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Notes d'un voyage en Corse

STATUE D’APRICCIANI.

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Il me reste à vous entretenir, Monsieur le Ministre, d’un monument dont l’origine m’a semblé antérieure à l’occupation romaine, mais mon opinion peut être contestée, et je dois accompagner le croquis ci-joint de tous les détails qui peuvent éclairer la question.

Revenant de la colonie grecque de Cargese, je m’arrêtai auprès de l’église de Sagone, ruine sans importance, pour chercher dans le voisinage «une statue de chevalier, le casque en tête,» qu’on m’avait indiquée. Je transcris textuellement la description de M. le docteur Démétrius Stephanopoli. Ce fut en vain que je la demandai à plusieurs femmes qui épluchaient du maïs devant l’église. Heureusement, elles me renvoyèrent à un vieillard à barbe blanche, qu’on voyait à cheval à quelque distance, chargé par le propriétaire de garder la récolte. Cet homme n’avait jamais entendu parler d’un chevalier le casque en tête; mais il me proposa, me trouvant curieux de vieilles choses, de me montrer un «idolo dei Mori.» J’aurais donné tous les chevaliers du monde pour voir cette merveille, et j’acceptai son offre avec empressement. Nous suivîmes la route de Vico pendant un quart de lieue; puis, tournant à gauche après avoir traversé la rivière de Sagone, nous entrâmes dans un mâquis brûlé, où, de loin, on voyait s’élever comme un Terme antique. C’était une table de granit bien dressée, haute de 2ᵐ 12, épaisse d’environ 0ᵐ 20. Elle était appuyée sur un tronc d’arbre, mais on l’avait trouvée en terre, à plat, enterrée à une certaine profondeur. Qu’on se figure une pierre plate façonnée en gaîne, arrondie à son extrémité inférieure, légèrement rétrécie, et dont le sommet serait sculpté ou plutôt découpé de manière à représenter une tête humaine. Le visage est taillé dans le nu de la pierre, et maintenant un peu fruste. Pourtant on distingue les yeux assez bien dessinés, le nez, la bouche, exprimée par un seul trait horizontal, la barbe terminée en pointe. Les cheveux, partagés sur le front, forment deux touffes saillantes à la hauteur des yeux. En cet endroit, la pierre a sa plus grande largeur (à peu près 0,40). Les seins et les muscles pectoraux sont indiqués, mais le reste de la dalle est absolument lisse. Derrière, les cheveux, taillés courts, ne dépassent pas la nuque. Les omoplates sont exprimées aussi grossièrement que la poitrine. En un mot, c’est un buste plat sur une gaîne.

Peut-être quelqu’un verra-t-il des cornes dans ces deux bosses que j’ai prises pour des touffes de cheveux. Cependant des traits légers et droits qu’on observe par derrière, et qui, assurément, veulent dire des cheveux, se prolongent sur ces bosses et indiquent à mon avis qu’elles sont de même nature.

En somme, cette statue, si on peut lui donner ce nom, est ce qu’on peut voir de plus grossier pour le travail, et cependant il y a dans l’indication des traits une certaine régularité qu’on ne trouve pas dans les ouvrages très-barbares. Entre ce buste et les idoles sardes[35], par exemple, il y a une différence prodigieuse sous le rapport du goût, et toute à son avantage.

Ma première impression me portait à considérer cela comme un Terme antique, et un ouvrage des Romains. Mais un examen plus attentif me fit abandonner cette opinion. J’observai d’abord la forme inusitée de la pierre, plate, sans base, arrondie même à son extrémité inférieure par une courbure très-régulière, d’où l’on pourrait inférer qu’elle n’avait pas été destinée à être plantée debout. Puis, la barbe finissant en pointe, et les deux touffes de cheveux ont un caractère asiatique ou africain, plutôt que romain. Si les deux bosses de chaque côté de la tête étaient des cornes, on pourrait à la rigueur en faire un Priape, mais l’attribut essentiel manque absolument. En outre, dans cette hypothèse, il faudrait encore une base, et l’on n’en voit point. Cependant le travail, si l’on peut appeler de ce nom les coups de ciseaux qu’on observe par derrière, sont une présomption qu’elle a été destinée à être vue des deux côtés. Peut-être était-elle portée dans quelque cérémonie barbare, attachée contre un arbre.... Combien de suppositions ne peut-on pas faire? Je ne pus obtenir le moindre renseignement sur les circonstances de sa découverte, sur les objets qui pouvaient se trouver dans le voisinage. Mon guide me répéta seulement du ton d’un homme sûr de son fait, que c’était une idole des Maures, et il ajouta cette historiette:

Qu’un berger trouva un jour une pareille statue avec cette inscription: Girami, è vedrai... qu’à grand’peine on l’avait retournée, et trouvé la fin de l’inscription: il rovescio. C’est la contre-partie de l’histoire du licencié Gil Perez.

