URNES FUNÉRAIRES.
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Cette recherche des origines corses, où malheureusement on ne trouve que le doute après toutes les questions, me conduit à vous entretenir de quelques découvertes curieuses, annonçant d’ailleurs des usages qui n’ont rien de celtique.
On a trouvé plusieurs fois dans les vignes de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve, de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui contenaient des ossements humains emmaillotés de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je n’ai pu examiner moi-même aucune de ces trouvailles. Par une incurie déplorable tout s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti, avocat et littérateur distingué, dont la complaisance est connue de tous les étrangers qui ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien voulu rassembler ses souvenirs, et instituer une espèce d’enquête sur la dernière découverte de tombeaux faite dans cette localité.
La forme des vases se rapproche de celle de plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant légèrement vers le haut; une base et un rebord saillant interrompent la courbe; le rebord est un peu plus évasé que la base. Deux de ces urnes contenaient chacune, parmi des lambeaux d’étoffe et une masse de poussière, une tête d’enfant, qui ne paraissait pas avoir souffert l’action du feu. On n’observa nuls autres ossements, du moins entiers. Il y avait encore dans chaque vase des bracelets en cuivre doré, et des espèces de bourrelets ou de couronnes closes en fil d’argent doré, que l’on comparait à des résilles. M. Pugliesi, qui découvrit ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui parut contenir des fragments de papier. Il s’empresse d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit. M. Conti, qui le questionna fort sur ce point, reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris pour du papier n’était que des fragments d’étoffe, ou peut-être de feuilles de roseau.
Dans d’autres vases, à différentes époques, on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins des os en assez grande quantité pour composer un squelette) sur lesquels on ne remarquait aucune trace de feu, et, circonstance à noter, dans chaque vase était un instrument dont je n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait une clef, et qui ressemblait à un mauvais passe-partout[33].
Mais le fait le plus extraordinaire me reste à rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient subi l’action du feu pour être fermées comme elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible, et il avait fallu une coction générale pour en faire disparaître les traces et laisser au vase une uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement vif. Jamais les propriétaires du terrain où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur ce point, quelque improbable, quelque impossible qu’il paraisse. Comme il est certain que les gaz contenus dans un cadavre, exposés à une chaleur intense, auraient promptement fait sauter en pièces le vase qui les renfermait, il faut admettre forcément que le couvercle a été luté avec un soin particulier, et avec un mastic de la couleur de la terre, que le temps aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer de la matière du vase.
A Bonifacio, un vase semblable, contenant un squelette, fut découvert il y a quelques années, dans un lieu connu traditionnellement sous le nom de Tombeau du Turc. Des médailles, me dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre: le souvenir même de la découverte était presque entièrement oublié à Bonifacio lorsque je demandai des renseignements à cet égard.
Probablement on désirera savoir ce que sont devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles, ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les résilles et les bracelets fondus. (L’argent des résilles était d’excellent aloi.) Quant aux clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en avait formé un trousseau complet, si considérable, qu’il en fut embarrassé et s’en défit, sans se rappeler comment; sans doute, elles se trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la barbarie, il faudrait se demander si de pareilles choses ne se passent pas tous les jours dans des villes du continent.
L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y en a des exemples parmi beaucoup de peuplades américaines, et dans l’antiquité, au rapport de Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans leurs sépultures, une pratique étrange et qui leur est particulière: ils brisent les cadavres avec des bâtons, les déposent dans une urne, et par-dessus élèvent un monceau de pierres[34].» Je ne sache pas que cette dernière circonstance se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire que les amas de pierres eussent disparu. Quant au dépècement des corps, ou au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait pour que le cadavre occupât moins de place, et qu’il remplît exactement le vase destiné à le conserver.
Pierre trouvée sur le domaine de Mʳ Domenico Colonna d’Apricciani près de Sagone.

Les urnes dont j’ai donné la description d’après M. Conti ont été trouvées assez rapprochées l’une de l’autre, et en assez grand nombre, pour qu’il soit permis de supposer que l’emplacement connu sous le nom de la Chapelle-Neuve, ait été un lieu de sépulture, commun pour les habitants d’une ville, ou du moins pour une tribu assez considérable. Je pense, Monsieur le Ministre, qu’il serait intéressant de faire faire quelques fouilles en ce lieu. Suivant toute apparence, la dépense serait très-médiocre, et l’on obtiendrait peut-être quelques lumières sur un fait nouveau qui intéresse l’archéologie et l’histoire.