← Table of contents
Notes d'un voyage en Corse

LA CANONICA.

Reading edition

J’ai dit que je n’avais point vu en Corse d’église qui m’eût paru antérieure au XIᵉ siècle. Je vais décrire les plus remarquables de cette époque, et je commencerai par celle qui offre le type le plus complet de l’architecture particulière au pays, et qui en résume pour ainsi dire tous les caractères.

La Canonica, située dans la plaine de Mariana, et dans le lieu où la tradition place l’ancienne colonie de Marius, se trouve maintenant isolée de toute habitation, au milieu d’une

Plan de la Canonica Page 96

Plan de la Canonica Page 96
Plan de la Canonica Page 96

assez vaste plaine cultivée. Sa toiture est détruite, les portes n’existent plus, mais la maçonnerie est debout et promet encore une longue durée.

L’architecture de la Canonica est d’une grande simplicité, mais d’une simplicité qui n’exclut pas l’élégance. C’est une basilique de 32ᵐ sur 12, divisée en trois nefs par des piliers carrés, fort élevés pour leur diamètre (0ᵐ,55), qui portent des arcades en plein cintre un peu moindres qu’un demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême légèreté, et, sous ce rapport, la Canonica se distingue de la plupart des édifices bysantins. Nul ornement aux piliers, si ce n’est une mince moulure sur les tailloirs[55].

Devant l’apside, de forme semi-circulaire, s’élève une voûte en berceau couvrant une travée de la nef centrale. Dans les bas-côtés, les deux travées correspondantes ont des voûtes d’arêtes, dont les retombées s’appuient à des consoles historiées de style bysantin très-barbare. Toutes ces voûtes, ainsi que le cul-de-four de l’apside, sont en plein cintre, et construites en blocage. Ce sont les seules existant dans l’église, car le reste de la nef et des bas-côtés n’avait qu’une couverture en charpente. On reconnaît qu’un incendie, dont je n’ai pu apprendre la date, mais que je crois très-ancien[56], avait fortement endommagé toute la partie supérieure de la basilique. Aujourd’hui, les traces en subsistent encore dans des réparations exécutées en briques, qui ont remplacé les pierres dans plusieurs travées au N.-O. de l’église. A cette époque, sans doute, on a baissé la toiture, et, suivant toute apparence, on a fabriqué une voûte en planches divisée par travées, et portée sur des poutres transversales qui s’implantaient dans les murs latéraux, au-dessus des piliers. Du moins, on ne peut autrement expliquer la destination de ces trous percés au-dessus des piliers et à demi remplis de maçonnerie moderne. D’ailleurs, on jugera du peu de soin qui a présidé à ce travail, en observant que cette voûte en planches, dont on suit les traces sur les murs latéraux, devait masquer en partie les fenêtres de la nef.

Ces fenêtres sont assez irrégulièrement espacées, et l’on en voit rarement une ouverte dans l’axe de l’arcade. En revanche, celles des bas-côtés répondent exactement à celles de la nef centrale[57], et l’on notera, comme un caractère remarquable, leurs dimensions si étroites qu’elles ressemblent à des meurtrières. A l’exception de la fenêtre percée au centre de l’apside, et qui est ornée d’une petite archivolte à trois claveaux en marbre blanc, toutes les autres ont leur amortissement formé d’une seule pierre échancrée en plein cintre. Nous verrons cette disposition se reproduire en Corse dans presque toutes les églises. Quelquefois le chambranle de la meurtrière est taillé en biseau à l’intérieur comme à l’extérieur (c’est le cas pour les fenêtres de la nef à la Canonica); d’autres fois, elles présentent une suite de plans en retraite qui rétrécissent l’ouverture au centre du mur. Telles sont les fenêtres de l’apside, car cette disposition, un peu plus soignée, semble réservée pour les parties auxquelles on a voulu donner quelque ornementation.

La Canonica a quatre portes: la principale au milieu de la façade occidentale; une autre au milieu de la face méridionale; deux autres enfin, l’une au midi, l’autre au nord, donnant dans l’avant-dernière travée des collatéraux (en partant de la façade); ces deux dernières sont étroites, basses, carrées, surmontées d’un épais linteau monolithe dont l’amortissement est décrit par un angle obtus. Une archivolte, renfermant un tympan tout nu, surmonte la porte méridionale percée au milieu de l’église. La porte occidentale a deux archivoltes sculptées que je décrirai tout à l’heure.

Quatre pilastres divisent la façade dans sa partie inférieure; deux fort larges répondent aux murs des collatéraux; deux autres, un peu moindres, aux piliers intérieurs. Les uns et les autres ont perdu leur couronnement. Au centre s’ouvre la porte, flanquée de deux petits pilastres que surmontent des chapiteaux écrasés, en marbre blanc, à palmettes grossières. Sur le linteau, on voit d’autres palmettes avec des entrelacs bizarres. Une autre espèce d’entrelacs formés de cercles qui se coupent, orne l’archivolte inférieure. La supérieure, un peu plus large, présente plusieurs animaux très-grossièrement sculptés. On distingue des griffons, un cerf poursuivi par des chiens, enfin un agneau portant le labarum. Toutes ces sculptures, d’une exécution très-barbare et taillées dans le nu de la pierre, ont tous les caractères du style bysantin primitif. Quant au tympan, il est absolument nu.

