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Notes d'un voyage en Corse

CHAPELLE DE SAINTE-CATHERINE. COMMUNE DE SISCO.

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Je ne connais qu’une seule crypte en Corse, c’est celle de Sainte-Catherine, ancien monastère, dépendant aujourd’hui de la commune de Sisco. Elle est située sur le haut d’un rocher au bord de la mer et près du cap Sagro. Autrefois tout le cap Corse portait le nom de Promontoire Sacré, nom singulier dans un pays où, suivant un poëte romain de mauvaise humeur, «on niait les dieux.» Peut-être existait-il dans le cap Corse quelque temple renommé des navigateurs; et comme l’on voit d’ordinaire les lieux saints conserver leur réputation, bien que les objets du culte y soient changés, je ne serais pas éloigné de croire que l’emplacement de la chapelle de Sainte-Catherine ne fût celui du temple qui donna le nom de sacré à l’ancien cap Corse. Ma supposition est d’ailleurs toute gratuite, car, à l’exception de l’inscription d’Erbalonga que j’ai citée, je ne connais pas un seul indice du séjour des Romains dans cette partie de l’île.

Quoi qu’il en soit, vers le XIIIᵉ siècle, une église existait dans le voisinage du cap Sagro, et possédait une chapelle souterraine qui portait dès lors, et qui a conservé jusqu’à présent, le nom de li tomboli. En 1355, suivant un manuscrit qui m’a été communiqué, vers le milieu du XIIIᵉ siècle, d’après Filippini, tome IV, p. 322, un vaisseau revenait du Levant avec une bonne provision de reliques renfermées dans une caisse (les reliques étaient alors l’objet d’un commerce lucratif): à la hauteur du cap Corse il fut assailli d’une si furieuse tempête, que le capitaine fit vœu, s’il échappait au naufrage, de donner ses reliques à la première église qu’il rencontrerait. Par provision, cependant, se jetant, dans sa chaloupe avec son équipage et sa précieuse caisse, il prit terre au pied du rocher de Sainte-Catherine. Aussitôt la tempête s’apaisa. Soit que notre capitaine n’eût point vu la chapelle, soit qu’il eût déjà oublié son vœu, suivant l’usance des marins, il regagna son navire et voulut continuer sa route avec son trésor. Mais voici la tempête qui recommence et qui redouble de fureur, jusqu’à ce que repentant, le capitaine débarque de nouveau et dépose les reliques dans l’oratoire de Sainte-Catherine. La caisse contenait, au rapport de Filippini, «un morceau de la baguette de Moïse, un peu de manne tombée dans le désert, un peu du limon ayant servi à former le premier homme; les bourses de la sainte Vierge, de sainte Marie-Madeleine et de sainte Catherine; quelques brins de fil filé par la Vierge, quelques gouttes de son lait, etc., etc.» Le catalogue tient une page et demie, et l’on conçoit facilement que tant de trésors attirèrent la foule dans la chapelle, si bien, qu’elle devint insuffisante pour l’affluence des pèlerins. Il fallut bientôt construire auprès une habitation pour des moines de Saint-Augustin, qui se vouèrent à la garde de ces reliques; puis une autre pour des hommes d’armes que les habitants de Sisco durent entretenir pour protéger la chapelle contre les incursions des Maures; puis on bâtit encore un hôpital pour les malades qui venaient demander à la sainte la guérison de leurs maux. Finalement, on agrandit ou l’on reconstruisit l’église, qui fut consacrée en 1469.

Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui porte les traces des restaurations dont il a été l’objet. Sur sa façade, quelques archivoltes, byzantines d’apparence, subsistent encore, et l’apside entourée d’une arcature en plein cintre reproduit le type si commun de la Canonica. Tout le reste de l’édifice n’offre aucun intérêt. La crypte même paraît avoir été retouchée, du moins recrépie fort récemment. Elle est de forme semi-circulaire, et reçoit un peu de jour par un petit soupirail. On y accède par deux couloirs étroits débouchant dans la nef de l’église. Autant qu’on en peut juger par ce qui reste de visible dans l’appareil, la partie la plus ancienne de cette crypte, son soubassement a tous les caractères du moyen âge, et je ne la crois pas antérieure au XIIᵉ siècle.

Le rocher sur lequel est bâtie la chapelle est fort escarpé, élevé d’environ 250 mètres. Si l’on descend jusqu’au bord de la mer, à peu près au-dessous de l’église, on observe une vaste grotte creusée par la nature dans l’intérieur du rocher. L’entrée en est presque entièrement cachée du côté de la mer par d’énormes quartiers de rochers, entre lesquels il faut se glisser, avec quelque précaution, car les vagues, surtout par les vents de S.-E., viennent battre avec violence l’ouverture de la caverne. Elle est très-profonde et contient plusieurs grandes salles, quelques-unes remplies de stalactites bizarres. La description de ce lieu n’entre point dans le plan de ce rapport, et je ne parlerai que du seul fait intéressant pour l’archéologie. A l’entrée de la grotte, on voit une grande arcade en plein cintre, dont les claveaux en schiste vert, sont assez grossièrement assemblés au moyen de beaucoup de ciment. D’un côté, où le rocher n’offrait point d’appui, l’arcade repose sur un piédroit de même construction. Entre le haut de l’arcade, qui porte un petit mur terminé horizontalement, comme un pont, et la voûte naturelle de la grotte, on observe un large vide qui ne paraît pas avoir jamais été rempli. On dirait que l’arcade devait recevoir une porte, et que le vide laissé à dessein tenait lieu de fenêtre. Mais à quelle époque et dans quel but a-t-on ajouté ce misérable ouvrage d’art à cette œuvre immense de la nature?—L’apparence n’est nullement antique, et la forme de l’arc ne conclut rien, surtout dans le pays: voilà tout ce que je puis dire. Suivant la tradition, cette caverne aurait servi de refuge aux chrétiens lorsque les Arabes dominaient dans la Corse. Mais s’ils ont bâti cette arcade, ils avaient imaginé un fort mauvais moyen de cacher leur retraite, en plaçant dès l’entrée quelque chose qui annonçait la présence des hommes. Je croirais plutôt que les moines de Sainte-Catherine avaient dans ce lieu un autel, ou des tombeaux, et qu’ils y avaient construit une porte qui ne s’ouvrait que de leur consentement. Voilà la supposition la plus probable; celle-ci est la plus poétique: la caverne servait à célébrer des mystères cabiriques ou autres, et c’est elle qui a fait appeler le cap Corse le promontoire Sacré[67].

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