ÉGLISE DE SAINT JEAN-BAPTISTE ET DE SAN-QUILICO. CARBINI.
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Saint-Jean-Baptiste, paroisse du village de Carbini, appartient au même type, et je le crois, sinon contemporain, du moins de peu d’années postérieur aux églises précédentes.
Vers la fin du XIVᵉ siècle, au rapport de Filippini, Carbini fut le chef-lieu d’une secte religieuse qui comptait de nombreux prosélytes dans toute la Corse. On les nommait les Giovannali, peut-être à cause de cette église où ils se rassemblaient; plus probablement, parce qu’à l’exemple de quelques autres hérétiques, ils ne reconnaissaient que l’évangile de Saint-Jean, ou qu’ils l’interprétaient à leur manière. Si l’on en croit le bon chroniqueur, les Giovannali mettaient tout en commun, la terre, l’argent, les femmes même. La nuit, ils se réunissaient dans leurs églises, et, après l’office, les lumières s’éteignaient, et ils se livraient à des orgies monstrueuses. C’est au reste une accusation banale contre toutes les sectes secrètes, et les premiers chrétiens eurent longtemps à s’en défendre. Quoi qu’il en soit, le pape envoya d’Avignon un commissaire pour excommunier les Giovannali, et des soldats avec lui qui les exterminèrent jusqu’au dernier. Carbini, devenu désert, fut repeuplé par des familles envoyées de Sartène[59].
L’église de Saint-Jean n’a qu’une seule nef de 20ᵐ sur 8, éclairée par des meurtrières, couverte d’un toit moderne en charpente; il n’y a point de chapelles latérales à l’apside. L’appareil, très-régulier à l’extérieur, se compose d’assises d’égale hauteur[60]; au dedans, on ne voit qu’un opus incertum très-grossier.
Une arcature en plein cintre règne au-dessous de la corniche et se prolonge sur les rampants des frontons. J’y remarque un motif d’ornementation nouveau. De deux en deux arcades, les tympans présentent une cavité hémisphérique trop profonde et trop soigneusement taillée pour avoir été destinée à recevoir des incrustations. Près de l’apside, et seulement du côté du nord, on voit quelques bas-reliefs grossiers alternant avec cet ornement singulier, et représentant des animaux, parmi lesquels j’ai cru reconnaître plusieurs signes du zodiaque; mais il n’y en a que cinq ou six, et il ne paraît pas que les tympans lisses du reste de l’arcature aient été restaurés.
La façade très-simple et toute nue, ne donne lieu à aucune observation; je remarquerai seulement la porte carrée, surmontée d’une archivolte en plein cintre extrêmement surélevée.
A une distance de 1ᵐ,25 seulement de Saint-Jean, on voit les ruines d’une autre église, dédiée à san Quilico (sanctus Quilicus), exactement de même forme, de même appareil, seulement un peu plus petite. Ses murs sont abattus à un mètre du sol. On trouve en France beaucoup d’exemples d’églises aussi rapprochées l’une de l’autre; quelques-unes, comme la Trinité et l’église du Ronceray, à Angers, ont un mur mitoyen. C’est le seul cas de cette nature que j’aie observé en Corse.
Quelques pas plus loin, au N.-E. de San-Quilico, s’élève un campanile carré, ruiné par la foudre, mais très-haut encore. Il avait trois étages, un seul a subsisté. L’identité de l’appareil, et la forme de sa porte cintrée très-surhaussée, indiquent qu’il a dû être construit à la même époque que Saint-Jean, et probablement il servit aux deux églises. Le clocher, très-svelte[61] et très-élégant, produit un admirable effet dans le paysage, lorsque, éclairé par le soleil couchant, il se détache sur les sombres montagnes du Coscione. A l’intérieur on ne voit aucune trace d’escaliers; on ne sait même s’il y avait des planchers aux différents étages. La seule fenêtre qui subsiste est en plein cintre, géminée, refendue par une colonne portant un chapiteau oblong, d’une forme bizarre, dont on trouve des exemples en Toscane et sur les bords du Rhin[62]. Quelques colonnettes gisant à terre dans l’église de Saint-Jean proviennent, m’a-t-on dit, de l’église de San-Quilico. Je crois bien plutôt qu’elles appartiennent aux fenêtres détruites du campanile.
Le clocher de Carbini mériterait d’être restauré. C’est, je pense, le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse. Je prendrai la liberté, Monsieur le Ministre, de vous demander une allocation pour cette bonne œuvre, et de vous prier en même temps d’inviter M. le Ministre des cultes à vouloir bien s’y associer. La paroisse de Carbini est très-pauvre. Son unique cloche, suspendue à une perche à la porte du curé, fait vraiment peine à voir.