A la hauteur du toit des collatéraux, règne une longue corniche qui divise la façade en deux parties, et se prolonge ensuite sur les faces latérales. Au-dessus s’ouvre un œil-de-bœuf très-étroit. Vient enfin le fronton un peu plus obtus que ceux du continent bâtis à la même époque; dans le milieu est une fenêtre, ou plutôt une meurtrière, en forme de croix.—Il se peut que ce fronton, très-délabré dans sa partie supérieure, ait été restauré après l’incendie dont j’ai déjà parlé.

Comparée avec la façade si pauvre d’ornementation, l’apside offrira quelque recherche. Neuf pilastres l’entourent, qui soutiennent une arcature, en plein cintre surhaussé, appliquée au-dessous de la corniche. Des chapiteaux corinthiens, épannelés seulement, et d’un travail très-médiocre, surmontent tous ces pilastres, à l’exception de deux seulement qui sont historiés, et d’une exécution encore plus barbare. A vrai dire, ce sont de petits bas-reliefs taillés dans le nu de la pierre; l’un, au côté sud de l’apside, représente deux griffons; l’autre, au nord, un taureau avec une étoile devant lui. Peut-être doit-on considérer ce taureau comme un signe symbolique, indiquant le mois de la fondation ou de la consécration de l’église; peut-être n’est-ce qu’un simple caprice.

Entre chacune des arcades figurées qui retombent sur les pilastres, on en voit deux autres plus petites, également cintrées. Cette arcature, qui forme le motif de décoration le plus ordinaire en Corse, rappelle certaines constructions de l’Italie et des provinces rhénanes. C’est encore une arcature qui orne les rampants du fronton oriental. Tous les arcs sont en plein cintre, surhaussés, et s’appuient sur des modillons d’une forme bizarre, qui figurent une espèce de bec ou de crochet sortant d’une petite console surmontée par un tailloir. Les modillons de la nef sont variés de forme; mais un seul présente quelque tentative d’ornementation: c’est une tête grimaçante, d’ailleurs fort mal sculptée.

L’appareil de la Canonica est remarquable. Il se compose d’un opus incertum, revêtu, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’un placage de dalles placées alternativement à plat et de champ. Ces dalles, très-régulièrement taillées et assemblées avec une précision singulière, sont d’un grès siliceux, à grain très-fin et d’une grande dureté. C’est sur la même pierre qu’ont été exécutées les sculptures des archivoltes et du linteau de la façade. De loin, ces assises, alternativement minces et épaisses, se distinguent facilement à la manière différente dont elles réfléchissent la lumière, peut-être aussi parce que les lichens s’attachent avec plus de facilité sur la pierre placée dans un sens que dans un autre. Il en résulte l’apparence d’une alternance de couleurs. Les piliers de la nef sont construits de même; mais leurs assises se composent uniquement de dalles de grès siliceux.

Près de l’apside et du côté sud, on remarque trois grandes dalles encastrées dans le mur comme au hasard, et qui ne m’ont pas semblé à leur place. Elles sont chargées d’ornements, étoiles, losanges, cercles concentriques, etc., taillés en creux et remplis d’un mastic ou d’une pierre verdâtre très-foncée. Il serait possible qu’elles provinssent du fronton primitif de l’église; car on se souvient que le fronton actuel porte des traces de restauration. Je dois signaler, comme un fait caractéristique, l’absence de contreforts, et même de pilastres sur les faces latérales de la Canonica. On ne les voit que très-rarement employés dans les églises corses.

J’oubliais de noter qu’au sud de l’église, attenant à la travée voûtée du collatéral, on voit un massif plein, carré, de 6 mètres de côté, et démoli à une hauteur de 3 ou 4 mètres. C’est, je crois, la base d’un campanile. J’ignore d’après quelle tradition les paysans qui viennent travailler dans les champs d’alentour, se sont imaginé que cette maçonnerie renfermait un trésor. Plusieurs trous ont été pratiqués; mais je n’ai pas besoin de dire que toutes les recherches ont été sans résultats. Comme on ne voit aucune trace d’escalier ni à l’intérieur de l’église ni à l’extérieur du campanile, il faut admettre qu’on n’y montait que par une échelle. C’est ainsi qu’on entre encore dans la plupart des tours bâties sur le bord de la mer. Sans doute cette disposition, peut-être même la forme des fenêtres, ont été adoptées dans un but de défense. La Canonica, à une petite distance de la côte, était particulièrement exposée aux descentes des pirates[58].

Telle est l’ancienne cathédrale de Mariana. Son ornementation ne se distingue que par sa pauvreté de celle qui caractérise nos plus anciennes églises bysantines; et le mérite principal de l’édifice, c’est sa légèreté et sa bonne disposition où règne je ne sais quelle simplicité antique, de bon goût, qui ne se trouve pas toujours dans d’autres églises infiniment plus riches. Je résumerai ainsi ses caractères principaux: plan en forme de basilique, deux travées dans les collatéraux disposées pour servir de chapelles, absence de voûtes, fenêtres en forme de meurtrières, appareil calculé pour l’ornementation, sculptures taillées dans le nu de la pierre, ornementation médiocre et timidement exécutée.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings