CARRIÈRE DE L’ILE DE CAVALLO.
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Ni à Bonifacio, ni dans les environs, je n’ai pu découvrir la moindre trace, ni recueillir aucun souvenir de la ville de Palla, qui, sous les Romains, avait quelque importance comme port, surtout pour les communications de la Corse avec la Sardaigne. Elle était l’un des aboutissants de la seule route existant dans l’île, qui partait de Mariana en suivant, à ce qu’on croit, la côte orientale; son développement était de cent vingt-cinq milles. On croit généralement que Palla occupait l’emplacement de Bonifacio, mais sans autre motif que la situation de cette dernière ville, séparée de la Sardaigne par un canal de trois lieues seulement[49].
Le territoire de Bonifacio présente un cas rare en Corse, où le schiste et le granit composent presque tous les terrains. A Bonifacio, et sur une étendue de quelques milles seulement, le sol est calcaire. Dans les petites îles jetées entre la Corse et la Sardaigne, le granit reparaît. Il est rougeâtre, et se débite facilement; mais sur la petite île de Cavallo, à quelques milles à l’est de Bonifacio, il existe un banc de granit gris très-compacte, d’un grain serré et d’une teinte uniforme, non interrompu par des taches tranchant sur le fond. On suppose que les Romains, ayant reconnu l’excellente qualité de ce banc, en avaient commencé l’exploitation; mais, depuis un temps immémorial, les travaux ont été suspendus et les blocs détachés de la masse, restent gisant sur la carrière[50].
En abordant une petite anse au sud de l’île, on remarque d’abord les formes prismatiques et régulières de roches éparses au bord de la mer, et l’on ne tarde pas à reconnaître qu’elles ont été jetées de la partie supérieure du rocher, après avoir été grossièrement équarries sur place. La plupart ont l’apparence de tables carrées, très-épaisses. La masse, anciennement exploitée, a été attaquée par le milieu. C’est un rocher sans aucune fissure apparente, long de plus de 40ᵐ et large de 12. Au milieu, un grand espace vide montre qu’on en a débité une hauteur d’environ 7ᵐ, sur une longueur de 12 ou 15, et il ne paraît pas qu’on ait encore atteint la base du rocher. On voit dans ce vide plusieurs blocs prismatiques longs de 8 à 9ᵐ, destinés évidemment à faire des colonnes, des tables, des cippes, des pilastres, tout cela très-rudement ébauché; une colonne longue de 9ᵐ a particulièrement attiré mon attention par le travail singulier dont elle a été l’objet. Au lieu de la façonner suivant notre usage, en prisme à 4 ou 8 pans, de l’épanneler, en un mot, on l’a dégrossie à coups de masse, au juger comme il semble, en tâchant de lui donner la forme la plus rapprochée du cylindre; on s’aperçoit même que l’astragale a été réservée. Grâce à ce procédé barbare, il faudrait aujourd’hui pour la polir en diminuer beaucoup le diamètre. Une autre colonne plus petite offre exactement le même travail, et j’ai cru observer qu’on les avait abandonnées l’une et l’autre, parce qu’on a reconnu qu’elles étaient trop profondément entamées.—Si ce procédé était d’un usage général chez les Romains, je ne comprends pas que de semblables accidents ne se renouvelassent pas sans cesse. Quant aux moyens employés pour détacher les blocs du rocher, on peut s’en rendre compte très-facilement en examinant une tranche énorme coupée, mais non séparée de la masse. Une longue rainure, profonde de 0,02, a été pratiquée sur le sommet de la carrière et sur ses côtés. De deux en deux pieds à peu près, on observe des cavités plus larges et plus profondes, qui, évidemment, ont reçu des coins. Ils étaient de bois, je le suppose, car le granit est poli en ces endroits, au lieu d’être égrené, ce qui aurait eu lieu assurément, si l’on avait fait usage de coins de fer. La fente déterminée par ce moyen est nette et parfaitement verticale.
Vers le centre de l’île, un amas de cendres, de laitier et de pierres ayant subi l’action du feu, me paraît indiquer l’emplacement de la forge où l’on fabriquait ou réparait les instruments d’exploitation[51].
Nulle part je n’ai vu de colonnes romaines ébauchées; probablement il en existe en Italie et même en France; mais je ne puis croire qu’on employât partout le même procédé barbare en usage dans l’île de Cavallo. Cela serait toutefois plus vraisemblable, que d’attribuer cette exploitation aux anciens habitants de l’île, qui, suivant toute apparence, ne se mettaient guère en peine de fabriquer des colonnes[52].