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Notes d'un voyage en Corse

RUINES D’ALERIA (INCERTAINES).

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Aleria offre des ruines un peu plus intéressantes, mais malheureusement fort incertaines. Après les avoir décrites, je hasarderai quelques conjectures sur leur origine.

L’ancienne ville, ainsi que le fort moderne, auprès duquel se groupent quelques maisons, est située non loin de la mer, sur une éminence assez escarpée au nord et qui s’abaisse graduellement vers l’est. Le Tavignano[43], rivière peu profonde, mais assez large, coule au nord de la ville et se jette dans la mer à trois quarts de lieue du port. Au nord, l’étang de Diana (nom remarquable), au sud, les étangs dell’ Sale et d’Urbino passent pour rendre la côte très-malsaine. De fait, aussitôt après la moisson, le village devient désert, et la fièvre attend immanquablement quiconque s’aviserait d’y passer la nuit. Lorsque je visitai Aleria, je n’y trouvai qu’un vieillard souffreteux que les propriétaires paient pour garder le blé renfermé dans les maisons. Le fort même et le poste de la douane étaient abandonnés. La plaine est d’ailleurs très-fertile, bien que le terrain soit sablonneux, et l’on peut juger de la bonté du sol à la hauteur et à la vigueur du mâquis qui couvre tous les endroits où la charrue n’a point passé depuis peu.

Les remparts, reconnaissables sur beaucoup de points, suivent en partie les contours de la colline, et il semble que la ville fut divisée en deux quartiers, car les substructions d’une muraille séparent le plateau supérieur d’une autre enceinte au nord, du côté du Tavignano. Probablement cette dernière partie était un faubourg réuni plus tard à la ville[44]. Les murailles sont épaisses, d’appareil incertain, très-grossières, flanquées de tours rondes. Je n’ai vu nulle part le moindre vestige de parement, et, autant qu’il est possible de juger de ruines aussi informes, elles m’ont paru avoir plus d’analogie avec des murs du moyen-âge qu’avec des remparts romains. C’est à l’intérieur de cette enceinte, aujourd’hui cultivée en blé, qu’on trouve les médailles et les poteries dont j’ai parlé.

En se dirigeant au S.-S.-E. du fort on aperçoit d’abord un pilier carré avec deux amorces d’arcades, élevé de terre d’à peu près 3 mètres, large d’un mètre, revêtu d’un parement d’appareil réticulé, interrompu vers le milieu du pilier, non point par des briques, mais par une assise de gros moellons bien taillés. A mon avis il n’est pas douteux que ce ne soit les débris d’un édifice romain, d’un portail, ou bien d’un portique. Mais aussitôt se présente un problème bizarre. Fort près du pilier, mais dans un alignement irrégulier[45] par rapport à celui-ci, on trouve une enceinte carrée en ruines, d’environ 40 mètres sur 30, qui semble d’une époque et d’un travail tout différent. On la nomme la Sala reale. Il est difficile de s’expliquer comment le portail ou le portique dont il reste un pilier, a pu exister en même temps que l’enceinte, et cependant cette enceinte est évidemment plus moderne. En la bâtissant sur son alignement actuel pour quelque raison qu’on ne peut deviner aujourd’hui, on a conservé les arcades préexistantes en dépit de leur direction.

L’appareil de l’enceinte est plus irrégulier et plus grossier encore que celui des murs de la ville. C’est un opus incertum auquel on a tâché de donner l’apparence d’un parement en plaçant les pierres, à l’extérieur, du côté le moins rude. En quelques points les murs de cette enceinte s’élèvent à 1,50, épais d’au moins 0,90; ailleurs ils dépassent à peine le niveau du sol; partout pourtant le périmètre en est bien reconnaissable. On ne voit de porte nulle part, sinon la double arcade dont j’ai parlé.

Vers le milieu du mur qui fait face au nord se trouve une ouverture pratiquée depuis peu, me dit-on, par laquelle on entre en rampant dans un souterrain long de 10 mètres environ, large de 4, de même appareil que l’enceinte, mais dont la voûte mérite une description détaillée. Sa forme surbaissée se rapproche un peu de l’arc de Tudor, ou à quatre centres;

SALAREALE Aleria.

Illustration from Notes d'un voyage en Corse

Toutefois la courbe est encore plus déprimée, et elle pénètre sous un angle droit les murs latéraux, tandis que l’arc à quatre centres se lie par une courbe aux piédroits qui le portent. D’ailleurs la voûte de ce souterrain est si maladroitement exécutée, que son profil varie tous les deux ou trois mètres. On reconnaît qu’elle se compose d’un blocage jeté avec beaucoup de ciment sur des planches posées presque au hasard, de façon à former plutôt un polyèdre irrégulier qu’une courbe précise. L’enduit, ou le ciment qui unit les pierres, porte l’empreinte de ces planches raboteuses et fort inégales, sur lesquelles il s’est consolidé. On en observe les joints très-distinctement. Il paraît encore qu’on n’a pris aucune précaution pour qu’elles fussent placées de même niveau dans le sens de la longueur de la voûte. Au point de jonction il y a une différence de plusieurs centimètres entre les portions de l’intrados.

Quoique fort encombré de terre et de gravois, le souterrain a encore sous clef une hauteur d’environ 1,60. Les gens du village d’Aleria ont percé les murs latéraux en plusieurs endroits dans l’espérance de trouver un trésor: inutile de dire qu’ils n’ont pas réussi. J’oubliais de noter une singularité, c’est qu’on ne voit nulle part la porte de ce souterrain, en sorte qu’on pourrait le croire bâti uniquement pour rendre moins humides les constructions qui s’élevaient au-dessus[46].

