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Notes d'un voyage en Corse

TOURS, CHATEAUX, FORTIFICATIONS, ETC.

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Dans la première partie de ce rapport, j’ai déjà dit que je n’avais pu découvrir en Corse rien de semblable aux Nurhags de Sardaigne. Toutes les tours que j’ai examinées appartiennent au moyen-âge, et la plupart sont même assez modernes. Les fréquentes descentes des pirates barbaresques sur les côtes de l’île, obligeant à une vigilance continuelle, on établit sur le littoral une suite de tours, sur tous les points qui commandent la vue, et souvent assez rapprochées pour correspondre par signaux. A l’approche des corsaires, les gardes en observation donnaient l’alarme, et les paysans occupés aux travaux des champs, s’ils étaient trop éloignés pour gagner leurs villages situés en général dans la montagne, trouvaient un asile dans l’intérieur des tours. On doit supposer que dès le XIᵉ siècle, de semblables constructions s’élevèrent sur plusieurs points de la côte. Nulle part cependant, je n’en ai vu d’aussi anciennes; je ne crois pas même en avoir vu d’antérieures au XIVᵉ siècle. La plupart datent des XVᵉ et XVIᵉ et même du XVIIᵉ siècles. Sauf quelques détails insignifiants, toutes me semblent bâties sur le même modèle, ce qui indiquerait que leur érection aurait eu lieu par suite d’une mesure générale. Elles se composent d’une salle basse, ordinairement voûtée, servant de magasin; d’un étage au-dessus, destiné à loger la garnison; enfin, d’une plate-forme entourée de créneaux et quelquefois de machicoulis. Le magasin ou salle basse ne communique pas avec l’extérieur. On entre dans la tour par le premier étage, en montant un escalier oblique, souvent une échelle, et une fois qu’elle était retirée en dedans, une demi-douzaine d’hommes pouvait tenir tout un jour dans cette petite forteresse contre des centaines d’assaillants.

La plupart de ces tours sont de forme ronde, légèrement conique, et rarement elles ont plus de 8 à 10 mètres de haut. Telles sont les tours de Sagone, et celle dite del Cavagliere, à l’embouchure de la rivière de Campo dell’Oro, à une lieue d’Ajaccio. On pourrait en citer des centaines d’autres toutes situées sur le bord de la mer[70].

Quelques tours beaucoup plus anciennes, mais auxquelles, dans leur état de ruine actuel et dans l’absence de caractères précis, on ne saurait assigner de date exacte, occupent le sommet de quelques montagnes dans l’intérieur. Ce sont des donjons dépendant d’anciens châteaux forts. De ce genre, est la fameuse tour de Sénèque, située sur un pic très-élevé de la montagne delle Ventiggiole, commune de Luri, dans le Cap Corse. Elle s’élève au point culminant d’une espèce de cône de rochers escarpé à pic de trois côtés, et d’accès fort difficile par le seul qui soit praticable. Rien dans sa construction n’appartient à l’époque romaine; c’est une tour ronde, dont l’amortissement est détruit, plantée au milieu d’une enceinte de forme irrégulière, si ruinée aujourd’hui qu’on a peine à en suivre le tracé primitif. Les murs du vieux château, dont cette tour était le donjon, surplombaient le rocher en quelques endroits. On remarque entre autres un petit réduit voûté, revêtu à l’intérieur d’un enduit très-dur et d’un rouge vif. C’était, je pense, un des magasins du château; suspendu au-dessus d’une masse de rochers qui semblent prêts à s’écrouler, il domine parfaitement le sentier par où l’on parvient à la forteresse. L’appareil de tous les murs est grossier, mais solide, composé d’assises peu régulières, mais cependant disposées avec plus de soin que celles de beaucoup de bâtiments plus modernes.

La tour où une tradition populaire veut que Sénèque ait habité pendant son exil, était, comme presque tous les donjons du moyen-âge, isolée et indépendante du reste des fortifications. Elle n’a point de porte, mais seulement une petite fenêtre élevée de 3 ou 4 mètres, par où l’on montait avec une échelle. A l’intérieur on ne voit nulle trace de voûtes, mais, le couronnement étant détruit, il est possible que la plate-forme supérieure ait été voûtée.

La commune de Luri n’est pas la seule qui se glorifie d’avoir reçu Sénèque. Sur le territoire voisin de Pietra Corbara, on montre une autre tour, de tout point semblable à la première, et qu’on nomme également Torre di Seneca, ou même Seneca tout court.

Au sommet de la montagne de Frasso, sur le chemin d’Ajaccio à Sollacaro, j’ai examiné les restes d’une ancienne tour carrée, située à la pointe d’une espèce de cap qui s’avance dans une vallée profonde. C’est, m’a-t-on dit, un débris de l’ancien château des comtes de Frasso. Pendant longtemps les évêques d’Ajaccio ont porté ce titre. Je ne cite cette ruine qu’en raison de son parement extraordinaire dans le pays pour sa régularité. Les pierres de grand appareil sont taillées avec une rare précision, et toutes les assises ont la même hauteur.

Pendant un séjour que je fis à Sollacaro, je visitai les ruines du château d’Istria dont les seigneurs ont joué un grand rôle dans l’histoire de la Corse. Il se compose de deux enceintes irrégulières, qui suivent les contours les plus bizarres du rocher très-escarpé dont il occupe la cime. Un donjon s’élève au point culminant. Ce n’est plus maintenant qu’une masse de décombres, et ces décombres mêmes ne datent, je crois, que du XVIᵉ siècle, époque à laquelle Vincentello d’Istria rebâtit la forteresse de ses aïeux. Cependant il est probable que le plan primitif aura été conservé, ou du moins qu’on aura bâti dans le système ancien, c’est-à-dire en liant les unes aux autres, par de la maçonnerie, les roches les plus abruptes qui couronnent la montagne. Un caveau voûté, enduit d’une couche épaisse de ciment, m’a paru destiné autrefois à servir de citerne. On n’y entre aujourd’hui que par une brèche pratiquée à la base du mur. L’un des descendants de Vincentello, qui porte le même nom, le fils de M. Colonna d’Istria, maire de Sollacaro, avait bien voulu me servir de guide dans cette rude ascension. Il me fit remarquer la seule inscription qu’on ait trouvée dans ces ruines. Elle est tracée sur une pierre dont il ne reste qu’un fragment, et qu’à sa forme on juge avoir servi de linteau de porte. On lit:

HOC OPVS FABricavit MAGnificus Dominvs VINCENTEllus.....

Je n’entreprendrai pas de décrire d’autres ruines encore plus confuses et qui marquent à peine l’emplacement des anciens châteaux. Un seul mérite d’être cité, c’est celui de Montecchj, commune de Cagnocoli, pour son donjon couronné de machicoulis encore assez bien conservé.

En général, les seigneurs corses bâtissaient leurs châteaux sur des éminences escarpées, au faîte des rochers les plus âpres et de l’accès le plus difficile. Les murs sont épais, d’appareil incertain, d’ordinaire fondés sur le roc même. Rarement ils sont flanqués de tours, car les angles saillants des remparts, qui toujours suivent les contours des hauteurs, suffisaient parfaitement à flanquer les courtines. Ni le château d’Istria, ni celui della Rocca, ni la tour de Sénèque, ni enfin aucun de ceux que j’ai visités, n’a conservé les traces du sentier qui y conduisait autrefois. On se demande si jamais ces forteresses ont été accessibles aux chevaux. Je crois le contraire pour la tour de Sénèque. Il fallait que les seigneurs châtelains eussent toujours des provisions considérables, car une poignée d’hommes aurait pu les affamer en gardant l’étroit sentier qui conduisait à ces nids d’aigles.

Sartène, Bonifacio, Porto Vecchio, ont conservé quelques restes de leurs anciennes fortifications. Un vieux pan de muraille de cette dernière ville, qui porte encore, dit-on, les traces des boulets de Sampiero, a paru offrir à quelques personnes les caractères d’une construction romaine: je ne le pense pas; mais, à coup sûr, ce fragment de l’ancienne enceinte est de beaucoup antérieur au reste des fortifications élevées par les Génois. Impossible d’assigner une date aux courtines et aux tours de Sartène; bâties à grand appareil, mais aujourd’hui dépourvues de leur couronnement; elles n’offrent aucun indice qui les caractérise. Même incertitude pour quelques parties de l’ancienne enceinte de Bonifacio[71].

Je ne dois pas oublier une espèce de fortification que j’appellerais volontiers domestique, et qui n’est destinée qu’à défendre une famille contre les attaques de ses voisins. Ce sont des machicoulis, disposés en avant d’une fenêtre, au-dessus de la porte d’entrée, laquelle est d’ordinaire assez élevée, et précédée d’un escalier étroit et raide. On voit à Sollacaro deux constructions de cette espèce, qui ont appartenu aux seigneurs d’Istria. A Fozzano, à Olmeto, dans beaucoup de villes et de villages de la Corse au-delà des monts, on en trouve de semblables. Sur le plateau de Frasso, non loin de la tour dont j’ai parlé tout à l’heure, existe une petite maison, bâtie de la sorte, et fort bien conservée. On n’entrait que par la fenêtre, et au moyen d’une échelle; en outre, la maison elle-même est perchée sur une roche si escarpée qu’il fallait, je pense, une autre échelle pour arriver seulement au pied du mur. Ce n’est qu’en m’aidant d’un arbre qui avait poussé dans une fente du rocher que j’ai pu me guinder jusqu’à cette hauteur.

Je ne parlerais pas du système très-simple des fortifications domestiques actuelles, si le nom qu’on leur donne n’annonçait une origine très-ancienne. Elles consistent en épais madriers, dont on garnit la partie inférieure des fenêtres, en ménageant des trous assez larges seulement pour passer un canon de fusil. On nomme ces meurtrières des archere, ce qui indique que leur invention ou leur usage est antérieur aux armes à feu. A l’honneur des mœurs modernes, je dirai que je n’ai guère vu d’archere que dans le village d’Arbellara; mais on m’assure qu’on y en tire un très-grand parti.

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