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Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

QUARTIER SAINT BENOIT.

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Ce quartier est borné à l'orient par la rue du Pavé-de-la-Place-Maubert, le marché de ladite place, les rues de la Montagne-Sainte-Geneviève, Bordet, Moufetard, et de Lourcine exclusivement; au septentrion, par la rivière, y compris le Petit-Châtelet; à l'occident, par les rues du Petit-Pont et de Saint-Jacques inclusivement; et au midi, par l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à la rue de Lourcine.

On y comptoit, en 1789, cinquante-neuf rues, trois culs-de-sac, deux abbayes, deux églises collégiales, quatre paroisses, trois chapelles, quatre séminaires, six communautés d'hommes, quatre de filles et six couvents; deux écoles, dix-neuf colléges, un hôpital, deux places, etc.

PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été, selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous tenir en garde contre leurs censures passionnées, nous apprendra de même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que, les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières conséquences.

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart des grands seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée. Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille écus et le gouvernement de la Normandie.

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour; rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis. Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en verrons bientôt de plus tristes effets.

(1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22 août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon œil par le parti protestant; et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini, qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement; elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces mécontents qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis pour ce qu'il appeloit un faquin de Florentin, prêts à se réunir à lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers, de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan, et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre, à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune monarque à la tête de cette petite armée, et de poursuivre les princes et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la paix, ils s'étoient retournés du côté de ceux-ci pour rallumer la guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit toutes ces manœuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce qu'il avoit perdu.

Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le temps s'y passa en vaines altercations qui tournèrent au profit de l'autorité.

Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une résistance légale à l'autorité, résistance dans laquelle elle se voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.

S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»

On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort, satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment, l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France étoit affligée.

(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour parvenir à cette paix si vivement désirée; et elles le furent dans la ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile, et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse, mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti, exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de gentilshommes à cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques, mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité. Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût été entièrement dévastée.

Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et en les comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui, grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet étoit de perdre la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il disposoit le roi à voir ces princes d'un œil plus favorable, il continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de l'arrêter celui de le tuer en cas de résistance, bien décidé à interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis fit voir en cette circonstance cette disposition naturelle qu'il avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre, pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de céder à cette heureuse inspiration.

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui, conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle, pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin, et le roi revint à Fontainebleau.

Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte, mais celui de l'indépendance la plus absolue.

Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines: leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus mutins.

Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères, depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient successivement obtenues.

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'œil sur l'état de la société en France, tel que nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.

Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées (les grands, les protestants, le parlement qui représentoit l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne, avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de religieux dans la société politique, s'étoit éteint par degré, ne lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.

Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.

Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui, sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prétentions insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et, se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore de ces scandaleuses dissensions.

Le mal étoit-il donc dès lors sans ressource; et ce germe de mort que non-seulement la France, mais toute l'Europe chrétienne portoit dans son sein, étoit-il déjà si actif et si puissant, qu'il fût devenu impossible de l'étouffer? C'est là une question qu'il n'est donné peut-être à personne de résoudre; mais, ce qui est hors de doute, c'est qu'il appartenoit à la France, plus qu'à toute autre puissance de la chrétienté, de tenter cette grande et sainte entreprise, de donner au monde chrétien l'exemple salutaire de rentrer dans les anciennes voies; et tout porte à croire que d'autres nations l'y auroient suivie. Voilà que les circonstances portent à la tête des affaires, à travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus rare habileté, un homme d'une grande capacité et d'un grand caractère: il a saisi d'une main ferme le timon de l'État; et pour la première fois depuis le commencement du nouveau règne, les factions qui l'agitent commencent à sentir le poids d'une volonté. Cet homme est un prince de l'église: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes, qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministère que s'arrêteront les progrès du mal, que s'opèrera peut-être une révolution entière dans le système funeste qui, depuis deux siècles, détruit la société. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si pénétrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette volonté si inflexible ne déploiera son énergie que pour fortifier et accroître un si grand mal; cette activité si prodigieuse, que pour le répandre partout et le rendre à jamais irrémédiable: Richelieu sera à lui seul plus funeste à la société que tous ceux qui ont gouverné avant lui.

Abaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire détruire autant qu'il étoit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pût soutenir la société chrétienne, la défendre contre l'ennemi redoutable dont elle étoit pressée de toutes parts, et qui pénétroit, pour ainsi parler, jusque dans ses entrailles, tel étoit le projet qu'avoit depuis long-temps conçu un prince de l'église catholique, apostolique et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il entreprenoit, avec une constance, une activité, une vigueur, que l'on pourroit trouver admirables s'il s'étoit proposé un autre but, mettant l'Europe en feu et la France elle-même en péril pour y réussir, et y employant des moyens qui passent en perversité tous ceux que la corruption des règnes précédents avoit pu imaginer.

Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit; et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés, quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son auteur.

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu espérer de pénétrer encore dans le cœur du royaume, se voyoient attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la troupe brillante dont il étoit accompagné.

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de fermenter dans le fond des cœurs, et, pour éclater de nouveau, sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce naturel auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut point de méprise en ceci; mais seulement le résultat inévitable de la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier, violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su la réduire. C'est ainsi que s'explique très-naturellement l'état d'une société politique où tous les principes naturels, qui font la vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.

Toutefois cette opposition qui, dès qu'elle sent que le pouvoir foiblit, recommence à se soulever contre lui, n'a plus maintenant le même caractère qu'elle avoit autrefois. Ce même homme qui y joua un rôle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du règne précédent l'avoit faite; et ses aveux à cet égard sont d'autant plus précieux, que la naïveté en est extrême, et qu'il ne semble pas se douter de la grande révélation qu'il va nous faire: «Ce signe de vie, dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne point par les grands du royaume; il ne se donne point par les provinces: il se donne par le parlement, qui, jusqu'à notre siècle, n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée.»

Ce que Gondi appelle un signe de vie est donné par le parlement, et il semble s'en étonner! Que prouve cet étonnement sinon que ces princes et ces grands, qui attendoient ce signe de vie pour se ranimer eux-mêmes et recommencer à troubler l'état, ne connoissoient ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils étoient en effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant à eux seuls une opposition qui, dès qu'elle étoit mécontente, levoit des armées, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes, menaçant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix de sa rébellion. Une seconde opposition, non moins menaçante et plus dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la main à la première, avoit comme elle ses armées et ses forteresses, et toutes les deux réunies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en effet elles étoient arrivées à ce point qu'elles menaçoient l'existence même de la société, et qu'elles ne pouvoient plus être souffertes. L'esprit dont elles avoient été animées survivoit sans doute à leurs désastres; mais leur force matérielle étoit réellement anéantie et sans retour. Ces villes fortifiées, ces châteaux forts dont l'intérieur de la France avoit été hérissé, étant désormais ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni moyens pour commencer l'attaque, ni refuge après la défaite; et sans aucun point de contact entre elles, divisées dans leurs propres membres, elles étoient désormais incapables de rien entreprendre qui pût troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en étoit pas de même du parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout renversé autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la marche sûre et prudente qu'il s'étoit tracée, en même temps qu'il se créoit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit toujours eu l'art de céder à propos, dès que la résistance lui avoit semblé offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela même plus cher à la multitude qu'il s'étoit arrogé le droit de protéger et de défendre, et accroissant de ses humiliations et de ses défaites, la force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point d'autres moyens d'attaque et de défense que cette force morale qui, lorsqu'elle n'avoit point d'appui étranger, sembloit devoir causer peu d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intérêts du peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce même pouvoir contre l'autorité spirituelle, dès que celui-ci avoit besoin de son secours, lui rendant alors son esprit de révolte agréable, parce qu'il se révoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque les circonstances ne lui étoient pas utiles ou favorables à être insolent et mutin. Il n'avoit donc plié sous Richelieu que pour se relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses prétentions orgueilleuses, tous ses vieux préjugés, et ce qu'une si longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment. D'un côté, le pouvoir royal dans des mains où l'adresse s'efforçoit de suppléer à la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et qui avoit été long-temps opprimée, voilà tout ce qui restoit de vivant dans l'état; et lorsque tout se complique en apparence, tout se simplifie en effet. Le roi et le peuple sont seuls en présence l'un de l'autre: et toute la suite des événements va nous prouver qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien de leur activité. Mazarin devoit en grande partie son élévation à Chavigni: celui-ci abusa de cette espèce d'avantage qu'il croyoit avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile, exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de contrariétés, pour que celui-ci se crût obligé de l'en éloigner. Chavigni avoit de l'audace et de l'habileté: lui et ses amis crièrent à l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le parlement, où il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit des ennemis. Les présidents Longueil, Viole, de Novion et de Blancmesnil se déclarèrent pour lui, entraînant après eux plusieurs des plus brouillons parmi les conseillers; Châteauneuf, qui étoit toujours relégué à Montrouge, se joignit à cette cabale, qui devint assez inquiétante pour que Mazarin crût devoir s'en délivrer par un coup d'autorité. Châteauneuf fut exilé en Berri, d'autres dans leurs maisons de campagne; et Chavigni se vit réduit à se circonscrire dans le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit été donné par Richelieu. Ces mesures étoient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas moins beaucoup de mécontents, parce qu'elles furent considérées comme des actes arbitraires.

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques intrigans habiles, restes de la cabale des importants, et qui crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor, Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe, depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître; mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide au point d'étonner ses adversaires même les plus courageux, et de les avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à l'autorité royale, lorsque, dans sa sagesse, elle avoit reconnu que celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois, avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet: les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple, l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris, un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui, dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement pour essayer de modérer par de justes représentations et par des paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement de perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, de nouveaux articles, qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer des troubles dans lesquels il devoit jouer un rôle si dangereux et si brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent, Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné d'ailleurs par le maréchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner, et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses forces: Vive le roi! liberté à Broussel! Ce cri fut mal entendu, et ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant aux armes! il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement, vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec. Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge très-brusque sur les chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête. Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite vers le Palais-Royal.

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris; tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de vive Broussel! vive le coadjuteur! se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement, assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite, et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé, marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième, près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche, que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance, délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances, la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain, jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille; cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura, pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que, disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut coûter à la fierté de la régente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire le soutien de son parti.

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin, tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;» comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre d'autres seigneurs, mécontents de la cour, et attirés par le nom d'un prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux venus furent chargés des levées, des fortifications, du soin d'exercer les soldats, et reçurent divers départements dans les conseils que l'on créa. Un personnage destiné à y jouer un plus grand rôle, le duc de Beaufort, échappé depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup de bonheur et d'audace, ne tarda pas à les joindre. C'étoit un prince d'un esprit borné, à la fois courageux et fanfaron, adoré de la populace dont il avoit le langage et les manières, également méprisé dans les deux partis, où il fut désigné sous le nom de Roi des Halles, qu'il n'avoit que trop mérité. Gondi, commençant à s'apercevoir qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de cet instrument aveugle qui venoit de lui-même se jeter entre ses mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul puissant dans le peuple. On continuoit cependant les levées. Elles se firent avec une telle facilité, que dans l'espace de deux jours on mit sur pied une armée de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent confisqués, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre; et la recherche de ses meubles fit naître les délations et les vexations les plus odieuses à l'égard d'un grand nombre de particuliers. Le parlement, s'occupant, dès ces premiers moments, de concentrer et de régulariser l'autorité, forma plusieurs chambres administratives auxquelles furent attribuées toutes les diverses branches de la police générale et particulière, ce qui réduisit les généraux et le prince de Conti lui-même à une nullité presque absolue. Une circulaire fut envoyée à tous les parlements et aux villes les plus considérables, par laquelle on les invitoit à s'unir au parlement et à la capitale pour la délivrance du roi et l'expulsion de son ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre l'autorité légitime en envoyant à la cour des remontrances dans lesquelles, après avoir renouvelé contre le cardinal toutes les déclamations tant de fois répétées, le parlement déclaroit de nouveau ne s'être soulevé que pour soustraire le roi et le peuple à son insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient à Paris, la régente et son ministre, déployant toute l'étendue de la puissance royale, déclaroient le parlement criminel de lèse-majesté; et Condé se préparoit, avec huit à neuf mille hommes, à en bloquer cinq cent mille renfermés dans une ville immense et fortifiée. Mais cette poignée de soldats étoit un débris de cette brave armée avec laquelle il avoit remporté tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui étoit opposée, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par le repos et les plaisirs de la capitale. Le mépris profond qu'il avoit pour de semblables ennemis l'avoit porté d'abord à s'emparer de tous les postes qui servoient de communication avec les provinces d'où Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de l'affamer, projet qu'un autre eût à peine osé concevoir avec une armée de cinquante mille hommes. Forcé bientôt de se réduire à un plus petit nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer à être battu en détail, et à voir fondre ainsi sa petite troupe, il se réduisit à trois postes, Saint-Denis, Sèvre et Saint-Cloud, qu'il commit à la garde de ses plus habiles officiers, tandis qu'à la tête d'une troupe légère, toujours à cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant quelques convois, brûlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une activité et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement d'assez médiocres effets. Quant à l'armée de la fronde, elle étoit retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit cette lâche et indocile milice.