A mon avis la Sala Reale ne peut être un ouvrage des Romains, car, même dans les temps de la plus grande décadence, leurs édifices les moins considérables étaient bâtis avec plus de soin, ou, pour mieux dire, avec moins de négligence. Assigner une époque à ces bizarres substructions n’est point chose facile, et je ne le tenterai pas avant d’avoir comparé leurs caractères à ceux d’une ruine voisine que l’on nomme le Cirque, et qui est au moins aussi délabrée.

A 4 ou 500 mètres de la Sala reale existent quelques pans de murs et des substructions dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit amphithéâtre. On distingue trois enceintes concentriques; mais, dans l’état de ruine où elles se trouvent, il est bien difficile de suivre exactement leur périmètre. Tantôt l’enceinte extérieure s’élève à 1,50 au-dessus du sol, tantôt elle disparaît complètement, et c’est l’enceinte moyenne ou intérieure qui sort de terre et qui s’est conservée. De grands pans de murailles tombés tout d’une pièce en dedans et en dehors, une masse énorme de pierres détachées, de la terre et des broussailles touffues ajoutent encore à la difficulté de reconnaître exactement la forme primitive de l’édifice. Je crois cependant que le grand axe de l’ovale était de 23 mètres; le petit, de 19 à 20 en œuvre. Entre les enceintes règnent deux précinctions, couloirs d’environ 3 mètres de largeur; mais je n’ai pu découvrir traces de gradins; de voûtes ou d’arcades, pas davantage, si ce n’est vers le nord où l’on voit une amorce d’arcade ou de voûte avec quelques claveaux en briques. Peut-être ai-je tort de me servir du mot de claveaux, car ce n’est à vrai dire qu’un opus incertum dans lequel on a jeté des briques et des tuiles cassées au lieu de pierres.

Pour la rudesse et la mauvaise construction, l’appareil de ces murs ne diffère point de la Sala Reale, si ce n’est qu’on y observe un plus grand nombre de grandes tuiles à crochets, de deux pieds de long, mais généralement brisées et disséminées sans ordre. Dans une portion de la muraille du côté sud seulement, on aperçoit comme une intention d’établir un cordon de briques régulier. Toutefois, il ne paraît que sur une longueur de 3 ou 4 mètres, et se perd aussitôt dans l’opus incertum, composé de morceaux de schiste bruts, de cailloux roulés, tirés du Tavignano, et çà et là, mais rarement, de grosses pierres taillées, ébréchées sur leurs angles, provenant évidemment d’édifices plus anciens. Tous ces matériaux sont unis avec un ciment très-épais, d’une solidité remarquable. A la base des murs, on observe un crépi blanchâtre, qui porte l’empreinte d’un moule en planches, absolument semblable à celui que j’ai décrit tout à l’heure.

Ce cirque, car je ne puis trouver une autre destination, est bâti sur un terrain accidenté, escarpé au N.-E., et s’abaissant vers l’O.

Peut-on attribuer aux Romains des constructions aussi grossières? Je ne le pense pas. Le motif qui détermine mon opinion, n’est point l’absence d’un parement qui, en raison de l’emploi du schiste, eût été d’une exécution difficile; mais je ne puis admettre qu’à aucune époque les Romains aient à ce point mis en oubli toutes leurs pratiques. Dans les pays où ils n’ont point trouvé de matériaux convenables, ils les ont remplacés par des briques ou par des tuiles, mêlées régulièrement à l’opus incertum. Enfin le pilier de la Sala Reale est une preuve qu’ils n’ont point abandonné en Corse leur système ordinaire de construction.

Supposer que cet amphithéâtre soit un reste de la ville grecque ou étrusque d’Aleria, me paraît encore moins soutenable, car les tuiles à crochets et les pierres taillées mêlées à l’appareil ne peuvent provenir que d’édifices romains.

L’emploi de formes en planches, entre lesquelles on a pour ainsi dire moulé les murailles, et qui se retrouve dans les plus anciennes constructions moresques de Cordoue et de Grenade, me feraient plutôt soupçonner que ces ruines sont d’origine arabe. Aleria fut occupée pendant assez longtemps, et à plusieurs reprises par les Maures. Les premiers corsaires qui la prirent la saccagèrent de fond en comble, mais lorsque le nombre de leurs compatriotes s’accrut, ils durent chercher à relever les ruines romaines et à s’y établir. Passionnés pour les courses de taureaux et les luttes d’hommes, il ne serait pas extraordinaire qu’ils eussent bâti, ou même seulement restauré l’amphithéâtre. De ses proportions toutes mesquines, on peut conclure que la population d’Aleria était très-faible à l’époque où il fut construit, car je ne suppose pas qu’il ait jamais pu contenir plus de deux mille spectateurs[47].

On assure que, vers l’embouchure du Tavignano, on a reconnu sur le sable les ruines d’un môle construit de gros blocs; d’après d’autres rapports, ce seraient les piles d’un pont établissant une communication entre Aleria et l’étang de Diana.—Un port serait fort mal placé à l’embouchure du Tavignano, et l’opinion qui place le port d’Aleria dans l’étang de Diana me paraît plus plausible. La profondeur de l’eau, la hauteur des rives le rendent propre à cette destination: on sait qu’il communique à la mer par un goulet étroit. Quelquefois, dit-on, on tire de cet étang des anneaux de fer et des morceaux de plomb. Questionné sur ce point, l’unique habitant d’Aleria m’affirma qu’il avait souvent ramassé des morceaux de plomb, mais qu’il n’avait jamais vu d’anneaux. Il pensait que le plomb provenait de filets à pêcher, car il ne différait en rien pour la forme de celui qu’on emploie aujourd’hui pour le même usage. Au reste, on trouve encore des tuiles romaines à l’embouchure du Tavignano et sur les bords de l’étang de Diana[48].

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