CHAPELLE DE SANTA-CRISTINA. CERVIONE.
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En allant de Bastia aux ruines d’Aléria, je m’arrêtai à Cervione pour examiner la chapelle de Santa-Cristina, située à 200 mètres environ au-dessous de la ville, fort près du village de
Sᵗ. MICHEL-MVRATO Page 125

Mucchieto. Autrefois, me dit-on, elle dépendait du monastère de Monte Cristo, situé dans l’île de ce nom, précisément en face de Cervione. Tous les dimanches, un moine de l’abbaye s’embarquait, et passait en Corse pour officier à Santa-Cristina[68].
Le plan de la chapelle est des plus bizarres, il figure un T, dont la barre transversale, le transsept, porte à son centre deux apsides tangentes l’une à l’autre. La nef, reconstruite vraisemblablement au XVIIᵉ siècle, basse, voûtée en berceau et flanquée de pilastres grossièrement classiques, ne mérite aucune attention. Le transsept, évidemment plus ancien, n’a point de voûtes, et ne reçoit de jour que par des meurtrières cintrées, percées dans les deux apsides. Bien que formé de morceaux de schiste difficiles à tailler, l’appareil est régulier et beaucoup plus soigné que celui des maisons de Cervione. Nulle ornementation à l’extérieur. A l’intérieur un crépi couvre le schiste; et tout le mur oriental de l’église, en y comprenant les deux apsides, présente une suite de compositions à fresque de diverses grandeurs, encore assez bien conservées.
Au premier abord, ce plan singulier, cet appareil dépourvu d’ornementation, les fenêtres en meurtrières, auxquelles je n’étais pas encore habitué, surtout les figures de saints revêtues de longues draperies raides, à plis cassés, aux membres grêles et longs, terminés par des pieds et des mains énormes, me rappelèrent tous les caractères du style byzantin. Seulement, je remarquai que les têtes avaient plus de noblesse, et comme on dit en termes d’atelier, plus de style, que celles qu’on voit dans nos églises du continent. Cette différence, je l’attribuais au voisinage de l’Italie; et en tenant compte de la persistance des traditions byzantines dans le midi, j’étais tenté d’attribuer ces fresques à quelque artiste du XIIIᵉ siècle. Pourtant un saint Michel revêtu d’une armure de plates et non de mailles, surtout ses brodequins ou ses guêtres semblables à la chaussure que portent encore quelques montagnards, me laissaient bien de vagues soupçons d’une origine plus moderne. La date de 1473, très-lisiblement peinte en caractères gothiques, au milieu d’une des apsides, m’ôta toute incertitude, et me prouva combien on doit être prudent à juger les monuments d’un pays qu’on n’a point suffisamment étudié. La même date, moins les derniers chiffres effacés par le temps, se retrouve sur le linteau d’une petite porte, au sud du transsept.[A]
Je vais décrire brièvement les fresques de Santa-Cristina. Dans le haut de l’apside Sud, on voit le Christ entouré des attributs ordinaires des évangélistes; au-dessous, huit saints ou saintes, parmi lesquelles on distingue sainte Christine. La paroi faisant retour à la droite du spectateur, représente saint Michel plus grand que nature, pesant les âmes dans une balance, et foulant aux pieds le Diable qui s’efforce d’entraîner un des bassins. Dans l’apside Nord, paraît le Père Eternel, assis sur un trône, et auprès de lui un abbé agenouillé (sans doute celui de Monte Cristo), que lui présente sainte Christine, patronne de la chapelle. Ces Christs, de très grande proportion, sont tous les deux entourés d’une gloire en forme de vesica piscis, absolument comme dans nos anciennes peintures du XIIᵉ siècle. Douze saints debout occupent le bas de cette apside. Sur la paroi voisine, à gauche, on distingue un grand saint Christophe, passant la mer au milieu des poissons, portant l’Enfant-Jésus sur ses épaules. Cette peinture a beaucoup souffert. En s’élevant au-dessus des apsides, le mur oriental forme comme un fronton, sur lequel on a peint encore deux sujets: au centre le Christ en croix; un ange plane au-dessus de sa tête. A gauche, la Vierge et le Saint-Esprit, à droite un ange en adoration. Il semble que le crucifiement et l’annonciation aient été mêlés, afin de laisser plus de place à la première de ces deux compositions.
La forme de la chapelle de Santa-Cristina est un fait rare, peut-être unique, qu’on doit attribuer à un caprice de l’architecte, qui aura voulu en faire quelque chose d’extraordinaire; ou qui peut-être a prétendu exprimer ainsi une idée mystique suivant la mode de son temps, idée qu’il est bien difficile de s’expliquer aujourd’hui. Je trouve dans la Vie des Saints que sainte Christine fut percée de deux flèches; auparavant on lança sur elle deux serpents, qui ne lui firent aucun mal. Ils lui léchèrent les pieds, et se suspendant à son sein, ils semblaient deux enfants allaités. «Julianus misit super eam duos aspides.... et currentes duo serpentes conligaverunt pedes ejus, et lingebant vestigia ejus; et duo aspides currentes, suspenderunt se ad mamillas ejus, velut infantes lactantes, et non nocuerunt eam. Acta sanctorum, tome V, p. 527 E. Ces deux apsides ne seraient-elles pas destinées à rappeler les deux flèches, ou plutôt ces deux serpents si bien élevés? C’est d’ailleurs en toute humilité que je propose cette explication, qui n’est guère plus extraordinaire que celle par laquelle on interprète la flexion fréquente des chœurs de certaines églises, par rapport à l’axe de leur nef.
Le curé de Mucchieto, qui avait bien voulu m’accompagner, me dit qu’on avait découvert récemment dans le cimetière attenant à la chapelle, des tombes en briques ou en ciment, dont plusieurs renfermaient des médailles. Il ne put d’ailleurs me donner aucun renseignement, ni sur la forme des tombes, ni sur les médailles qui avaient été portées à Bastia.