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'état. L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mêler des affaires de la France pour en accroître le désordre, n'avoit cessé de négocier secrètement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons vu qu'il avoit été sur le point de solliciter lui-même son secours, et qu'il n'y avoit renoncé que lorsqu'il avoit pu espérer de faire cause commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des intérêts différents des siens, il se détermina à donner plus de suites à ces négociations. Les dispositions où se trouvoit cette puissance les rendirent très-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dépêcha, de l'aveu de l'archiduc, un moine bernardin nommé Arnolfini, lequel arriva à Paris muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir à volonté; mais c'étoit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'écouter et d'entraîner, s'il étoit possible, à se lier particulièrement et par des engagements positifs.

Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. Il n'avoit garde de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni manœuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon, le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand fracas chez le duc d'Elbœuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie, venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols; on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.

Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait refuser au héraut de son propre souverain: toute la cohue du parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre des enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié; et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en référer à la régente.

Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France, c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission, le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit conseillers.

Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé ce qui pouvoit résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente, mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent, dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans être soutenu par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence, habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire qu'une paix utile et honorable.

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime, d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manœuvres, jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple, dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même; et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés eux-mêmes de la capitale.

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir, opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer. Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne, dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes leurs manœuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse; plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits; le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour Fontainebleau; et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.

Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à tout ce qui pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations. Grâce à ses manœuvres, tout réussit au gré de ses vœux. Malgré les efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois, fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse, libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que d'être nommés dans une amnistie accordée généralement à tous les fauteurs de la révolte.

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs, étoient attérés; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excès même du péril, résolut de tenir tête à l'orage. Le jour même où ce succès fut annoncé au parlement, tout en témoignant la joie qu'il en ressentoit, il osa joindre à son discours insidieux une demande plus formelle que jamais de la liberté des princes: ceci commença à relever les courages. Le jour suivant il alla plus loin, et donnant à Mazarin, pour le mieux décrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha à démontrer l'imprudence extrême qu'il y avoit eu à risquer une bataille dont la perte eût ouvert aux ennemis le cœur même du royaume, et amené le bouleversement et la perte totale de la France. Présentés sous cette face, les succès de Mazarin devinrent presque pour lui un sujet de blâme et d'accusation; à ces reproches, que Gondi lui adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succès encore une foule de calomnies sourdement répandues dans le peuple et parmi ses partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accroître les terreurs. Tout alla au gré de ses désirs. Les acclamations recommencèrent à son entrée et à sa sortie du palais; et l'arrêt qui intervint enfin après tant de délibérations, arrêt dans lequel la personne du ministre ne fut point épargnée, ordonna des remontrances à la reine pour demander la liberté des princes, et une députation au duc d'Orléans pour le prier d'interposer à cet effet son autorité. Mazarin arriva le lendemain à Paris.

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment décisif, dirige tous ses efforts vers Gaston, qu'il veut faire éclater, lui montrant Mazarin, qui soupçonnoit déjà leurs projets, sur le point peut-être de les faire avorter, en traitant lui-même avec les princes. Il en arrache enfin la permission de prononcer son nom dans la délibération qui devoit avoir lieu sur la réponse de la reine. L'effet en fut prodigieux: à peine Gondi a-t-il déclaré au nom de son altesse qu'elle est disposée à s'unir à la compagnie pour la délivrance de ses cousins, que les acclamations les plus vives s'élèvent de toutes parts. La plus grande partie du parlement, se précipitant hors de la grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de cette faveur signalée. La cour est consternée; son effroi redouble lorsqu'elle voit Gaston, animé d'un courage qu'il empruntoit à tous ceux qui l'environnoient, et surtout à son favori, rassembler les quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prêtes pour le service du roi; mander Châteauneuf, Le Tellier, le maréchal de Villeroi; déclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au Palais-Royal, qu'il n'assistera à aucun conseil tant que la reine sera sous l'influence d'un ministre abhorré de la nation; charger le dernier de lui répondre de la personne du roi; enfin commander en maître absolu et déployer, dans toute son étendue, le caractère d'un lieutenant-général du royaume.

