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Notes d'un voyage en Corse

ÉGLISE DES DOMINICAINS. (BONIFACIO.)

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L’église de Saint-Dominique, beaucoup mieux conservée, est, je crois, un peu plus moderne que Sainte-Marie. Bien que l’ogive y soit employée dans tous les arcs, l’apparence extérieure n’est point gothique, et la façade surtout offre une grande analogie avec celle de la Canonica. Les contreforts, ou, pour mieux dire, les pilastres, disposés de la même manière, présentent absolument le même appareil composé d’assises alternativement minces et épaisses. Quant aux murs, bâtis de moellons non taillés, ils sont recouverts d’une couche épaisse de ciment. Le plan est, à l’ordinaire, celui d’une basilique.

La porte occidentale, de forme carrée, est encadrée dans une ogive bordée par trois tores qui correspondent à autant de colonnettes à chapiteaux grêles, écrasés, d’un travail pitoyable. Cette ogive s’encadre elle-même dans un fronton également appliqué et d’une faible saillie. Au sommet on voit sculptés un agneau avec une croix. Un œil-de-bœuf occupe le haut du gâble, dont les rampants sont bordés par un cordon de violettes d’une bonne exécution. Voilà toute la décoration de la façade, et elle en déguise mal la nudité. Une porte latérale, au nord, n’est guère mieux ornée. Elle est carrée, surmontée d’un tympan ogival qu’entoure une large archivolte bordée à l’intérieur d’une moulure de violettes.

L’intérieur de l’église se divise en trois nefs séparées par des piliers carrés auxquels s’appliquent, dans la nef centrale, deux colonnettes engagées dans les angles du pilier, et s’élevant jusqu’aux retombées des voûtes dont elles reçoivent les nervures. Voûtes ogivales, obtuses, d’arêtes, renforcées d’arcs doubleaux et de nervures arrondies qui se réunissent sous une clef sculptée. Les voûtes des bas-côtés, un peu surbaissées, garnies de nervures également rondes, qui retombent sur des consoles, ne m’ont point paru contemporaines des premières. Je les crois modifiées par une réparation relativement moderne.

Les arcades en tiers-point n’ont leur naissance marquée que par un tailloir peu saillant sortant du pilier, tandis que les deux colonnettes engagées sur ses angles, qui montent jusqu’à la voûte, où elles ont un tailloir commun, semblent prolonger jusqu’à cette hauteur le pilier qu’elles encadrent. Il en résulte un effet désagréable; l’arcade tombant sur le milieu de ce pilier a l’air de ne s’appuyer sur rien. On observe la même faute en France dans nombre d’églises du XVᵉ siècle, bâties à l’époque où dominait le goût des pénétrations, lorsqu’on s’efforçait d’imiter en pierre l’apparence des constructions en bois. J’ai peu de chose à dire des chapiteaux de ces colonnettes. Leur sculpture est des plus médiocres. Une volute s’arrondit à leurs angles; plus bas, au-dessus de l’astragale, on voit comme un rudiment de feuilles qui se développe bien timidement. Pour l’aspect et le galbe seulement, ces chapiteaux offrent quelques ressemblances avec quelques chapiteaux moresques de l’Alhambra.

Les fenêtres des collatéraux en plein cintre ne diffèrent nullement de ces meurtrières dont nous avons parlé si souvent. On observera, en outre, qu’elles sont placées la plupart hors de l’axe des arcades de la nef. Si cette bizarrerie ne se reproduisait pas souvent dans d’autres églises corses (à la Canonica, on en a vu un exemple), on pourrait conclure que les collatéraux sont plus anciens que la nef; mais il est plus probable de l’attribuer à cette indifférence pour la symétrie dont les constructions de l’île nous ont offert déjà tant de preuves. Les fenêtres de la nef, dont l’amortissement se termine en mitre, m’ont paru altérées par une restauration moderne.

Le clocher des Dominicains, placé au midi près du chœur, est carré à sa base, mais devient octogone en s’élevant au-dessus du toit. Des moulures saillantes en accusent les différents étages, éclairés chacun par une fenêtre en plein cintre, bilobée, percée sur chaque face. Du couronnement s’élèvent, aux angles, des créneaux, échancrés à la manière moresque, d’un effet très-agréable.

Je présume que Saint-Dominique avait primitivement trois apsides ainsi que Sainte-Marie; mais, dans le XVIIIᵉ siècle, la partie orientale du chœur a été refaite et allongée. Elle forme un nouveau chœur carré, en arrière de l’autel, et deux salles latérales dont l’une, qui fait retour sur les murs de l’église, sert de sacristie. Un jubé très-riche, plaqué de marbre et d’albâtre dans le goût moderne italien, marque la séparation des parties de l’église ancienne et moderne. Il porte la date de 1749.

Je ne parlerai point des autres églises de Bonifacio, dont l’une est devenue un magasin militaire: bâties à peu près sur le modèle de Saint-Dominique, ruinées ou fort mal réparées, elles n’offrent plus aujourd’hui le moindre intérêt.

En Corse le gothique s’est encore moins développé que le style bysantin. On lui doit cependant l’introduction des voûtes, à peu près inusitées jusqu’alors. Il y a lieu de s’étonner que la sculpture et l’ornementation n’aient pas fait des progrès à Bonifacio, car son territoire fournit, par exception, un beau calcaire blanc, facile à tailler et se conservant bien à l’air.

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