du siècle. «L'injuste oubli, dit-il, secoue à l'aveugle ses pavots, et traite la mémoire des hommes sans distinguer, entre leurs droits à l'immortalité. Qui n'a pitié du fondateur des Pyramides? Érostrate vit pour avoir détruit le temple de Delphes, et celui-là qui l'a bâti est presque perdu. Le temps a épargné l'épitaphe du cheval d'Adrien et anéanti la sienne.... Tout est folie, vanité nourrie de vent. Les momies égyptiennes que Cambyse et le temps ont épargnées, sont maintenant la proie de mains rapaces. Mizraïm guérit les blessures, et Pharaon est vendu pour fabriquer du baume... Le plus grand nombre doit se contenter d'être comme s'il n'avait pas été et de subsister dans le livre de Dieu, non dans la mémoire des hommes. Vingt-sept noms font toute l'histoire des temps qui précèdent le déluge, et tous les noms conservés jusqu'aujourd'hui ne font pas ensemble un seul siècle de vivants. Le nombre des morts excède de beaucoup tout ce qui vit; ce que le monde a vécu dépasse beaucoup ce qui lui reste à vivre, et chaque heure ajoute à ce nombre grandissant qui ne sait s'arrêter une seule minute.... D'ailleurs l'oubli enlève au souvenir une large part de nous-mêmes, même lorsque nous sommes vivants encore. Nous ne nous rappelons que faiblement nos félicités, et les plus poignants coups des afflictions ne laissent en nous que des cicatrices éphémères. La sensibilité n'endure rien d'extrême, et les chagrins nous détruisent ou se détruisent.... Nous ignorons nos maux avenir, nous oublions nos maux passés par une miséricordieuse prévoyance de la nature, qui nous fait digérer ainsi notre mélange de courts et mauvais jours, et qui, délivrant nos sens des souvenirs qui les blesseraient, laisse à nos plaies saignantes le temps de se refermer et de se guérir.» Ainsi de toutes parts la mort nous entoure et nous presse. «Elle est l'accoucheuse de la vie, et puisque le sommeil son frère nous hante journellement de ses avertissements funéraires; puisque le temps, qui vieillit de lui-même, nous défend d'espérer une grande durée, c'est à nous de regarder les longs espoirs comme des rêves et comme une attente d'insensés[352].»