La cour se vit alors pressée de toutes parts: le clergé avoit déjà envoyé une députation à la reine pour solliciter également la délivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'étoit assemblée l'année précédente, à s'assembler de nouveau, et à faire de cette délivrance l'objet principal de ses délibérations. La reine, dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des précautions pour sa sûreté: le duc s'en plaint hautement dans le parlement, comme d'un outrage fait à la fidélité qu'il conserve au roi, et la compagnie lui donne à l'instant même, en sa qualité de lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les maréchaux de France et sur tous les corps militaires. Plusieurs séances orageuses se succèdent, dans lesquelles Molé, toujours d'accord avec la cour, est accablé d'outrages, parce qu'il cherche à gagner du temps. On demande à grands cris l'exécution de l'arrêt; et Gaston ne veut point absolument communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour délivrer les prisonniers ne soit expédiée. Anne, désespérée, concerte avec son ministre une ruse dont celui-ci surtout espéroit un grand succès, et qui montra seulement l'extrémité à laquelle tous les deux étoient réduits. Au moment où l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte Paris, va s'établir à Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir ôté à Gaston tout prétexte de se refuser à cette entrevue, qui sembloit à la cour entière l'événement décisif. Le prince eût cédé sans doute, si Gondi, devenu le maître absolu de toutes ses pensées et de toutes ses actions, ne l'eût rendu inébranlable sur cet article important. Il s'obstine donc à ne vouloir rien entendre que les princes ne soient délivrés. Cependant cette évasion du cardinal fait naître des inquiétudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de sa capitale, et l'on prend à ce sujet les précautions les plus insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accroît leur effervescence, et un arrêt rendu au milieu du plus affreux tumulte, renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin, ordonne qu'il sera chassé de France, qu'il en sortira avant quinze jours avec tous ses parents et domestiques, permettant à tout le monde, passé ce délai, de lui courre sus. C'est alors une nécessité pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une délivrance si ardemment désirée.

Elle la signa toutefois avec une facilité qui pouvoit étonner dans un caractère aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle étoit réellement décidée à se soustraire à la tyrannie qui l'opprimoit, et que tout étoit préparé pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe dans ses incertitudes: l'idée de retenir son roi prisonnier l'épouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul de l'événement. Il fait monter Beaufort à cheval; le maréchal de La Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y fait, à l'entrée et à la sortie, les perquisitions les plus sévères. Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cernée par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence d'en violer l'entrée, de pénétrer, au milieu de la nuit, jusque dans la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues fermées, veut s'échapper par la rivière: elle la trouve couverte de bateaux armés qui sont prêts à la repousser. Lorsque tant d'attentats sont consommés, Gondi, par son ascendant irrésistible, entraîne Gaston au parlement, et malgré les reproches amers, les plaintes éloquentes de Molé, lui fait tout approuver. La reine est forcée de désavouer le projet de sa fuite, et les députés, qui devoient aller ouvrir aux princes les portes de leur prison, reçoivent l'ordre de partir; mais avant qu'ils fussent arrivés au Hâvre, les princes étoient déjà délivrés.

Cependant cette ambition, contraire aux intérêts des frondeurs, laissoit déjà entrevoir un germe de divisions qu'une main habile pouvoit développer; et Mazarin, du fond de sa retraite, où son œil pénétrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, où sa politique artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour, n'avoit garde de le laisser échapper. Condé ne vouloit point d'égal; les frondeurs étoient décidés à ne point souffrir de maître; et tous étoient également avides du pouvoir: il en résulta que, dès le commencement, cette espèce de prépondérance que le prince prétendit s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-même ne tarda pas à ne considérer ceux qui l'environnoient que comme autant d'obstacles à sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition où il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer vers elle, des avances qui ne furent ni reçues ni absolument rejetées, mais qui commencèrent à l'ébranler. Gondi s'en aperçut aussitôt dans une séance du parlement, où il vit ce prince applaudir et donner sa voix à un avis qui, à l'occasion de Mazarin, tendoit à exclure du ministère tous les cardinaux, tant étrangers que françois, ce qui étoit visiblement dirigé contre lui.

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour, qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver, n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit. Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire, il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des chanoines et des curés, parut uniquement occupé des fonctions de son sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa cause, sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des avances à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin, qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du cardinal, et qu'il appeloit par dérision les sous-ministres. Le duc, n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya, par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence, de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mépris que lui inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.

Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon, parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour; le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa sœur, le prince de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre. Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit au parlement, où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il n'avoit jamais été.

