Note 346 — LIVRE II. LA RENAISSANCE.
Reading edition
Sur cette frontière de la littérature qui finit et de la littérature qui commence, paraît un poëte, l'un des plus goûtés et des plus célèbres[346] de son temps, Abraham Cowley, enfant précoce, liseur et versificateur comme Pope, et qui, comme Pope, ayant moins connu les passions que les livres, s'est moins occupé des choses que des mots. Rarement l'épuisement littéraire fut plus sensible. Il a tous les moyens de dire ce qui lui plaira, et justement il n'a rien à dire. Le fonds a disparu, laissant à la place une forme vide. En vain il manie le poëme épique, la strophe pindarique, toutes les sortes de stances, d'odes, de petits vers, de grands vers; en vain il appelle à l'aide toutes les comparaisons botaniques et philosophiques, toute l'érudition de l'Université, tous les souvenirs de l'antiquité, toutes les idées de la science nouvelle; on bâille en le lisant. Sauf quelques vers descriptifs, sauf deux ou trois tendresses gracieuses[347], il ne sent rien, il ne fait que parler; il n'est poëte que de cervelle. Son recueil de pièces amoureuses ne lui sert qu'à faire preuve de science, à montrer qu'il a lu ses auteurs, qu'il connaît la géographie, qu'il est versé dans l'anatomie, qu'il a une teinture de médecine et d'astronomie, qu'il sait trouver des rapprochements et des allusions capables de casser la tête du lecteur. Il dira que «la beauté est un mal actif-passif, parce qu'elle meurt aussi vite qu'elle tue;» que sa maîtresse est criminelle d'employer chaque matin trois heures à sa toilette, parce que «sa beauté, qui était un gouvernement tempéré, se change par là en tyrannie arbitraire.» Après avoir lu deux cents pages, on a envie de lui donner des soufflets. On a besoin, pour s'apaiser, de songer que tout grand âge doit finir, que celui-ci ne pouvait finir autrement, que l'ancienne et ardente éruption, le soudain regorgement de verve, d'images, de curiosités capricieuses et audacieuses qui jadis coula à travers l'esprit des hommes, maintenant arrêté, refroidi, ne peut plus montrer que des scories, de l'écume figée, et une multitude de pointes brillantes et blessantes. On se dit qu'après tout Cowley a peut-être du talent, et on trouve qu'en effet il en a un, talent nouveau, inconnu aux vieux maîtres, qui indique une autre culture, qui exige d'autres mœurs et qui annonce un nouveau monde. Cowley a ces mœurs et il est de ce monde. C'est un homme régulier, raisonnable, instruit, poli, bien élevé, qui, après douze ans de services et d'écritures en France sous la reine Henriette, finit par se retirer sagement à la campagne, où il étudie l'histoire naturelle et prépare un traité sur la religion, philosophant sur les hommes et la vie, fécond en réflexions et en idées générales, moraliste, et disant à son exécuteur testamentaire de «ne rien laisser passer dans ses écrits qui puisse sembler le moins du monde être une offense à la religion ou aux bonnes manières.» De telles dispositions et une telle vie préparent et indiquent moins un poëte, c'est-à-dire un voyant et un créateur, qu'un écrivain, j'entends par là un homme qui sait penser et parler, et qui, partant, doit avoir beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup rédigé, posséder un esprit calme et clair, avoir l'habitude de la société polie, des discours soutenus, du demi-badinage. En effet, Cowley est un écrivain, le plus ancien de tous ceux qui en Angleterre méritent ce nom. Sa prose est aussi aisée et aussi sensée que sa poésie est contournée et déraisonnable. Un «honnête homme» qui écrit pour d'honnêtes gens, à peu près de la façon dont il leur parlerait s'il était avec eux dans un salon, voilà, je crois, l'idée que, dans notre dix-septième siècle, on se faisait d'un bon auteur; c'est l'idée que les Essais de Cowley laissent de sa personne; c'est ce genre de talent que les écrivains de l'âge prochain vont prendre pour modèle, et il est le premier de cette grave et aimable lignée qui par Temple rejoint Addison.