Note 303 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
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Sidney n'est qu'un soldat dans une armée; il y a toute une multitude autour de lui, une multitude de poëtes. En cinquante-deux ans on en a compté, en dehors du drame, deux cent trente-trois[303], dont quarante ont du génie ou du talent, Breton, Donne, Drayton, Lodge, Greene, les deux Flechter, Beaumont, Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Marlowe, Wither, Warner, et d'autres encore, Davison, Carew, Suckling, Herrick; on se lasserait de les énumérer. Il y en a une moisson, comme en ce moment dans l'héroïque et catholique Espagne, et, comme en Espagne, c'est là un signe du temps, la marque d'un besoin public, l'indice d'un état d'esprit extraordinaire et passager. Quel est-il cet état d'esprit qui de toutes parts provoque et fait goûter la poésie? Qu'est-ce qui souffle la vie dans leurs œuvres? D'où vient que chez les moindres, à travers des pédanteries, des maladresses, parmi des chroniques rimées ou des dictionnaires descriptifs, on rencontre des peintures éclatantes et de vrais cris d'amour? D'où vient que, cette génération épuisée, la vraie poésie a fini en Angleterre, comme la vraie peinture en Italie et en Flandre? C'est qu'un moment de l'esprit a paru et disparu, celui de la conception primesautière et créatrice. Ces hommes ont les sens neufs et n'ont point de théories dans la tête. Aussi quand ils se promènent, ils ont d'autres émotions que nous. Qu'est-ce qu'un lever de soleil pour un homme ordinaire? Une tache blanche au bout du ciel entre des bosselures, parmi des morceaux de terre et des bouts de routes qu'il ne voit plus, parce qu'il les a vus cent fois. Pour eux, toutes ces choses ont une âme; je veux dire par là qu'ils sentent en eux-mêmes, par contre-coup, l'élan et les brisures des lignes, la force et les contrastes des teintes, et le sentiment douloureux ou délicieux qui s'exhale de ce pêle-mêle et de cet ensemble comme une harmonie ou comme un cri. Que ce soleil est triste lorsqu'il se lève dans le brouillard au-dessus «des sillons mornes!» quel air résigné dans ces vieux arbres, ruisselants sous la pluie nocturne! quel fiévreux tumulte dans le troupeau des vagues, dont «les crinières désordonnées» se tordent incessamment à la surface de l'abîme! Mais le grand flambeau du ciel, le dieu lumineux, se dégage et rayonne. Les hautes herbes molles et ployantes, les prairies toujours vertes, les dômes épanouis des grands chênes, tout le paysage anglais incessamment renouvelé et lustré par l'eau surabondante étale son inépuisable fraîcheur. Ces prairies, rouges et blanches de fleurs toujours humectées et toujours jeunes, laissent s'envoler leur voile de brume dorée et apparaissent tout d'un coup timidement, comme de belles vierges. Là est la «fleur du coucou, qui pousse avant la venue de l'hirondelle, la jacinthe des prés azurée comme des veines de femmes, la fleur du souci qui se couche avec le soleil et se lève avec lui, pleurante[304].» «De loin, sur sa porte qui luit, la charmante aube dore toutes les cimes où la nuit vient d'attacher ses perles, et les troupes d'oiseaux, dans la joie du matin, font si bien vibrer leurs voix gazouillantes, que les collines et les vallées répondent et que l'air qui bruit et résonne ne semble plus composé que de sons. Cependant le soleil monte, perce de sa tête d'or l'épais brouillard qui s'évapore, et vient à travers les cimes entrelacées baiser l'ombre endormie[305].» Encore un pas, et vous verrez reparaître les dieux antiques. Ils reparaissent, ces dieux vivants, ces dieux mêlés aux choses, qu'on ne peut s'empêcher de retrouver dès qu'on retrouve la nature: «Cérès, la libérale reine, parmi ses riches cultures, blés, seigles, avoines, orges, vesces, pois en fleur, parmi ses montagnes herbeuses où vivent les brebis broutantes, parmi ses ruisseaux et ses rives, où regorgent les lis et les pivoines qu'Avril, l'humide Avril, pare pour en faire des couronnes aux chastes nymphes[306]—Iris dont les ailes de safran versent sur les fleurs des gouttes parfumées et des ondées rafraîchissantes, Iris, la riche écharpe de la terre, qui de chaque bout de son arc bleu couronne les champs boisés et les pentes dégarnies.—Flore, brillante et parée, assise superbement au milieu de la pompe de toutes ses fleurs, et qui déploie le vert éblouissant de son manteau de fête[307].» Toutes les splendeurs et les douceurs du pays moite et mouillé, toutes les particularités, toute l'opulence de ses teintes fondues, de son ciel changeant, de sa végétation luxuriante, viennent ainsi se rassembler autour des dieux qui leur donnent un corps, et un beau corps.