Notes in this chapter

Note 1 · (1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette Note 2 · Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leurNote 3 · Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit condNote 4 · (1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully, depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son parNote 5 · (1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant pNote 6 · En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la convocNote 7 · Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans lequel celui-ci succomba, accrut encore cette haine générale dont il étoitNote 8 · Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère quelNote 9 · Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal d'Ancre, que le mauvais succès de cette confédération avoit rendu plus puisNote 10 · Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfiNote 11 · (1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve Note 12 · Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue, la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du cœur autant d'aiNote 13 · Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot fut forNote 14 · L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup d'œil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout céderoit invNote 15 · La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus ardeNote 16 · (1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte: instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris dNote 17 · Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premieNote 18 · Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il noNote 19 · Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le remNote 20 · (1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses leNote 21 · (1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce grand théNote 22 · Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence religieuNote 23 · Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la soNote 24 · Et qu'on ne dise point que les mêmes désordres reparoissent à toutes les époques où le gouvernement se montre foible, et qu'en France les miNote 25 · Dès les commencements de son administration, il laissa entrevoir quelle seroit sa politique relativement aux affaires générales de l'Europe:Note 26 · Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une persévérance que rien ne put ébranler, au milieu de périls et d'obstaclNote 27 · Tout n'étoit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour, un moment déconcertée par des succès si éclatants, n'en devint que plusNote 28 · Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves circonstances, est loin de mériter des éloges: c'étoit celle de son teNote 29 · Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne s'étoit poinNote 30 · La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit pNote 31 · Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les princes Note 32 · Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue proteNote 33 · Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le chNote 34 · Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces rNote 35 · L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin encore de ces manœuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une puissNote 36 · L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une idée fixe à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son espNote 37 · Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais de l'eNote 38 · Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda poiNote 39 · Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des EsNote 40 · (1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond ressentiment dNote 41 · Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à leNote 42 · Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont RichelieNote 43 · Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus mNote 44 · La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces qualités Note 45 · Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison: la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit déNote 46 · (1648) L'embarras des finances, cette cause la plus fréquente des révolutions, devoit bientôt faire naître des mécontentements plus sérieux;Note 47 · La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevés et tNote 48 · Le cardinal fit casser cet arrêt par le conseil[106]; et par une imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlèvement de deux magistrats[107]. LNote 49 · Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la régente; et ce Note 50 · Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur du parlement; si nous rassemblons ce que les mémoires du temps nous peuvent fournir de lumièreNote 51 · Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc d'ENote 52 · Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et rusé. Note 53 · L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs. L'arrestatioNote 54 · Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les friNote 55 · Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de Note 56 · La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du PalNote 57 · Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit, jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser cepenNote 58 · Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée, Note 59 · Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le moment,Note 60 · Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas d'aborNote 61 · C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais cet esNote 62 · Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque. Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine populNote 63 · Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoienNote 64 · Cependant ce parlement, regardé par le peuple comme la seule autorité qu'il dût écouter, alors qu'il agissoit lui-même comme si cette autoriNote 65 · Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les véritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible milicNote 66 · Ils se hasardèrent enfin à la faire sortir, à essayer s'ils ne pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que la fronNote 67 · Cependant, la prise de Charenton commença à diminuer un peu de cet enivrement des frondeurs. Jusque-là Paris avoit nagé dans l'abondance, taNote 68 · La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires devNote 69 · Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent très-Note 70 · Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une tellNote 71 · Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et mNote 72 · Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les passions. CoNote 73 · La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit repNote 74 · On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers. Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé paNote 75 · Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime n'est qNote 76 · Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne trouvNote 77 · (1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les retardemNote 78 · Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute de Note 79 · Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient à pNote 80 · Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen d'échappNote 81 · Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux et Note 82 · Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages entièremeNote 83 · C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida enfNote 84 · Un événement qui arriva, pendant ces négociations mystérieuses put convaincre le cardinal des dispositions où étoient à son égard ses irrécoNote 85 · Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manœuvres, Gondi ne s'étoit servi que de son habileté: il falloit maintenant y joindre l'activité eNote 86 · (1651) Son entrée eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls y prirent part, et ce triomphe fut renfermé dans les murs du Palais-RNote 87 · Mazarin surtout étoit dans un effroi qui tenoit du délire. La cour essaya aussitôt d'entamer des négociations avec le duc. On lui promit forNote 88 · C'étoit à Mazarin lui-même qu'ils devoient leur liberté. Tant que ce ministre avoit espéré ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son évaNote 89 · Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le garde des sceaux Châteauneuf l'aida puissamment dans cette circonstancNote 90 · Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin d'avoNote 91 · Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde ce qui n'étoit sans doute que l'œuvre de la nécessité. Mazarin, comme Note 92 · Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par l'amou
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