Mais, comme mon guide avait parlé d’une statue et non pas d’une pierre, et qu’en outre il l’appelait, de son autorité privée, une idole des Maures, je suis porté à croire qu’il avait vu déjà quelque figure semblable à la statue d’Apricciani. Quant à moi, je ne partage pas son assurance, mais j’incline à croire que cette pierre représente ou une divinité, ou un héros, ligure, libyen, ibère ou corse. Pour prononcer en dernier ressort sur son origine, il faut attendre que le hasard fasse découvrir quelque autre monument du même genre. Espérons surtout qu’on pourra observer sa situation, et les circonstances accessoires qui paraissent ici incomplètement oubliées.

Quelle qu’elle soit, la statue d’Apricciani mérite d’être conservée, et j’ai prié M. le préfet de la Corse de la faire transporter à Ajaccio.

Il y a dans l’étude de l’archéologie des observations que j’appellerai négatives, qui ont leur importance. Par exemple, dans telle localité, l’absence de certains monuments est un fait aussi intéressant à constater que leur existence le serait dans une autre.

Je viens de décrire différents groupes de pierres d’apparence celtique; j’ai parlé des immigrations qui ont conduit en Corse des peuplades de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe; j’ai cité les anciennes relations des Corses avec les habitants de la Sardaigne: il entrait nécessairement dans le plan que je m’étais tracé de rechercher tous les moyens de vérifier ces faits ou ces traditions.—Trouve-t-on en Corse les monuments qui se rencontrent le plus fréquemment dans les pays celtiques? Dans ceux qu’on suppose colonisés par les Phéniciens? Existe-t-il quelque analogie entre les monuments de la Corse et de la Sardaigne? Avec ceux de l’Étrurie? Telles sont les principales questions que j’ai dû me poser.

En France on rapporte à une même civilisation et l’érection des dolmens et celle de certaines enceintes fortifiées, et la fabrication des celts ou haches de pierre et de cuivre, d’instruments en silex, d’armes et de bijoux d’une forme barbare;—des vases, des statues, des instruments d’une forme caractéristique, certaines constructions remarquables se trouvent fréquemment dans les pays habités ou visités par les Phéniciens;—des monuments empreints d’un type particulier et bien reconnaissable attestent l’antique civilisation des Étrusques. Sur beaucoup de points de la Sardaigne, des constructions étranges, nommées Nur-hags, des statuettes en bronze de Baal, de Moloch et d’autres divinités phéniciennes, des tombeaux entourés de pierres coniques[36], sont autant de souvenirs d’une religion et de mœurs dont il est intéressant de rechercher les analogues.

Rien de semblable n’existe en Corse à ma connaissance, et quelque minutieuses qu’aient été mes informations, elles n’ont jamais eu le moindre résultat. On sent d’ailleurs qu’il m’est impossible d’affirmer d’une manière absolue la non existence dans l’île des monuments que je viens d’énumérer. Tout ce que je puis dire, c’est que, après avoir questionné à cet égard un grand nombre de personnes, je n’ai jamais obtenu d’autre réponse que la négative. Partout, certains faits qu’on croirait devoir échapper à l’attention du vulgaire, n’ont pas laissé de frapper les esprits les moins éclairés. On ignore leur importance, on leur assigne une origine fausse, souvent absurde; mais on les remarque, on en tient compte. En France, par exemple, je ne sache pas de village où la forme des haches, dites celtiques, n’ait attiré l’attention. Là, on les nomme pierres de tonnerre, ici, haches des sorciers; nulle part on ne les a confondues avec des cailloux roulés parmi lesquels on les rencontre souvent. En Corse, les plus petites Stantare sont bien connues des pâtres des montagnes. Ils sont frappés de la forme des briques romaines, et les distinguent fort bien des modernes. Il est donc probable que, s’il existait dans l’île quelques objets du genre de ceux que j’ai cités, ils auraient excité la curiosité et laissé quelques souvenirs.

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